Dans « De Lurgence dêtre conservateur » le philosophe britannique ROGER SCRUTON passe en revue les différents « royaumes de valeur », au nombre de huit, quil entend défendre en conservateur quil est, et « où cette défense est destinée à servir au bien commun de la communauté. Ce nest pas une défense politique, mais une défense qui nous invite à vivre autrement. Cest que lÉtat a besoin dune politique culturelle, mais cette politique doit reposer sur le jugement pour ne pas offrir son soutien aux habitudes de profanation et de dénigrement et répondre à la vraie voix de la culture. » Ci-après le deuxième de ces royaumes de valeur, LE SOCIALISME.
(74) LES SOCIALISTES pensent que fondamentalement, les être humains sont tous égaux et que sagissant des avantages conférés par lappartenance à une société, cette égalité devrait de manifester dans la manière dont les hommes sont traités.
[a] Lidée de justice sociale peut bien nêtre pas cohérente. Mais elle parle à des sentiments que nous partageons.
Lesquels bienfaits étaient inconnus, même pour la minorité aristocratique, avant le XXe siècle. La façon dont nos activités sont entrelacées, liant la destinée de chacun dentre nous à celle dinconnus que nous ne rencontrerons jamais, est si complexe que nous ne pourrons jamais la démêler. La fiction du contrat social échoue à rendre justice à toutes les relations promettre, aimer, punir, plaindre, aider, coopérer, pardonner, employer, commercer qui relient les membres de la société dans un tout organique. Cependant, lavantage de lappartenance est inestimable et le philosophe anglais Hobbes (1588-1679) auteur du Léviathan, a probablement eu tort de pouvoir réduire les obligations de la société à un contrat : mais il avait sûrement raison de penser quen dehors de la société la vie serait « solitaire, pauvre, désagréable, grossière et courte ». Plus nous prenons dans cet arrangement, plus nous devons rendre en retour. Ce nest pas une obligation contractuelle. Cest une obligation de gratitude. Mais elle existe malgré tout et doit être introduite dans la vision conservatrice telle la pierre angulaire de la politique sociale.
[a] Cest une question politique complexe. La situation de lEurope aujourdhui, plus dun siècle après linvention de lÉtat providence par Bismarck, fournit de nombreuses illustrations de la façon
En second lieu, les systèmes dÉtat providence tels quils ont été conçus jusquici, ont un budget sans limite. Leur coût saccroît constamment : la gratuité des soins de santé, qui rallonge la vie de la population, mène à une croissance continue des coûts de ces soins en fin de vie, ainsi quà des engagements de retraite dont les fonds existants ne peuvent sacquitter. En conséquence, les Gouvernements, de plus en plus, empruntent aux générations futures, mettant en hypothèque les actifs des personnes à naître pour le bénéfice des vivants. On a entretenu jusquà présent une dette publique toujours croissante en supposant que les Gouvernements ne faisaient pas et ne feraient pas défaut tant que le niveau de dette resterait dans le présent ordre de grandeur. Mais la confiance dans la dette du Gouvernement a été lourdement secouée par les récents évènements en Grèce et au Portugal, et si cette confiance sévanouissait, lÉtat providence en ferait autant du moins dans sa forme actuelle.
- le premier est que cette question sest politisée, à tel point que la vérité est souvent dangereuse à exprimer et certainement difficile à transformer. - Le second tient au fait que cette question est précisément la frontière des débats sur la nature de lÉtat. Lorsque Marx travaillait au Capital et au Manifeste communiste, il lui semblait naturel de se référer à la division des choses dans un langage belliqueux. Dans la vision marxiste, le prolétariat, qui ne possède rien si ce nest sa force de travail, est exploité par la bourgeoisie, laquelle, en possédant les moyens de production, est capable dextorquer des heures « de travail non rémunéré » qui saccumulent entre ses mains comme plus-value. Pour Marx, la relation entre la bourgeoisie et le prolétariat était essentiellement antagoniste et devait mener, prévoyait-il, à une guerre ouverte, lorsque « les esclaves salariés » se soulèveraient pour déposséder leurs maîtres. Mais cette guerre na éclaté que là où les intellectuels étaient capables de la fomenter comme Lénine le fit en Russie et Mao en Chine, aucun de ces pays ne possédant de véritable classe ouvrière urbaine.
[b] Les guerres du XXe siècle ont fait prendre conscience de cette vérité fondamentale les peuples combattent pour leur pays et sunissent pour sa défense, mais combattent rarement pour leur classe, même lorsque les intellectuels les y incitent. Parallèlement les hommes attendent que lÉtat récompense leur loyauté. LÉtat providence a donc émergé naturellement des guerres du XXe siècle, en réponse à un consensus. Maintenant que sa réforme est urgente et nécessaire, un consensus similaire lest tout autant.
[a] Les tentatives récentes de réforme du système davantages sociaux par le Parti conservateur britannique, dans le but déliminer la pauvreté et de continuer à pouvoir financer ce système, ont été vivement critiquées par la gauche.
[b] Cependant les partis au pouvoir, qui prennent le risque dentreprendre sa réforme radicale, par peur dêtre pris en otage par la gauche pour laquelle ce nest pas seulement une question emblématique, mais un moyen dappeler au rassemblement ses électeurs captifs.
Peter Townsend, dans Poverty in the United Kingdom, publié en 1979, définit la pauvreté comme une privation relative au sens dune incapacité relative de jouir des fruits de la prospérité environnante. Il concluait que 15 millions de Britanniques (un quart du total) vivaient dans la pauvreté ou à sa marge. Dans le même esprit, le dernier gouvernement travailliste a défini la pauvreté comme la condition de celui qui perçoit moins de 60% du salaire médian. Puisquil est inévitable, étant donné linégale distribution du talent, de lénergie et de la volonté chez les êtres humains, que certaines personnes perçoivent, à juste raison, moins de 60% du revenu médian, cette définition implique que jamais la pauvreté ne disparaîtra, indépendamment de la richesse des plus pauvres. Par ce tour de passe passe, il est devenu possible de réprimander les Gouvernements au nom des pauvres même si leurs politiques permettent délever le niveau de vie. La définition relative permet aussi de perpétuer la grande illusion socialiste, celle que les pauvres sont pauvres parce que les riches sont riches. Son implication : on ne peut remédier à la pauvreté que par légalité, et jamais par la richesse.
Si votre budget provient de lÉtat, vous voterez pour lhomme politique qui promettra de laugmenter ? De cette façon les partis de gauche, sont parvenus à compter sur le vote de certains groupes en payant ces votes avec les impôts de ceux qui votaient pour leurs opposants. Les implications de lÉtat dans les décisions les plus élémentaires de ceux qui dépendent de lui, restreint radicalement sa marge de manuvre. En France, aujourdhui, on demande aux contribuables de la classe moyenne dont le nombre se réduit comme peau de chagrin, de soutenir un si grand nombre de personnes à la charge de lÉtat que le taux le plus élevé de limpôt sur le revenu a dû être porté à 75%, afin que lÉtat puisse rentrer dans ses frais et même dans ce cas, il ny parvient pas puisquun taux de ce niveau mène à lémigration ou à loisiveté volontaire des intéressés[[1]](#_ftn1).
