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LHOMME EN PROCÈS[1]
La querelle de lhorloge
Une de nos grandes querelles françaises, celle de lâme des bêtes, a trouvé naguère son historien le plus pertinent
H. Busson édite aussi, à nouveau, le Discours à Madame de LA SABLIERE, cette rêverie méthodique sur la condition humaine, et lanimale[2].
Cest contre MONTAIGNE que DESCARTES avait pensé le Discours de la méthode, du moins la partie fondatrice des « animaux-machines ».
Dautre part le premier recueil des Fables est de 1678 ; lannée précédente paraissait le Traité de la connaissance de Dieu et de soi-même de BOSSUET, le précepteur du Dauphin, avec son chapitre V, « De la différence entre lhomme et la bête », dont il fut tout de suite beaucoup parlé, et plus encore dans lentourage de LA FONTAINE. Ce traité est luvre la plus cartésienne, ou la moins anticartésienne, de lévêque de Meaux, celle où il est le plus loin de pressentir le « grand combat contre lÉglise et la monarchie » sous le nom de DESCARTES, quil devait plus tard dénoncer. Le Dauphin, à qui le Traité était dabord destiné, pouvait-il, quelque vif et précoce quil fût, y entendre grand-chose ? Ni plus ni moins peut-être que le public éclairé, en un moment de grande confusion sur toute laffaire : cela fait alors près dun demi-siècle que philosophes, médecins etc. sagitent autour de cette âme des bêtes ; lentreprise baroque de GASSENDI (1644) nest pas loin de convaincre. Écoutez la fin du discours dIris, au livre IX : il propose un compromis évident entre la croyance en les atomes et quelque âme animale, que rejettent ensemble les disciples dARISTOTE et les tenants de lâme des bêtes : ni celles-ci, ni les espèces qui rendent possible la connaissance, ne sont pour eux des choses, même indéfiniment « subtilisées ». La superbe construction de Bossuet, qui surprend les très rares lecteurs, aujourdhui, du Traité, vient au secours dun cartésianisme déjà en retrait, ce qui nempêche pas LA FONTAINE de parler de « philosophie nouvelle » ; en fait renouvelée, parce que sur la question décisive, celle de la montre, de lhorloge, BOSSUET accorde à DESCARTES, en saidant de la Somme de saint THOMAS, ce que lopinion commune lui avait déjà refusé.
On pouvait sy attendre ; cest dabord à MONTAIGNE quil sen prend
Comme à tous ceux que la ressemblance égare « et qui semblent vouloir élever les animaux jusquà eux-mêmes, afin davoir le droit de sabaisser jusquaux animaux, et de vivre comme eux ». Doù le rappel du Psaume 48 : « Il sest comparé lui-même aux animaux insensés et sest fait semblable à eux. » Or les deux arguments en faveur de lâme animale sont de la « convenance » des actions des bêtes, qui ressemblent aux nôtres, et de lharmonie probable entre leurs organes analogues et leur fonctionnement. BOSSUET tient ces deux raisons pour des sophismes, et les réfute ; il ne se rallie pourtant pas à la thèse des « animaux-machines » : il établit que :
toute la nature est pleine de convenances et de disconvenances, de proportions et
disproportions, selon lesquelles les choses sajustent ensemble, ou se repoussent, ce qui montre que tout est fait par lintelligence, mais non pas que tout est intelligent.
Il y a donc en Dieu une raison secrète (« si elle nest pas Dieu même », ajoute-t-il), source de lapparence raisonnable
Mais ce nest pas notre humaine raison. La conclusion tirée est-elle aussi légitime ?
Cest pourquoi, quand les animaux montrent dans leurs actions tant dindustrie, saintTHOMAS a raison de les comparer à des horloges et autres machines ingénieuses, si toutefois lindustrie réside, non dans louvrage, mais dans lartisan.
Si ce texte comparait les bêtes à des horloges, il ny aurait pas loin de lui à DESCARTES ; une lettre de mars 1638 suppose un fabricant dautomates soudain placé devant des animaux naturels et qui ne saurait distinguer ceux-ci de ceux-là, sauf par ce quils sont « incomparablement plus accomplis » que son ouvrage. Doù, selon BOSSUET, la même probabilité pour que le jugement par nous porté, dès lenfance, sur lâme des bêtes, à partir de la ressemblance de leurs actions aux nôtres, fût aussi trompeur que celui qui nous incline à assimiler des êtres vivants aux automates...