(81) Lune delles est la doctrine qui veut que lÉtat providence gère le produit national comme « un bien commun »
Il le fait en « redistribuant » la richesse, afin dassurer que tous accèdent à la part qui leur revient. Cette image, selon laquelle les produits du labeur humain, par essence, na pas de propriétaire jusquà leur redistribution par lÉtat, nest pas seulement la position par défaut de la pensée de gauche. On la introduite dans les cours de la philosophie politique à luniversité, de sorte quelle est devenue pratiquement inattaquable de quelque point de vue que ce soit au sein de la discipline. Ainsi Rawls, dans A theory of Justice, résumant son fameux « principe de différence » écrit que « tous les biens sociaux premiers la liberté et lopportunité, le revenu et la richesse, les fondements du respect de soi doivent être distribués de façon égale, à moins quune inégale distribution dun de ces biens bénéficient aux moins favorisés. »
[b] Ces imperfections sont déjà suffisamment graves. Cependant, il semble à Roger Scruton que la véritable perversion du socialisme ne réside pas dans les théories économiques sens dessus dessous qui fascinaient Marx, ni dans celles de la justice sociale proposées par des penseurs comme John Rawls. Sa véritable perversion est celle dune erreur particulière, selon laquelle la vie en société est faite de telle sorte que le succès des uns implique léchec des autres. Selon cette erreur, les gains des uns se paient des pertes des autres. La société est un jeu à somme nulle, où les coûts et les profits séquilibrent et la victoire des gagnants cause la perte des perdants.
[c] Dun autre côté, le « jeu à somme nulle », par sa vision, reste une puissante composante de la pensée socialiste, un recours éprouvé et fiable à tous les défis offerts par la réalité. Pour un certain type de tempérament, la défaite nest jamais une défaite par la réalité, mais toujours une défaite par les autres, qui souvent sont supposés agir comme membres dune classe, dune tribu, dune conspiration ou dun clan. Doù la complainte sans réponse et sans réponse possible de tant de socialistes qui ne peuvent pas admettre que les pauvres profitent de la richesse des riches. Linjustice selon eux se démontre de façon probante par lexistence des inégalités, de sorte que la simple existence dune classe aisée justifie le dessein de redistribuer ses biens parmi les « perdants ».
[d] Que quelquun minsulte, et jaurai un grief à son encontre : je voudrai la justice, la revanche, ou du moins des excuses et une volonté de sa part de faire amende honorable. Cette sorte de grief se produit entre lui et moi et peut être loccasion dun rapprochement dans le cas où les gestes attendus sont démontrés. La pensée de la somme nulle nest pas de cette sorte. Elle ne commence pas par un tort mais par la déception, Elle cherche autour delle quelque succès éclatant auquel attacher son ressentiment. Et seulement ainsi se prouver à soi-même que le succès des autres est la cause de son échec. Ceux qui ont investi leurs espoirs dans un avenir entièrement bienheureux finissent très souvent par nourrir de tels griefs, quils traînent avec eux , prêts à se fixer sur tout contentement visible et à tenir les gens enrichis comptables de leur échec à eux, autrement inexplicable.
(84) Les Grec croyaient quà sélever trop brillamment au-dessus de ce niveau médiocre autorisé par les dieux jaloux, le grand homme provoquait la colère divine telle est la faute de lhubris.
[a] Grâce à cette croyance, les Grecs pouvaient jouir dun ressentiment sans culpabilité. Ils pouvaient envoyer leurs citoyens distingués en exil ou les condamner à mort, croyant quen agissant ainsi ils ne faisaient ainsi quexécuter le jugement des dieux. Ainsi le grand général Aristide, en grande partie responsable de la victoire sur les Perses à Marathon et Salamine et qui était surnommé le « Juste » en hommage à sa conduite exemplaire et désintéressée fut ostracisé et exilé par les citoyens dAthènes. Plutarque rapporte quun électeur inculte qui ne connaissait pas Aristide, vint au-devant de ce dernier et, lui donnant son tesson de poterie, voulut lui y faire écrire le nom dAristide. Celui-ci lui demanda si Aristide lui avait fait du tort. « Non, fut sa réponse, et je ne le connais même pas mais je suis fatigué de lentendre appelé le Juste. » Entendant cela Aristide, puisquil était juste, écrivit son propre nom sur le tesson.
[b] Les hommes sages ne sont probablement pas daccord avec Nietzsche quand il estime que le ressentiment est la substance de nos émotions sociales. Mais ils reconnaissent son omniprésence et sa propension à nourrir des espoirs et à répandre son venin par lapplication autocomplaisante de lerreur de la somme nulle. La pensée de la somme nulle semble émerger spontanément dans les communautés modernes partout où les effets de la compétition et de la coopération se font sentir.
La révolution Russe dOctobre ne ciblait pas seulement le gouvernement de Kerensky. Elle ciblait ceux qui réussissaient, qui faisaient marcher les choses, afin de se distinguer parmi leurs contemporains. Dabs tous les domaines et toutes les institutions, les plus haut placés étaient identifiés, expropriés, assassinés ou envoyés en exil. Lénine supervisant personnellement lexclusion de ceux quil jugeait les meilleurs[[2]](#_ftn2). Selon lerreur de la somme nulle, cétait là le moyen daméliorer la condition des autres. Le ciblage par Staline des koulaks, les paysans propriétaires illustra le même état desprit ; comme le fit le ciblage par Hitler des Juifs, dont les privilèges et les possessions avaient été, aux yeux des nazis, acquis au prix des souffrances de la classe ouvrière allemande.
Lexplosion dun sentiment antibourgeois dans la France de laprès-guerre, menant à des uvres telles que la Saint Genet de Sartre et le Deuxième Sexe de Simone de Beauvoir, suivit la même logique et fut incorporée dans la philosophie des soixante-huitards.
Une telle croyance qui semble être la position par défaut des socialistes, et introduite comme telle dans les cours de philosophie politique de luniversité. Peu nombreux sont ceux qui pensent que si Jack a plus dargent que Jill, cest en soi un signe dinjustice. Mais si Jack appartient à une classe fortunée et Jill à une classe sans fortune, alors la pensée de la somme nulle fait immédiatement son entrée pour nous persuader que la classe de Jack sest enrichie aux dépens de celle de Jill. Cest là la dynamique qui se cache derrière la théorie marxiste de la plus-value. Mais cest aussi lun des motifs principaux de la réforme sociale de notre temps, un motif qui sape effectivement les revendications de justice et les remplace par un substitut fallacieux. Pour une certaine forme de mentalité égalitariste, il importe peu :
[a] Ce nouveau concept de justice (qui, diraient certains, nen est pas un) a présidé à la réforme éducative des sociétés occidentales, particulièrement en Grande-Bretagne, où des ressentiments de classe de longue haleine ont trouvé des représentants au Parlement et dans lécole une cible évidente. Lexemple mérite quon sy arrête, puisquil illustre la quasi-impossibilité déchapper à la pensée de la somme nulle.
- le concept de charité nest pas si explicitement ciblé et les devoirs de charité ont un caractère indéterminé. Si vous soutenez quelquun par la charité, et par là épuisez vos ressources, de sorte que vous ne pouvez pas soutenir une autre personne qui en a pourtant tout autant besoin, vous ne faites pas de tort à cette seconde personne ; vous avez rempli votre devoir en offrent de laide à celui qui la reçue. Dans une certaine mesure la vision égalitariste en politique découle dune suspicion à lencontre de la charité et dun désir de construire lensemble des devoirs comme des devoirs de justice, qui ne peuvent pas faire de distinctions arbitraires entre des revendications égales, lorsque la seule base de revendication est le besoin. Comme les arguments suivants vont le monter, cette conception étroite de létendue du devoir sest avérée fondamentalement subversive pour les institutions civiques.
[b] Lexistence des grammar schools résultait dune longue tradition de dons caritatifs (notre école a été fondée en 1542), finalement intégrée dans le système éducatif étatique. Mais cette démarche qui permet à certains élèves de réussir doit, nous dit lerreur de la somme nulle, causer léchec des autres. Cette démarche génère de ce fait un système éducatif à deux vitesses », les meilleurs profitant de toutes les opportunités, quand les autres sont laissés au bord du chemin, « marqués à vie ». En dautres termes, le succès des uns se paie par léchec des autres. La justice requiert que les opportunités soient égalisées. Ainsi naquit le mouvement pour lenseignement général[[3]](#_ftn3), accompagné dune hostilité à légard de la répartition par niveau et de la baisse des exigences dans les examens, afin dempêcher que le système éducatif dÉtat ne produise et reproduise les inégalités.