Dans la lettre de DESCARTES à MORUS (Henry More[3]) , en décembre 1648, même recours à la probabilité : à défaut de preuve, DESCARTES affirme sa conviction, mais reconnaît, en faveur dune cogitatio des bêtes, lidentité des organes des sens chez tous les vivants animaux. À ce minimum cartésien, nous avons affaire à une analogie, limitée par les degrés incomparables, où le rapport, tiré çà et là, conserve une même essence qui permet de donner à lun le nom de lautre, donc de parler d « animaux-machines ».
Avec Iris contre Descartes
Quelle était lopinion de madame de la Sablière, dans la bataille des « animaux-machines » ?
Car, diable ! elle en avait une, et plus dune ; à cette barcarolle de la femme la mieux louée de LA FONTAINE, prend son mouvement le plus gracieux discours que pouvait inspirer la querelle, émue par DESCARTES, érigée en un dogme incroyable, des « animaux- machines », que nous venons dévoquer.
Le papillon du Parnasse[4] (La fontaine) avait-il butiné dans le Traité de BOSSUET ? Cest au moins probable ; les amis de LA FONTAINE et Iris MADAME DE LA SABLIÈRE étaient au courant de toute mode de lesprit, au point que celle-ci ne privait jamais de sa présence charmante les expériences du savant médecin (grand anatomiste) Duverney, dont quelques-unes avaient lieu chez BOSSUET ; cela vers lan 1673, lannée où le papillon en cause était accueilli, recueilli même, par Iris.
Iris parlait de tout ; le Discours le rapporte, « même de bagatelle », certainement de philosophie, surtout aguichante et nouvelle, et de science ; la causerie de La Fontaine sur le sujet fut vraiment prononcée, sans embarras ; il est douteux quelle ait atteint la perfection du monologue que vous allez relire. Sa composition même défie la raison raisonnante, illustrant laventure et les ruses de la « raison particulière » : au départ une décision de la parole, puis les surprises secrètement ordonnées jusquau terme ; « [...] la montre qui chemine / À pas toujours égaux, aveugle et sans dessein » nest pas là par application du modèle cartésien de la bête ; elle demande dêtre approchée de loreille ou mise sous les yeux, elle fait retentir le temps même, dont se jouent la vie et lesprit ; tout, en effet, y est rythme, pour secouer et saccager la mécanique : les silences malicieux, les ralentissements dont cet art seul est capable : « [...] en avez-vous, ou non, /Ouï parler ? [...] », pour la « nouvelle philosophie » ; ou « Mais ce nest point cela : ne vous y trompez pas », précédant les envols aussi propres à cette poésie que tel crescendo fait reconnaître MOZART. Il vaut la peine den désigner la suite, et dy contrôler son oreille, car cest affaire de musique plus que de critique.
« On lappelle nouvelle » (vers 28), faux espoir, qui maintient lironie souriante... « Cependant, quand aux bois » (vers 68), mesure qui introduit le plus violent récit dindignation lyrique de notre poésie en France, celui du Cerf déchiré au terme de sa course, et de sa ruse sublime... Puis « Quand la perdrix » (vers 82), surprise ou surgissement qui na danalogue, moins aigu cependant, que celui de la Colombe lorsquelle sera sauvée par la Fourmi. « Non loin du Nord » (vers 92), modèle de lapparente et rêveuse digression, qui ouvre, en effet, sur un monde, mais avec une malice qui permet de renouer avec le débat théorique : « [...] Rendre HOMÈRE. Ah ! sil le rendait, / Et quil rendît aussi le rival dÉpicure » (versl37-138). Mais non, la bête à machine nest pas morte, il faut encore un coup : « Deux rats cherchaient leur vie » (vers 179). Alors, en un assez long méandre, philosophique juste au point que LUCRÈCE na pas dépassé, sachève lentreprise, dans le total rejet de DESCARTES, et de toute sa philosophie et sur le point même où il devait engendrer lidéalisme dit moderne, avec toutes ses conséquences politiques et sociales. Quel poète aura jamais pu demeurer poète sans flancher, cest-à-dire sans fléchir sur les principes théoriques et dialectiques qui animaient son rythme, en faisant battre le cur, et cela contre lavis de tout le monde et de la philosophie à la mode ? Ce, accompagné dun « cest que je disais », qui dordinaire dissuade les élégants, même si le moi se renforce dHOMÈRE (vers 140 à 145) :
Ce que jai déjà dit : quaux bêtes la nature
Peut par les seuls ressorts opérer tout ceci,
Que la mémoire est corporelle ;
Et que [...]