Il suffit dôter toutes les opportunités de progresser, de sorte quaucun enfant ne réussit jamais à apprendre quoi que ce soit. Aux yeux de lobservateur cynique, cest ce qui sest passé...Lerreur de la somme nulle est entrée en action.
Face à cette situation, le but que sest alors fixé Roger Scruton est simplement dillustrer comment cette erreur est intervenue : un système qui offrait aux enfants issus de familles pauvres lopportunité de sélever par leurs seul talent et travail a été détruit pour la simple raison quil distinguait la réussite de léchec. Bien sûr, dire que les examens distinguent la réussite de léchec est une tautologie, et il est difficile de considérer comme une exigence de justice labolition de cette distinction.
Ce peu de réalisme nous rappelle que les êtres humains sont divers et quun enfant peut échouer dans un domaine tout en réussissant dans un autre. Seul un système déducation divers, dont les examens sont bien conçus et rigoureux permettra aux enfants de trouver les compétences, expertises ou vocations, qui correspondent à leurs capacités. La pensée de la somme nulle qui considère que la réussite scolaire dun enfant se paie de léchec dun autre, fait entrer léducation dans un moule qui lui est étranger. Lenfant qui échoue en latin peut bien réussir en musique ou en ferronnerie. Nous le savons tous, et cest aussi vrai de léducation du marché : ce ne sont pas des jeux à somme nulle. Cependant, ils sont traités de la sorte dès que de faux espoirs sont investis dans lidée utopique d« une éducation en faveur de légalité ».
[a] On peut interroger lidée de justice sociale sans penser que toutes les inégalités sont justes. Par ailleurs, linégalité nourrit le ressentiment et le ressentiment doit être dépassé si lon souhaite obtenir lharmonie sociale. Les plus riches en sont probablement conscients et désireux dy répondre. Ils donnent des fonds à des organisations caritatives. En particulier ils fondent des entreprises qui offrent des emplois, accordant ainsi aux autres une part de leur propre succès ? Cest ce qui se fait habituellement aux États-Unis et cest lune des raisons pour lesquelles, selon lexpérience de Roger Scruton, les Américains, quelle que soit leur mauvaise fortune sont heureux de la chance des autres ils pensent que dune certaine façon, ils pourraient y prendre part.
[b] Dans les pays européens, toutefois, il nest pas dusage de se réjouir de la bonne fortune des autres. Nous craignons souvent de révéler notre richesse, notre pouvoir ou notre réussite dans les affaires de ce monde, par peur de lagression que cela provoquera. Nietzsche attribuait le ressentiment à une faute profonde de notre civilisation, visible également dans la religion chrétienne, la démocratie et les programmes socialistes de son époque. Max Scheler défendant le christianisme contre la charge de Nietzsche, était plus disposé à attribuer le ressentiment à la moralité bourgeoise qui mesure toutes choses en termes de possessions matérielles. Le socialisme pour Scheler nétait que la forme la plus récente prise par cette moralité. Il ne fait pas de doute que le ressentiment joue un rôle important dans lattitude qui prévaut aujourdhui à légard des inégalités.
[c] Roger Scruton ne voit pas dautre solution à la présence du ressentiment que la solution américaine faire usage de sa richesse et donner loccasion à autant de personnes que possible de trouver un intérêt à ce que cet usage soit réussi, tout en adoptant ces « stratagèmes dévitement de lenvie » explorés par Helmut Schoeck[[4]](#_ftn4). Mais les choses ont changé à tel point que le modèle américain, établi de longue date, est menacé. Avant et après la crise financière de 2008, on a constaté une augmentation soudaine et croissante de la disparité entre les revenus situés tout en haut et tout en bas de léchelle, dans tout le monde et également, selon Joseph Stiglitz aux États-Unis. Roger Scruton, quant à lui, doute de la véracité de sa conclusion, car les arguments quil présente font un usage subtil de lerreur de la somme nulle. En fait, si les riches senrichissent au moment où les pauvres sappauvrissent, il ne sensuit pas que les pertes des pauvres soient transférées en tant que profits des riches. À moins détablir ici une causalité, on ne peut pas être sûr quune politique destinée à mettre les riches et les pauvres sur un pied dégalité bénéficierait à quiconque sur le long terme.
(91-92) Roger SCRUTON, dans ce chapitre, a ainsi défendu lidée que lon doit distinguer le noyau de vérité du socialisme, selon lequel on ne peut jouir des bienfaits de la société, quen étant également prêt à les partager, de lenveloppe de ressentiment qui lentoure. Comme dans le cas du nationalisme ce noyau de vérité a été exagéré jusquà lhérésie, changeant ainsi la vérité en erreur et le sentiment naturel en besoin religieux. La tentation existe, particulièrement chez les intellectuels de gauche, de remplacer lindividu par une pure abstraction, de réécrire le monde humain comme sil était composé de forces, de mouvements, de classes et didées évoluant dans une stratosphère de nécessité historique doù les réalités désordonnées seraient exclues. Cest ce que perçut lécrivain et journaliste britannique George ORWELL (1903-1950)[[5]](#_ftn5) dans le monde créé par les intellectuels le monde imaginé et imposé par le Parti Communiste.
[[5]](#_ftnref5) Il fut le créateur du concept Big Brother, lincanation des techniques modernes de surveillance et de contrôle des individus. Ladjectif « orwellien » et également fréquemment utilisé en référence à lunivers totalitaire imaginé par cet écrivain.