Lanimal na besoin que delle.
Cette mémoire corporelle, analogue à lautre qui ne peut alors quêtre réminiscence, et analogue « À ce principe intelligent. / Il est distinct du corps [...] » (vers 157-158), et qui « Se conçoit mieux que le corps même » (vers 159), rappelle à lintègre simplicité du dogme catholique, en une heure critique où tout, dans le voisinage de LA FONTAINE, pas chez le seul DESCARTES en qui tout demeurait ambigu, tendait presque invinciblement à le déraciner.
Navons-nous pas été trop vite, au moment du Cerf (après le vers 68) ? Nous avons récapitulé le Discours y qui chante autant quil ironise, avant de reconnaître la subversion railleuse par quoi il atteint la philosophie nouvelle, avec le secours dautant de fables, et, très clairement, d« universaux fantastiques », quil a paru nécessaire.
Face à DESCARTES, ce nest pas sur le cogito quil frappe destoc ; il feint de ladmettre, dautant que les cartésiens disposent dune voie de retraite assez commode, que le Discours signale (vers 61 à 64) :
Or vous savez, Iris, de certaine science,
Que, quand la bête penserait,
La bête ne réfléchirait
Sur lobjet ni sur sa pensée.
Cest donc bien la pensée, aussitôt traduite en paroles, qui installe lhomme à demeure, et chasse, ou exclut la bête...
« Cependant quand aux bois » (vers 68). Quatre fables, en séquence, vont conjuguer leurs réponses aux cartésiens et à leur maître, avec ladresse exquise des quelque quarante derniers vers. Lordre des « universaux » sur quoi repose la preuve est celui du cur, mais avec les plus fortes raisons à fleur de texte, de sa lettre : dabord le sacrifice du vieux Cerf qui « suppose » un plus jeune pour tromper les chasseurs et leurs chiens : « Que de raisonnements pour conserver ses jours ! » Le mot de passe, dans lélan de lémotion, alors qu'esprit ou raison serait trop fort ; le tableau comporte déjà la touche qui va persister : « [...] cent stratagèmes / Dignes des plus grands chefs, dignes dun meilleur sort ! » Nous ne nous demandons plus pourquoi la stratégie du Cerf lui mériterait plus de pitié, ou si la beauté des figures davant la curée ne rendrait pas, au contraire, cette mort moins absurde et pénible ; nous oublions aussi le « bonhomme » du Discours à LA ROCHEFOUCAULD grimpé sur un arbre et jouant de sa foudre sur le lapin « qui ny pensait guère » : le rythme et le génie estompent la contrariété.
Les dix vers de la Perdrix sont les plus harmonieux, peut-être, et Racine non excepté, de notre poésie :
Elle fait la blessée, et va, traînant de laile,
Attirant le chasseur et le chien sur ses pas.
Lharmonie voile le sens, qui pourtant excède celui des ruses du Cerf, avec son jeu de scène, plus quune simple ruse.
Troisième figure, lingénieur avec ses Castors, et la cité animale, vraie « République » de PLATON : le choix du castor est plus probant que celui des oiseaux et de la construction de leurs nids. (Pourtant ladmirable TOUSSENEL (1803-1885) trouvera dans son Ornithologie passionnelle de quoi beaucoup revenir à LA FONTAINE et à ce quil ose nommer « lesprit des bêtes ».)
Cest avec les deux derniers « imaginaires » que le fabuliste, au terme du Discours, pouvait espérer une victoire sur le théoricien des « animaux- machines » ; les récits de Jean Sobieski, chez Iris, avaient déjà nourri sa rêverie dont le cours ne va pas jusquà lui faire prononcer le mot de raison, pour les bêtes. La cinquième figure, avec « les deux Rats, le Renard et luf » était donc pour lui décisive, et au terme extrême de son humeur anticartésienne : « Sil se trouve un seul animal, en une seule occasion, qui prenne, sous notre regard une décision libre impliquant le oui ou le non, à la suite de délibérations, la question est résolue. » Comment sauver luf, « lécornifleur[5] étant à demi-quart de lieue » ? Les mauvaises solutions, il semble, sont immédiatement rejetées ; dautre part si « Nécessité lingénieuse /Leur fournit une invention », subsisterait le problème : à qui ? Aux deux, ensemble ? À lun qui transmet la quête à lautre, ou à lun qui donne ses ordres à lautre ? Si lespèce des signes permettant de communiquer nest pas le langage, si lon ne sait même à quel point le mot de signe a là un sens, quest-ce qui peut suggérer une opération du même ordre que celle de lintelligence ?
La singularité distinctive est celle dune réponse en situation : il est incroyable que laction combinée de deux rats transportant un uf dune manière aussi insolite soit uvre de la nature. Comment cette disposition bizarre se serait-elle rencontrée entre les trois éléments opposés au renard ? Un cartésien conséquent na dautre issue que de nier le fait, et assurer que tout autre de même espèce est impossible : ce serait exclure comme infalsifiable la thèse des « animaux-machines », par-delà toute expérience.
Le fabuliste avait prévu cette défaite des cartésiens ; à la fin du XIe Livre il publie, à la suite de « la Souris et le Chat-huant », une mise au point en prose :
Ceci nest point une fable ; et la chose, quoique merveilleuse et presque incroyable, est véritablement arrivée. Jai peut-être porté trop loin la prévoyance de ce hibou ; car je ne prétends pas établir dans les bêtes un progrès de raisonnement tel que celui-ci ; mais ces exagérations sont permises à la poésie, surtout dans la manière décrire dont je me sers.
Lexagération, nous lavions notée, pour la feinte de la Perdrix. Quant à la permission poétique, est-ce que la justification, et, avec elle le rejet de DESCARTES et de son système, naurait pas un fondement plus radical dans la Création elle-même, dans lessence de lhomme fait à limage de Dieu, primordialement esprit, et tel que « la comédie aux cent actes divers » décrite par LA FONTAINE serait plus effective, présente en lentendement divin, quil na la force et la cohérence de la concevoir lui-même ?
LA FONTAINE ne relisait plus tellement la Somme quand paraissaient les livres VII à XI des Fables. Lespèce de doctrine quil propose de ce quil sent très fortement, et poïêmatise, sur lâme des bêtes, ne satisfait pas entièrement : cest un compromis charmant, et qui noffense pas le sens commun autant que la « montre » cartésienne ; celle-ci ne vaut guère mieux que les « tourbillons », ou vingt absurdités dont les Principes seront parsemés. Le Discours, qui doit convaincre Iris, et ne pas déplaire à GASSENDI, se mue en une espèce de rêverie au conditionnel. Sil en était le maître, il subtiliserait (vers 207 à 217)
[...] un morceau de matière,
[...] Capable de sentir, juger, rien davantage,
Et juger imparfaitement,
Sans quun singe jamais fît le moindre argument.
Mais lhomme ? Lui est attribuée 1« âme pareille en tous », chez les enfants, les sages, les idiots et les fous, celle qui les anime et les fait animaux ; mais une autre âme, rationnelle, serait en lui comme celle des anges (presque, du moins) et commencerait sans finir,
Entrerait dans un point sans en être pressée...
Mais le discours à Iris nest pas un court traité de théologie. On a pu le rapprocher de lenvol, chez BAUDELAIRE, de 1« imprévu », et les « célestes louanges » des « célestes phalanges » ; il est vrai que le Discours « fait lange », autant quil fait la bête, linforme et la tire vers lhumaine analogie.
ANNEXES
Discours à Madame de la Sablière
Vers.1-23 : Eloge à Mme de LA SABLIÈRE ( ici nommée Iris : admiration, reconnaissance, tendre amitié)
(1) Iris[6], je vous louerais, il n'est que trop aisé ;
Mais vous avez cent fois notre encens refusé,
En cela peu semblable au reste des mortelles,
Qui veulent tous les jours des louanges nouvelles.