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Ce nest pas une défense politique, mais une défense qui nous invite à vivre autrement. Cest que lÉtat a besoin dune politique culturelle, mais cette politique doit reposer sur le jugement pour ne pas offrir son soutien aux habitudes de profanation et de dénigrement et répondre à la vraie voix de la culture. » Ci-après le deuxième de ces royaumes de valeur, LE SOCIALISME. (74) LES SOCIALISTES pensent que fondamentalement, les être humains sont tous égaux et que sagissant des avantages conférés par lappartenance à une société, cette égalité devrait de manifester dans la manière dont les hommes sont traités. [a] Ce que signifie un égal traitement est, bien sûr, sujet à controverse. Les criminels ne sont pas traités de la même façon que les citoyens qui respectent les lois ; les personnes âgées, fragiles et invalides ne sont pas traitées de la même façon. [b] Mais le socialisme signifie, pour la plupart de ses défenseurs, un programme politique conçu pour assurer à tous les citoyens une chance égale de mener une vie qui en vaille la peine, que cette chance soit, en définitive, oui ou non réalisée. [c] Si les hommes choisissent de gâcher leurs chances ou dacquérir injustement des avantages par le crime, alors ils doivent en supporter les conséquences. (75) Mais la plupart des socialistes aujourdhui adhèrent à une doctrine de « justice sociale » selon laquelle il nest pas malchanceux mais injuste que des gens honnêtes et droits débutent leur vie avec des désavantages Lesquels désavantages seraient non rectifiables par leurs propres efforts, et qui constituent un obstacle inébranlable à la jouissance des bénéfices de lappartenance sociale. [a] Lidée de justice sociale peut bien nêtre pas cohérente. Mais elle parle à des sentiments que nous partageons. [b] Roger Scruton a démontré que le processus politique tel quhérité par les démocraties occidentales dépendait de la citoyenneté qui, en retour, dépendait dune première personne du pluriel viable. Dans le chapitre consacré au nationalisme il a donné des arguments irréfutables en faveur dune expression du pluriel dans des termes nationaux. En effet, aucune personne du pluriel ne peut émerger dans une société divisée en son sein, dans laquelle les antagonismes locaux et la « lutte des classes » éclipsent toute compréhension dune destinée commune. (76) Cest bien parce que, dans nos sociétés, nous coopérons, que nous pouvons jouir de la sécurité, de la prospérité et de la longévité auxquels nous nous sommes habitués Lesquels bienfaits étaient inconnus, même pour la minorité aristocratique, avant le XXe siècle. La façon dont nos activités sont entrelacées, liant la destinée de chacun dentre nous à celle dinconnus que nous ne rencontrerons jamais, est si complexe que nous ne pourrons jamais la démêler. La fiction du contrat social échoue à rendre justice à toutes les relations promettre, aimer, punir, plaindre, aider, coopérer, pardonner, employer, commercer qui relient les membres de la société dans un tout organique. Cependant, lavantage de lappartenance est inestimable et le philosophe anglais Hobbes (1588-1679) auteur du Léviathan, a probablement eu tort de pouvoir réduire les obligations de la société à un contrat : mais il avait sûrement raison de penser quen dehors de la société la vie serait « solitaire, pauvre, désagréable, grossière et courte ». Plus nous prenons dans cet arrangement, plus nous devons rendre en retour. Ce nest pas une obligation contractuelle. Cest une obligation de gratitude. Mais elle existe malgré tout et doit être introduite dans la vision conservatrice telle la pierre angulaire de la politique sociale. LA VÉRITÉ DU SOCIALISME Selon Scruton, la vérité du socialisme, la vérité de notre dépendance mutuelle et du besoin de faire ce que nous pouvons pour offrir un accès au bénéfice de lappartenance sociale à ceux dont les propres efforts ne suffisent pas pour les obtenir. (77) Comment la faire vivre ? [a] Cest une question politique complexe. La situation de lEurope aujourdhui, plus dun siècle après linvention de lÉtat providence par Bismarck, fournit de nombreuses illustrations de la façon dont les bénéfices sociaux peuvent être étendus à ceux qui ne peuvent occuper demploi ou qui en sont privés, et dont les soins de santé peuvent être fournis comme une ressource publique, soit gratuitement, soit comme un système de remboursement par lÉtat de dépenses engagées par les individus ? [b] Chaque système a des désavantages associés ainsi que des vertus, mais tous sont sujets à deux imperfections. En premier lieu, ils contribuent à la création dune nouvelle classe de personnes dépendantes des personnes qui en sont venues à dépendre des allocations de lÉtat providence, peut-être sur plusieurs générations, et qui ont perdu toute ambition de vivre autrement. Souvent le système dallocations est conçu de telle sorte que toute tentative den sortir par le travail conduit à une perte plutôt quà un gain pour le revenu familial Des expédients pour maintenir ce revenu se trouvent transmis des parents aux enfants, qui ne peuvent avoir conscience de ceux qui sont dans la normalité, vivant de leur propre industrie.. Mais le coût principal nest pas économique : cela touche directement au sentiment dappartenance, suscite la colère de ceux qui vivent de façon responsable et exclut la minorité dépendante de la pleine expérience de la citoyenneté. En second lieu, les systèmes dÉtat providence tels quils ont été conçus jusquici, ont un budget sans limite. Leur coût saccroît constamment : la gratuité des soins de santé, qui rallonge la vie de la population, mène à une croissance continue des coûts de ces soins en fin de vie, ainsi quà des engagements de retraite dont les fonds existants ne peuvent sacquitter. En conséquence, les Gouvernements, de plus en plus, empruntent aux générations futures, mettant en hypothèque les actifs des personnes à naître pour le bénéfice des vivants. On a entretenu jusquà présent une dette publique toujours croissante en supposant que les Gouvernements ne faisaient pas et ne feraient pas défaut tant que le niveau de dette resterait dans le présent ordre de grandeur. Mais la confiance dans la dette du Gouvernement a été lourdement secouée par les récents évènements en Grèce et au Portugal, et si cette confiance sévanouissait, lÉtat providence en ferait autant du moins dans sa forme actuelle. (78) En bref, cette vérité du socialisme, pour toutes ces raisons, pointe vers un problème politique majeur et grandissant [a] Deux éléments empêchent les Gouvernements modernes dy répondre : le premier est que cette question sest politisée, à tel point que la vérité est souvent dangereuse à exprimer et certainement difficile à transformer. Le second tient au fait que cette question est précisément la frontière des débats sur la nature de lÉtat. Lorsque Marx travaillait au Capital et au Manifeste communiste, il lui semblait naturel de se référer à la division des choses dans un langage belliqueux. Dans la vision marxiste, le prolétariat, qui ne possède rien si ce nest sa force de travail, est exploité par la bourgeoisie, laquelle, en possédant les moyens de production, est capable dextorquer des heures « de travail non rémunéré » qui saccumulent entre ses mains comme plus-value. Pour Marx, la relation entre la bourgeoisie et le prolétariat était essentiellement antagoniste et devait mener, prévoyait-il, à une guerre ouverte, lorsque « les esclaves salariés » se soulèveraient pour déposséder leurs maîtres. Mais cette guerre na éclaté que là où les intellectuels étaient capables de la fomenter comme Lénine le fit en Russie et Mao en Chine, aucun de ces pays ne possédant de véritable classe ouvrière urbaine. [b] Les guerres du XXe siècle ont fait prendre conscience de cette vérité fondamentale les peuples combattent pour leur pays et sunissent pour sa défense, mais combattent rarement pour leur classe, même lorsque les intellectuels les y incitent. Parallèlement les hommes attendent que lÉtat récompense leur loyauté. LÉtat providence a donc émergé naturellement des guerres du XXe siècle, en réponse à un consensus. Maintenant que sa réforme est urgente et nécessaire, un consensus similaire lest tout autant. LINÉLUCTABLE QUESTION DE LA PAUVRETÉ ET LA FAÇON DONT LES SOCIALISTES PROPOSENT D Y REMÉDIER (79) [a] Les tentatives récentes de réforme du système davantages sociaux par le Parti conservateur britannique, dans le but déliminer la pauvreté et de continuer à pouvoir financer ce système, ont été vivement critiquées par la gauche. Elles ont été vues comme une « attaque contre les pauvres et les personnes vulnérables. » Dans tout le monde occidental, lÉtat providence, dans sa forme actuelle, surpasse nos moyens financiers, et lemprunt constant auprès de générations futures ne rendra son effondrement que plus dévastateur quand il se produira. [b] Cependant les partis au pouvoir, qui prennent le risque dentreprendre sa réforme radicale, par peur dêtre pris en otage par la gauche pour laquelle ce nest pas seulement une question emblématique, mais un moyen dappeler au rassemblement ses électeurs captifs. (80) [a] Le premier obstacle à une pensée cohérente sur la pauvreté provient de ladoption généralisée dune définition relative qui lui a été donnée, laquelle est venue distordre les débats. Peter Townsend, dans Poverty in the United Kingdom, publié en 1979, définit la pauvreté comme une privation relative au sens dune incapacité relative de jouir des fruits de la prospérité environnante. Il concluait que 15 millions de Britanniques (un quart du total) vivaient dans la pauvreté ou à sa marge. Dans le même esprit, le dernier gouvernement travailliste a défini la pauvreté comme la condition de celui qui perçoit moins de 60% du salaire médian. Puisquil est inévitable, étant donné linégale distribution du talent, de lénergie et de la volonté chez les êtres humains, que certaines personnes perçoivent, à juste raison, moins de 60% du revenu médian, cette définition implique que jamais la pauvreté ne disparaîtra, indépendamment de la richesse des plus pauvres. Par ce tour de passe passe, il est devenu possible de réprimander les Gouvernements au nom des pauvres même si leurs politiques permettent délever le niveau de vie. La définition relative permet aussi de perpétuer la grande illusion socialiste, celle que les pauvres sont pauvres parce que les riches sont riches. Son implication : on ne peut remédier à la pauvreté que par légalité, et jamais par la richesse. [b] Lautre grand obstacle à une pensée cohérente sur la pauvreté est le rôle central occupé désormais dans la vie de ses clients. Si votre budget provient de lÉtat, vous voterez pour lhomme politique qui promettra de laugmenter ? De cette façon les partis de gauche, sont parvenus à compter sur le vote de certains groupes en payant ces votes avec les impôts de ceux qui votaient pour leurs opposants. Les implications de lÉtat dans les décisions les plus élémentaires de ceux qui dépendent de lui, restreint radicalement sa marge de manuvre. En France, aujourdhui, on demande aux contribuables de la classe moyenne dont le nombre se réduit comme peau de chagrin, de soutenir un si grand nombre de personnes à la charge de lÉtat que le taux le plus élevé de limpôt sur le revenu a dû être porté à 75%, afin que lÉtat puisse rentrer dans ses frais et même dans ce cas, il ny parvient pas puisquun taux de ce niveau mène à lémigration ou à loisiveté volontaire des intéressés[1]. ROGER SCRUTON A JUSQUICI PARLÉ DE LA VÉRITÉ DU SOCIALISME, SAUF DAVOIR DÉPLORÉ LES ERREURS DOCTRINALES DONT ELLE EST EMPREINTE (81) Lune delles est la doctrine qui veut que lÉtat providence gère le produit national comme « un bien commun » Il le fait en « redistribuant » la richesse, afin dassurer que tous accèdent à la part qui leur revient. Cette image, selon laquelle les produits du labeur humain, par essence, na pas de propriétaire jusquà leur redistribution par lÉtat, nest pas seulement la position par défaut de la pensée de gauche. On la introduite dans les cours de la philosophie politique à luniversité, de sorte quelle est devenue pratiquement inattaquable de quelque point de vue que ce soit au sein de la discipline. Ainsi Rawls, dans A theory of Justice, résumant son fameux « principe de différence » écrit que « tous les biens sociaux premiers la liberté et lopportunité, le revenu et la richesse, les fondements du respect de soi doivent être distribués de façon égale, à moins quune inégale distribution dun de ces biens bénéficient aux moins favorisés. » Posez la question « Distribués par qui ? » et vous sonderez son livre en vain à la recherche dune réponse. LÉtat est omniprésent, possède toutes choses et est tout puissant pour organiser et distribuer la richesse nationale, mais nest jamais mentionné comme tel. Lidée que la richesse advienne dans le monde en portant déjà la marque de revendications de propriété qui ne peuvent être annulées quen violant les droits des individus, na pas sa place dans la vision du monde progressiste. (82) Cest précisément à cet endroit que nous devrions adopter un langage clair et transparent pour décrire ce qui est en jeu. [a] LÉtat socialiste ne « redistribue » pas un bien commun. Il crée des redevances sur les revenus des contribuables et les offre à ses clients privilégiés. Ces clients gardent ces redevances en votant pour ceux qui les leur fournissent. Si leurs voix sont suffisantes, ces redevances deviennent une possession permanente pour ceux qui sont assez chanceux pour les réclamer. Nous observons alors, comme en Grèce, la création dune nouvelle « classe de loisir », qui se sert de lÉtat pour en extraire un revenu. Dans le même temps, le pouvoir de lÉtat saccroît ; lorsque plus de la moitié de la population est à la charge de lÉtat comme en France aujourdhui, la richesse nationale est dans les faits confisquée à ceux qui la produisent et transférée vers une bureaucratie qui la distribue. Cette bureaucratie devient ainsi de moins en moins comptable envers les électeurs, à mesure que leur budget saccroît. [b] Ces imperfections sont déjà suffisamment graves. Cependant, il semble à Roger Scruton que la véritable perversion du socialisme ne réside pas dans les théories économiques sens dessus dessous qui fascinaient Marx, ni dans celles de la justice sociale proposées par des penseurs comme John Rawls. Sa véritable perversion est celle dune erreur particulière, selon laquelle la vie en société est faite de telle sorte que le succès des uns implique léchec des autres. Selon cette erreur, les gains des uns se paient des pertes des autres. La société est un jeu à somme nulle, où les coûts et les profits séquilibrent et la victoire des gagnants cause la perte des perdants. LE « BOULET » DE LA THÉORIE ERRONÉE DE « LA SOMME NULLE » (83) Cette erreur de la « somme nulle » a trouvé sa formulation classique dans la théorie de Marx de la plus-value. [a] Elle prétendait montrer que le profit du capitaliste était confisqué à la force de travail. Puisque toute la valeur prend sa source dans le travail, une partie de la valeur produite par le travailleur est prélevée par le capitaliste sous la forme du profit (ou « plus-value »). Le travailleur lui-même est rémunéré par un salaire suffisant pour « reproduire sa force de travail ». Mais la « plus-value » est conservée par le capitaliste. En bref, tous les profits détenus par le capitaliste sont des pertes infligées aux travailleurs la confiscation d« heures de travail non rémunéré. » [b] Dun certain côté, cette théorie na pas beaucoup de partisans aujourdhui. Quel que soit notre avis sur léconomie de libre-marché, celle-ci nous a au moins persuadés que toutes les transactions ne sont pas des jeux à somme nulle. Les accords consensuels sont à lavantage des deux parties : pourquoi autrement les concluraient-elles ? Cest tout aussi vrai du contrat salarial que du contrat de vente. [c] Dun autre côté, le « jeu à somme nulle », par sa vision, reste une puissante composante de la pensée socialiste, un recours éprouvé et fiable à tous les défis offerts par la réalité. Pour un certain type de tempérament, la défaite nest jamais une défaite par la réalité, mais toujours une défaite par les autres, qui souvent sont supposés agir comme membres dune classe, dune tribu, dune conspiration ou dun clan. Doù la complainte sans réponse et sans réponse possible de tant de socialistes qui ne peuvent pas admettre que les pauvres profitent de la richesse des riches. Linjustice selon eux se démontre de façon probante par lexistence des inégalités, de sorte que la simple existence dune classe aisée justifie le dessein de redistribuer ses biens parmi les « perdants ». [d] Que quelquun minsulte, et jaurai un grief à son encontre : je voudrai la justice, la revanche, ou du moins des excuses et une volonté de sa part de faire amende honorable. Cette sorte de grief se produit entre lui et moi et peut être loccasion dun rapprochement dans le cas où les gestes attendus sont démontrés. La pensée de la somme nulle nest pas de cette sorte. Elle ne commence pas par un tort mais