Pas une ne s'endort à ce bruit si flatteur.
Je ne les blâme point, je souffre cette humeur ;
Elle est commune aux Dieux, aux Monarques, aux Belles.
Ce breuvage vanté par le peuple rimeur,
Le Nectar que l'on sert au maître du Tonnerre,
(10) Et dont nous enivrons tous les Dieux de la terre,
C'est la louange, Iris. Vous ne la goûtez point ;
D'autres propos chez vous récompensent ce point,
Propos, agréables commerces,
Où le hasard fournit cent matières diverses :
Jusque-là qu'en votre entretien
La bagatelle a part : le monde n'en croit rien.
Laissons le monde et sa croyance.
La bagatelle, la science,
Les chimères, le rien, tout est bon. Je soutiens
(20) Qu'il faut de tout aux entretiens :
C'est un parterre, où Flore épand ses biens ;
Sur différentes fleurs l'Abeille s'y repose,
Et fait du miel de toute chose.
24-68 : Le cartésianisme (automatisne, puis : pensée, réflexion)
Ce fondement posé, ne trouvez pas mauvais
Qu'en ces Fables aussi j'entremêle des traits
De certaine Philosophie
Subtile, engageante, et hardie.
On l'appelle nouvelle. En avez-vous ou non
Ouï parler ? Ils disent donc
(30) Que la bête est une machine ;
Qu'en elle tout se fait sans choix et par ressorts :
Nul sentiment, point d'âme, en elle tout est corps.
Telle est la montre qui chemine,
A pas toujours égaux, aveugle et sans dessein.
Ouvrez-la, lisez dans son sein ;
Mainte roue y tient lieu de tout l'esprit du monde.
La première y meut la seconde,
Une troisième suit, elle sonne à la fin.
Au dire de ces gens, la bête est toute telle :
(40) L'objet la frappe en un endroit ;
Ce lieu frappé s'en va tout droit,
Selon nous, au voisin en porter la nouvelle.
Le sens de proche en proche aussitôt la reçoit.
L'impression se fait, mais comment se fait-elle ?
Selon eux, par nécessité,
Sans passion, sans volonté.
L'animal se sent agité
De mouvements que le vulgaire appelle
Tristesse, joie, amour, plaisir, douleur cruelle,
(50) Ou quelque autre de ces états.
Mais ce n'est point cela ; ne vous y trompez pas.
Qu'est-ce donc ? Une montre. Et nous ? C'est autre chose.
Voici de la façon que Descartes l'expose ;
Descartes, ce mortel dont on eût fait un dieu
Chez les Païens, et qui tient le milieu
Entre l'homme et l'esprit, comme entre l'huître et l'homme
Le tient tel de nos gens, franche bête de somme.
Voici, dis-je, comment raisonne cet auteur.
Sur tous les animaux, enfants du Créateur,
(60) J'ai le don de penser ; et je sais que je pense.
Or vous savez, Iris, de certaine science,
Que, quand la bête penserait,
La bête ne réfléchirait
Sur l'objet ni sur sa pensée.
Descartes va plus loin, et soutient nettement
Qu'elle ne pense nullement.
Vous n'êtes point embarrassée
De le croire, ni moi.
68-139 : Objections de LA FONTAINE (instinct et stratégies animalières)
Cependant, quand aux bois
Le bruit des cors, celui des voix,
(70) N'a donné nul relâche à la fuyante proie,
Qu'en vain elle a mis ses efforts
A confondre et brouiller la voie,
L'animal chargé d'ans, vieux Cerf, et de dix cors,
En suppose un plus jeune, et l'oblige par force
A présenter aux chiens une nouvelle amorce.
Que de raisonnements pour conserver ses jours !
Le retour sur ses pas, les malices, les tours,
Et le change, et cent stratagèmes
Dignes des plus grands chefs, dignes d'un meilleur sort !
(80) On le déchire après sa mort ;
Ce sont tous ses honneurs suprêmes
Quand la Perdrix
Voit ses petits
En danger, et n'ayant qu'une plume nouvelle,
Qui ne peut fuir encor par les airs le trépas,
Elle fait la blessée, et va traînant de l'aile,
Attirant le Chasseur, et le Chien sur ses pas,
Détourne le danger, sauve ainsi sa famille ;
Et puis, quand le Chasseur croit que son Chien la pille,
(90) Elle lui dit adieu, prend sa volée, et rit
De l'Homme, qui confus des yeux en vain la suit
Non loin du Nord il est un monde
Où l'on sait que les habitants
Vivent ainsi qu'aux premiers temps
Dans une ignorance profonde :
Je parle des humains ; car quant aux animaux,
Ils y construisent des travaux
Qui des torrents grossis arrêtent le ravage,
Et font communiquer l'un et l'autre rivage.
(100) L'édifice résiste, et dure en son entier ;
Après un lit de bois, est un lit de mortier.
Chaque Castor agit ; commune en est la tâche ;
Le vieux y fait marcher le jeune sans relâche.
Maint maître duvre y court, et tient haut le bâton.
La république de Platon
Ne serait rien que l'apprentie
De cette famille amphibie.
Ils savent en hiver élever leurs maisons,
Passent les étangs sur des ponts,
(110) Fruit de leur art, savant ouvrage ;
Et nos pareils ont beau le voir,
Jusqu'à présent tout leur savoir
Est de passer l'onde à la nage.
Que ces Castors ne soient qu'un corps vide d'esprit,
Jamais on ne pourra m'obliger à le croire ;
Mais voici beaucoup plus : écoutez ce récit,
Que je tiens d'un Roi plein de gloire.
Le défenseur du Nord vous sera mon garant ;
Je vais citer un prince aimé de la victoire ;
(120) Son nom seul est un mur à l'empire Ottoman ;
C'est le Roi polonais. Jamais un Roi ne ment.
Il dit donc que, sur sa frontière,
Des animaux entre eux ont guerre de tout temps :
Le sang qui se transmet des pères aux enfants
En renouvelle la matière.
Ces animaux, dit-il, sont germains du Renard,
Jamais la guerre avec tant d'art
Ne s'est faite parmi les hommes,
Non pas même au siècle où nous sommes.
(130) Corps de garde avancé, vedettes, espions,
Embuscades, partis, et mille inventions
D'une pernicieuse et maudite science,
Fille du Styx, et mère des héros,
Exercent de ces animaux
Le bon sens et l'expérience.
Pour chanter leurs combats, l'Achéron nous devrait
Rendre Homère. Ah s'il le rendait,
Et qu'il rendît aussi le rival d'Epicure !
Que dirait ce dernier sur ces exemples-ci ?
140-178 : Pour les Cartésiens : la mémoire chez les animaux - l'âme humaine
(140) Ce que j'ai déjà dit, qu'aux bêtes la nature
Peut par les seuls ressorts opérer tout ceci ;
Que la mémoire est corporelle,
Et que, pour en venir aux exemples divers
Que j'ai mis en jour dans ces vers,
L'animal n'a besoin que d'elle.
L'objet, lorsqu'il revient, va dans son magasin
Chercher, par le même chemin,
L'image auparavant tracée,
Qui sur les mêmes pas revient pareillement,
(150) Sans le secours de la pensée,
Causer un même événement.
Nous agissons tout autrement,
La volonté nous détermine,
Non l'objet, ni l'instinct. Je parle, je chemine ;
Je sens en moi certain agent ;
Tout obéit dans ma machine
A ce principe intelligent.
Il est distinct du corps, se conçoit nettement,
Se conçoit mieux que le corps même :
(160) De tous nos mouvements c'est l'arbitre suprême.
Mais comment le corps l'entend-il ?
C'est là le point : je vois l'outil
Obéir à la main ; mais la main, qui la guide ?
Eh ! qui guide les Cieux et leur course rapide ?
Quelque Ange est attaché peut-être à ces grands corps.
Un esprit vit en nous, et meut tous nos ressorts :
L'impression se fait. Le moyen, je l'ignore :
On ne l'apprend qu'au sein de la Divinité ;
Et, s'il faut en parler avec sincérité,
(170) Descartes l'ignorait encore.
Nous et lui là-dessus nous sommes tous égaux.
Ce que je sais, Iris, c'est qu'en ces animaux
Dont je viens de citer l'exemple,
Cet esprit n'agit pas, l'homme seul est son temple.
Aussi faut-il donner à l'animal un point
Que la plante, après tout, n'a point.