par la déception, Elle cherche autour delle quelque succès éclatant auquel attacher son ressentiment. Et seulement ainsi se prouver à soi-même que le succès des autres est la cause de son échec. Ceux qui ont investi leurs espoirs dans un avenir entièrement bienheureux finissent très souvent par nourrir de tels griefs, quils traînent avec eux , prêts à se fixer sur tout contentement visible et à tenir les gens enrichis comptables de leur échec à eux, autrement inexplicable. (84) Les Grec croyaient quà sélever trop brillamment au-dessus de ce niveau médiocre autorisé par les dieux jaloux, le grand homme provoquait la colère divine telle est la faute de lhubris. [a] Grâce à cette croyance, les Grecs pouvaient jouir dun ressentiment sans culpabilité. Ils pouvaient envoyer leurs citoyens distingués en exil ou les condamner à mort, croyant quen agissant ainsi ils ne faisaient ainsi quexécuter le jugement des dieux. Ainsi le grand général Aristide, en grande partie responsable de la victoire sur les Perses à Marathon et Salamine et qui était surnommé le « Juste » en hommage à sa conduite exemplaire et désintéressée fut ostracisé et exilé par les citoyens dAthènes. Plutarque rapporte quun électeur inculte qui ne connaissait pas Aristide, vint au-devant de ce dernier et, lui donnant son tesson de poterie, voulut lui y faire écrire le nom dAristide. Celui-ci lui demanda si Aristide lui avait fait du tort. « Non, fut sa réponse, et je ne le connais même pas mais je suis fatigué de lentendre appelé le Juste. » Entendant cela Aristide, puisquil était juste, écrivit son propre nom sur le tesson. [b] Les hommes sages ne sont probablement pas daccord avec Nietzsche quand il estime que le ressentiment est la substance de nos émotions sociales. Mais ils reconnaissent son omniprésence et sa propension à nourrir des espoirs et à répandre son venin par lapplication autocomplaisante de lerreur de la somme nulle. La pensée de la somme nulle semble émerger spontanément dans les communautés modernes partout où les effets de la compétition et de la coopération se font sentir. La révolution Russe dOctobre ne ciblait pas seulement le gouvernement de Kerensky. Elle ciblait ceux qui réussissaient, qui faisaient marcher les choses, afin de se distinguer parmi leurs contemporains. Dabs tous les domaines et toutes les institutions, les plus haut placés étaient identifiés, expropriés, assassinés ou envoyés en exil. Lénine supervisant personnellement lexclusion de ceux quil jugeait les meilleurs[2]. Selon lerreur de la somme nulle, cétait là le moyen daméliorer la condition des autres. Le ciblage par Staline des koulaks, les paysans propriétaires illustra le même état desprit ; comme le fit le ciblage par Hitler des Juifs, dont les privilèges et les possessions avaient été, aux yeux des nazis, acquis au prix des souffrances de la classe ouvrière allemande. Lexplosion dun sentiment antibourgeois dans la France de laprès-guerre, menant à des uvres telles que la Saint Genet de Sartre et le Deuxième Sexe de Simone de Beauvoir, suivit la même logique et fut incorporée dans la philosophie des soixante-huitards. (85) Il semble à Roger Scruton que cet avatar de la somme nulle sous-tend la croyance répandue que légalité et la justice sont une seule et même idée Une telle croyance qui semble être la position par défaut des socialistes, et introduite comme telle dans les cours de philosophie politique de luniversité. Peu nombreux sont ceux qui pensent que si Jack a plus dargent que Jill, cest en soi un signe dinjustice. Mais si Jack appartient à une classe fortunée et Jill à une classe sans fortune, alors la pensée de la somme nulle fait immédiatement son entrée pour nous persuader que la classe de Jack sest enrichie aux dépens de celle de Jill. Cest là la dynamique qui se cache derrière la théorie marxiste de la plus-value. Mais cest aussi lun des motifs principaux de la réforme sociale de notre temps, un motif qui sape effectivement les revendications de justice et les remplace par un substitut fallacieux. Pour une certaine forme de mentalité égalitariste, il importe peu : que Jack ait travaillé pour être riche et Jill se soit simplement prélassé dans loisiveté volontaire ; que Jack ait du talent et de lénergie et que Jill na ni lun ni lautre ; que Jack mérite son sort tandis que Jill ne mérite rien. La seule question importante est celle de la classe et des inégalités « sociales » qui en découlent. Des conceptions comme le droit et le mérite nont pas voix au chapitre et légalité seule définit le but à atteindre. DOÙ, IN FINE , DANS LA POLITIQUE MODERNE, LÉMERGENCE DUNE NOUVELLE IDÉE DE LA JUSTICE (86) Cette nouvelle idée qui na rien à voir avec le droit, le mérite, la récompense et le châtiment, et qui est en réalité détachée des actions et des responsabilités des individus [a] Ce nouveau concept de justice (qui, diraient certains, nen est pas un) a présidé à la réforme éducative des sociétés occidentales, particulièrement en Grande-Bretagne, où des ressentiments de classe de longue haleine ont trouvé des représentants au Parlement et dans lécole une cible évidente. Lexemple mérite quon sy arrête, puisquil illustre la quasi-impossibilité déchapper à la pensée de la somme nulle. [b] Roger Scruton ayant été admis à professer à la Royal Grammar School de Cambridge a été le témoin de son enseignement qui visait à offrir à ses élèves exactement les mêmes opportunités que celles quils auraient eues dans les public schools (écoles privées) fréquentées par des enfants dont les parents étaient aisés. Cela portait ses fruits. (87) Ceux qui travaillaient ensemble dans cette université à offrir cette opportunité à des jeunes gens dorigine modeste agissaient par sens du devoir [a] Mais ce devoir de charité nest pas un devoir de justice ; si lon échoue dans son devoir de justice, on commet une injustice en dautres termes, on fait du tort à quelquun. Le concept de justice se matérialise dans les concepts de droit et de mérite : le concept de justice cible explicitement lautre personne et prend compte de ses droits, de son mérite et de ses prétentions légitimes ; le concept de charité nest pas si explicitement ciblé et les devoirs de charité ont un caractère indéterminé. Si vous soutenez quelquun par la charité, et par là épuisez vos ressources, de sorte que vous ne pouvez pas soutenir une autre personne qui en a pourtant tout autant besoin, vous ne faites pas de tort à cette seconde personne ; vous avez rempli votre devoir en offrent de laide à celui qui la reçue. Dans une certaine mesure la vision égalitariste en politique découle dune suspicion à lencontre de la charité et dun désir de construire lensemble des devoirs comme des devoirs de justice, qui ne peuvent pas faire de distinctions arbitraires entre des revendications égales, lorsque la seule base de revendication est le besoin. Comme les arguments suivants vont le monter, cette conception étroite de létendue du devoir sest avérée fondamentalement subversive pour les institutions civiques. [b] Lexistence des grammar schools résultait dune longue tradition de dons caritatifs (notre école a été fondée en 1542), finalement intégrée dans le système éducatif étatique. Mais cette démarche qui permet à certains élèves de réussir doit, nous dit lerreur de la somme nulle, causer léchec des autres. Cette démarche génère de ce fait un système éducatif à deux vitesses », les meilleurs profitant de toutes les opportunités, quand les autres sont laissés au bord du chemin, « marqués à vie ». En dautres termes, le succès des uns se paie par léchec des autres. La justice requiert que les opportunités soient égalisées. Ainsi naquit le mouvement pour lenseignement général[3], accompagné dune hostilité à légard de la répartition par niveau et de la baisse des exigences dans les examens, afin dempêcher que le système éducatif dÉtat ne produise et reproduise les inégalités. (88) Il est aisé dassurer légalité dans le champ de léducation. Il suffit dôter toutes les opportunités de progresser, de sorte quaucun enfant ne réussit jamais à apprendre quoi que ce soit. Aux yeux de lobservateur cynique, cest ce qui sest passé...Lerreur de la somme nulle est entrée en action. Face à cette situation, le but que sest alors fixé Roger Scruton est simplement dillustrer comment cette erreur est intervenue : un système qui offrait aux enfants issus de familles pauvres lopportunité de sélever par leurs seul talent et travail a été détruit pour la simple raison quil distinguait la réussite de léchec. Bien sûr, dire que les examens distinguent la réussite