Cependant la plante respire :
Mais que répondra-t-on à ce que je vais direLes Deux Rats, le Renard et l'uf
Les deux Rats, le Renard et luf
Deux rats cherchaient leur vie ; ils trouvèrent un uf.
Le dîné suffisait à gens de cette espèce :
Il nétait pas besoin quils trouvassent un buf.
Pleins dappétit et dallégresse,
Ils allaient de leur uf manger chacun sa part,
Quand un quidam parut : cétait maître renard.
Rencontre incommode et fâcheuse :
Car comment sauver luf ? Le bien empaqueter,
Puis des pieds de devant ensemble le porter,
Ou le rouler, ou le traîner :
Cétait chose impossible autant que hasardeuse.
Nécessité lingénieuse
Leur fournit une invention.
Comme ils pouvaient gagner leur habitation,
Lécornifleur étant à demi-quart de lieue,
Lun se mit sur le dos, prit luf entre ses bras,
Puis, malgré quelques heurts et quelques mauvais pas,
Lautre le traîna par la queue.
Quon maille soutenir, après un tel récit,
Que les bêtes nont point desprit !
Pour moi, si jen étais le maître,
Je leur en donnerais aussi bien quaux enfants.
Ceux-ci pensent-ils pas dès leurs plus jeunes ans ?
Quelquun peut donc penser ne se pouvant connaître.
Par un exemple tout égal,
Jattribuerais à lanimal,
Non point une raison selon notre manière,
Mais beaucoup plus aussi quun aveugle ressort :
Je subtiliserais un morceau de matière,
Que lon ne pourrait plus concevoir sans effort,
Quintessence datome, extrait de la lumière,
Je ne sais quoi plus vif et plus mobile encor
Que le feu ; car enfin, si le bois fait la flamme,
La flamme, en sépurant, peut-elle pas de lâme
Nous donner quelque idée ? et sort-il pas de lor
Des entrailles du plomb ?
Je rendrais mon ouvrage
Capable de sentir, juger, rien davantage,
Et juger imparfaitement,
Sans quun singe jamais fît le moindre argument.
À légard de nous autres hommes,
Je ferais notre lot infiniment plus fort :
Nous aurions un double trésor :
Lun, cette âme pareille en tous tant que nous sommes,
Sages, fous, enfants, idiots,
Hôtes de lunivers, sous le nom danimaux ;
Lautre, encore une autre âme, entre nous et les anges
Commune en un certain degré ;
Et ce trésor à part créé
Suivrait parmi les airs les célestes phalanges,
Entrerait dans un point sans en être pressé,
Ne finirait jamais, quoique ayant commencé :
Choses réelles, quoique étranges.
Tant que lenfance durerait,
Cette fille du ciel en nous ne paraîtrait
Quune tendre et faible lumière :
Lorgane étant plus fort, la raison percerait
Les ténèbres de la matière,
Qui toujours envelopperait
Lautre âme imparfaite et grossière.
[1] Cinquième chapitre extrait de « La Fontaine », de Pierre BOUTANG, Hachette, avril 1995.
[2] Voir ANNEXES à la fin du texte.
[3] Docteur du Christs College à Cambridge.
[4]Papillon du Parnasse et semblable aux abeilles
À qui le bon Platon compare nos merveilles, Je suis chose légère et vole à tout sujet, Je vais de fleur en fleur et d'objet en objet.
L'abeille et le papillon - La Fontaine
Voilà une description à la légèreté contagieuse ; on aimerait tous être comme La Fontaine, dans cette errance fleurie qui ressemble à la liberté.
[5] Personne qui se procure à bon compte, par ruse, en volant, en parasitant, ce qui est nécessaire à son existence.
[6] Elle est la fille de Thaumas et d'Electre, et sur des Harpyies. Non mentionnée dans lodyssée, qui représente Hermès comme l'unique messager des dieux, Iris est, dans lIliade et dans les hymnes homériques, l'agile déesse qui se rend continuellement de l'Ida dans l'Olympe, chargée des messages divins, ou descend sur la terre pour annoncer aux mortels la volonté des Olympiens. Elle a aussi accès dans les profondeurs des eaux, et se glisse sous les vagues pour communiquer avec les dieux marins.