de léchec est une tautologie, et il est difficile de considérer comme une exigence de justice labolition de cette distinction. (89) Mais le nouveau concept de justice « sociale » qui cible explicitement lautre personne est venu à la rescousse des égalitaristes et leur a permis de présenter leur malveillance à légard de ceux qui réussissent comme une sorte de compassion envers tous les autres. Ce peu de réalisme nous rappelle que les êtres humains sont divers et quun enfant peut échouer dans un domaine tout en réussissant dans un autre. Seul un système déducation divers, dont les examens sont bien conçus et rigoureux permettra aux enfants de trouver les compétences, expertises ou vocations, qui correspondent à leurs capacités. La pensée de la somme nulle qui considère que la réussite scolaire dun enfant se paie de léchec dun autre, fait entrer léducation dans un moule qui lui est étranger. Lenfant qui échoue en latin peut bien réussir en musique ou en ferronnerie. Nous le savons tous, et cest aussi vrai de léducation du marché : ce ne sont pas des jeux à somme nulle. Cependant, ils sont traités de la sorte dès que de faux espoirs sont investis dans lidée utopique d« une éducation en faveur de légalité ». La fâcheuse habitude, pour les hommes politiques et les experts en éducation, est de repérer les lieux de lexcellence et de trouver le moyen de les pénaliser ou de les fermer. De cette façon selon cette « erreur » les autres y trouveront avantage on obtiendra enfin un système éducatif conforme aux exigences de la « justice sociale ». (90) Le rejet de la pensée de la somme nulle et du concept associé de « justice sociale » ne revient cependant pas à accepter les inégalités sous leur forme actuelle [a] On peut interroger lidée de justice sociale sans penser que toutes les inégalités sont justes. Par ailleurs, linégalité nourrit le ressentiment et le ressentiment doit être dépassé si lon souhaite obtenir lharmonie sociale. Les plus riches en sont probablement conscients et désireux dy répondre. Ils donnent des fonds à des organisations caritatives. En particulier ils fondent des entreprises qui offrent des emplois, accordant ainsi aux autres une part de leur propre succès ? Cest ce qui se fait habituellement aux États-Unis et cest lune des raisons pour lesquelles, selon lexpérience de Roger Scruton, les Américains, quelle que soit leur mauvaise fortune sont heureux de la chance des autres ils pensent que dune certaine façon, ils pourraient y prendre part. [b] Dans les pays européens, toutefois, il nest pas dusage de se réjouir de la bonne fortune des autres. Nous craignons souvent de révéler notre richesse, notre pouvoir ou notre réussite dans les affaires de ce monde, par peur de lagression que cela provoquera. Nietzsche attribuait le ressentiment à une faute profonde de notre civilisation, visible également dans la religion chrétienne, la démocratie et les programmes socialistes de son époque. Max Scheler défendant le christianisme contre la charge de Nietzsche, était plus disposé à attribuer le ressentiment à la moralité bourgeoise qui mesure toutes choses en termes de possessions matérielles. Le socialisme pour Scheler nétait que la forme la plus récente prise par cette moralité. Il ne fait pas de doute que le ressentiment joue un rôle important dans lattitude qui prévaut aujourdhui à légard des inégalités. [c] Roger Scruton ne voit pas dautre solution à la présence du ressentiment que la solution américaine faire usage de sa richesse et donner loccasion à autant de personnes que possible de trouver un intérêt à ce que cet usage soit réussi, tout en adoptant ces « stratagèmes dévitement de lenvie » explorés par Helmut Schoeck[4]. Mais les choses ont changé à tel point que le modèle américain, établi de longue date, est menacé. Avant et après la crise financière de 2008, on a constaté une augmentation soudaine et croissante de la disparité entre les revenus situés tout en haut et tout en bas de léchelle, dans tout le monde et également, selon Joseph Stiglitz aux États-Unis. Roger Scruton, quant à lui, doute de la véracité de sa conclusion, car les arguments quil présente font un usage subtil de lerreur de la somme nulle. En fait, si les riches senrichissent au moment où les pauvres sappauvrissent, il ne sensuit pas que les pertes des pauvres soient transférées en tant que profits des riches. À moins détablir ici une causalité, on ne peut pas être sûr quune politique destinée à mettre les riches et les pauvres sur un pied dégalité bénéficierait à quiconque sur le long terme. (91-92) Roger SCRUTON, dans ce chapitre, a ainsi défendu lidée que lon doit distinguer le noyau de vérité du socialisme, selon lequel on ne peut jouir des bienfaits de la société, quen étant également prêt à les partager, de lenveloppe de ressentiment qui lentoure. Comme dans le cas du nationalisme ce noyau de vérité a été exagéré jusquà lhérésie, changeant ainsi la vérité en erreur et le sentiment naturel en besoin religieux. La tentation existe, particulièrement chez les intellectuels de gauche, de remplacer lindividu par une pure abstraction, de réécrire le monde humain comme sil était composé de forces, de mouvements, de classes et didées évoluant dans une stratosphère de nécessité historique doù les réalités désordonnées seraient exclues. Cest ce que perçut lécrivain et journaliste britannique George ORWELL (1903-1950)[5] dans le monde créé par les intellectuels le monde imaginé et imposé par le Parti Communiste. Comme appel à rectifier lordre des choses, le socialisme devrait parler à tous. Comme tentative de corriger la nature humaine et de nous enrôler dans son messianisme, par contre, il fut un rêve dangereux et de créer un paradis qui mènerait inévitablement à lenfer. Aujourdhui, nous le voyons clairement, à mesure que le monde occidental émerge de la guerre froide et du cauchemar communiste. Mais la tentation totalitaire[6] est toujours là. [1] À la date décriture, cette taxe existait encore. Adoptée en 2012, sur proposition du gouvernement socialiste, modifiée après de premiers remous en 2013, cette taxe a été supprimée en janvier 2015. [2] Pour le récit de cet épisode extraordinaire voir L. Chamberlain , The Philosophy Steamer (Londres : Atlantic Books, 2006). [3] En anglais ; « comprehensive education », équivalent de notre collège unique. [4] H. Schoeck, Envy A Theory of Social Behaviour, Liberty Fund, également téléchargeable sur mise. Org (accès le 1er février 2014). [5] Il fut le créateur du concept Big Brother, lincanation des techniques modernes de surveillance et de contrôle des individus. Ladjectif « orwellien » et également fréquemment utilisé en référence à lunivers totalitaire imaginé par cet écrivain. [6] Voir J.F. REVEL, « La Tentation totalitaire » (Paris, Robert Laffont, 1976). Date de création : 30/10/2016 @ 12:25 Dernière modification : 01/11/2016 @ 12:26 Catégorie : Sciences politiques Page lue 438 fois Imprimer l'article Réactions à cet article Réagir à cet article Personne n'a encore laissé de commentaire.Soyez donc le premier ! |
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POUR SERVIR UNE POLITIQUE CULTURELLE (2) ÉCUEILS ET VÉRITÉ DU SOCIALISME
Dans « De Lurgence dêtre conservateur » le philosophe britannique ROGER SCRUTON passe en revue les différents « royaumes de valeur », au nombre de huit, quil entend défendre en conservateur quil est, et « où cette défense est destinée à servir au bien commun de la communauté. Ce nest pas une défense politique, mais une défense qui nous invite à vivre autrement. Cest que lÉtat a besoin dune politique culturelle, mais cette politique doit reposer sur le jugement pour ne pas offrir son soutien aux habitudes de profanation et de dénigrement et répondre à la vraie voix de la culture. » Ci-après le deuxième de ces royaumes de valeur, LE SOCIALISME.
(74) LES SOCIALISTES pensent que fondamentalement, les être humains sont tous égaux et que sagissant des avantages conférés par lappartenance à une société, cette égalité devrait de manifester dans la manière dont les hommes sont traités.
[a] Ce que signifie un égal traitement est, bien sûr, sujet à controverse. Les criminels ne sont pas traités de la même façon que les citoyens qui respectent les lois ; les personnes âgées, fragiles et invalides ne sont pas traitées de la même façon.
[b] Mais le socialisme signifie, pour la plupart de ses défenseurs, un programme politique conçu pour assurer à tous les citoyens une chance égale de mener une vie qui en vaille la peine, que cette chance soit, en définitive, oui ou non réalisée.
[c] Si les hommes choisissent de gâcher leurs chances ou dacquérir injustement des avantages par le crime, alors ils doivent en supporter les conséquences.
(75) Mais la plupart des socialistes aujourdhui adhèrent à une doctrine de « justice sociale » selon laquelle il nest pas malchanceux mais injuste que des gens honnêtes et droits débutent leur vie avec des désavantages
Lesquels désavantages seraient non rectifiables par leurs propres efforts, et qui constituent un obstacle inébranlable à la jouissance des bénéfices de lappartenance sociale.
[a] Lidée de justice sociale peut bien nêtre pas cohérente. Mais elle parle à des sentiments que nous partageons.
[b] Roger Scruton a démontré que le processus politique tel quhérité par les démocraties occidentales dépendait de la citoyenneté qui, en retour, dépendait dune première personne du pluriel viable. Dans le chapitre consacré au nationalisme il a donné des arguments irréfutables en faveur dune expression du pluriel dans des termes nationaux.
En effet, aucune personne du pluriel ne peut émerger dans une société divisée en son sein, dans laquelle les antagonismes locaux et la « lutte des classes » éclipsent toute compréhension dune destinée commune.
(76) Cest bien parce que, dans nos sociétés, nous coopérons, que nous pouvons jouir de la sécurité, de la prospérité et de la longévité auxquels nous nous sommes habitués
Lesquels bienfaits étaient inconnus, même pour la minorité aristocratique, avant le XXe siècle. La façon dont nos activités sont entrelacées, liant la destinée de chacun dentre nous à celle dinconnus que nous ne rencontrerons jamais, est si complexe que nous ne pourrons jamais la démêler. La fiction du contrat social échoue à rendre justice à toutes les relations promettre, aimer, punir, plaindre, aider, coopérer, pardonner, employer, commercer qui relient les membres de la société dans un tout organique. Cependant, lavantage de lappartenance est inestimable et le philosophe anglais Hobbes (1588-1679) auteur du Léviathan, a probablement eu tort de pouvoir réduire les obligations de la société à un contrat : mais il avait sûrement raison de penser quen dehors de la société la vie serait « solitaire, pauvre, désagréable, grossière et courte ». Plus nous prenons dans cet arrangement, plus nous devons rendre en retour. Ce nest pas une obligation contractuelle. Cest une obligation de gratitude. Mais elle existe malgré tout et doit être introduite dans la vision conservatrice telle la pierre angulaire de la politique sociale.
LA VÉRITÉ DU SOCIALISME
Selon Scruton, la vérité du socialisme, la vérité de notre dépendance mutuelle et du besoin de faire ce que nous pouvons pour offrir un accès au bénéfice de lappartenance sociale à ceux dont les propres efforts ne suffisent pas pour les obtenir.
(77) Comment la faire vivre ?
[a] Cest une question politique complexe. La situation de lEurope aujourdhui, plus dun siècle après linvention de lÉtat providence par Bismarck, fournit de nombreuses illustrations de la façon
dont les bénéfices sociaux peuvent être étendus à ceux qui ne peuvent occuper demploi ou qui en sont privés,
et dont les soins de santé peuvent être fournis comme une ressource publique, soit gratuitement, soit comme un système de remboursement par lÉtat de dépenses engagées par les individus ?
[b] Chaque système a des désavantages associés ainsi que des vertus, mais tous sont sujets à deux imperfections.
En premier lieu, ils contribuent à la création dune nouvelle classe de personnes dépendantes des personnes qui en sont venues à dépendre des allocations de lÉtat providence, peut-être sur plusieurs générations, et qui ont perdu toute ambition de vivre autrement. Souvent le système dallocations est conçu de telle sorte que toute tentative den sortir par le travail conduit à une perte plutôt quà un gain pour le revenu familial Des expédients pour maintenir ce revenu se trouvent transmis des parents aux enfants, qui ne peuvent avoir conscience de ceux qui sont dans la normalité, vivant de leur propre industrie..
Mais le coût principal nest pas économique : cela touche directement au sentiment dappartenance, suscite la colère de ceux qui vivent de façon responsable et exclut la minorité dépendante de la pleine expérience de la citoyenneté.
En second lieu, les systèmes dÉtat providence tels quils ont été conçus jusquici, ont un budget sans limite. Leur coût saccroît constamment : la gratuité des soins de santé, qui rallonge la vie de la population, mène à une croissance continue des coûts de ces soins en fin de vie, ainsi quà des engagements de retraite dont les fonds existants ne peuvent sacquitter. En conséquence, les Gouvernements, de plus en plus, empruntent aux générations futures, mettant en hypothèque les actifs des personnes à naître pour le bénéfice des vivants. On a entretenu jusquà présent une dette publique toujours croissante en supposant que les Gouvernements ne faisaient pas et ne feraient pas défaut tant que le niveau de dette resterait dans le présent ordre de grandeur. Mais la confiance dans la dette du Gouvernement a été lourdement secouée par les récents évènements en Grèce et au Portugal, et si cette confiance sévanouissait, lÉtat providence en ferait autant du moins dans sa forme actuelle.
(78) En bref, cette vérité du socialisme, pour toutes ces raisons, pointe vers un problème politique majeur et grandissant
[a] Deux éléments empêchent les Gouvernements modernes dy répondre :
- le premier est que cette question sest politisée, à tel point que la vérité est souvent dangereuse à exprimer et certainement difficile à transformer.
- Le second tient au fait que cette question est précisément la frontière des débats sur la nature de lÉtat. Lorsque Marx travaillait au Capital et au Manifeste communiste, il lui semblait naturel de se référer à la division des choses dans un langage belliqueux. Dans la vision marxiste, le prolétariat, qui ne possède rien si ce nest sa force de travail, est exploité par la bourgeoisie, laquelle, en possédant les moyens de production, est capable dextorquer des heures « de travail non rémunéré » qui saccumulent entre ses mains comme plus-value. Pour Marx, la relation entre la bourgeoisie et le prolétariat était essentiellement antagoniste et devait mener, prévoyait-il, à une guerre ouverte, lorsque « les esclaves salariés » se soulèveraient pour déposséder leurs maîtres. Mais cette guerre na éclaté que là où les intellectuels étaient capables de la fomenter comme Lénine le fit en Russie et Mao en Chine, aucun de ces pays ne possédant de véritable classe ouvrière urbaine.
[b] Les guerres du XXe siècle ont fait prendre conscience de cette vérité fondamentale les peuples combattent pour leur pays et sunissent pour sa défense, mais combattent rarement pour leur classe, même lorsque les intellectuels les y incitent. Parallèlement les hommes attendent que lÉtat récompense leur loyauté. LÉtat providence a donc émergé naturellement des guerres du XXe siècle, en réponse à un consensus. Maintenant que sa réforme est urgente et nécessaire, un consensus similaire lest tout autant.
LINÉLUCTABLE QUESTION DE LA PAUVRETÉ ET LA FAÇON DONT LES SOCIALISTES PROPOSENT D Y REMÉDIER
(79)
[a] Les tentatives récentes de réforme du système davantages sociaux par le Parti conservateur britannique, dans le but déliminer la pauvreté et de continuer à pouvoir financer ce système, ont été vivement critiquées par la gauche.
Elles ont été vues comme une « attaque contre les pauvres et les personnes vulnérables. » Dans tout le monde occidental, lÉtat providence, dans sa forme actuelle, surpasse nos moyens financiers, et lemprunt constant auprès de générations futures ne rendra son effondrement que plus dévastateur quand il se produira.
[b] Cependant les partis au pouvoir, qui prennent le risque dentreprendre sa réforme radicale, par peur dêtre pris en otage par la gauche pour laquelle ce nest pas seulement une question emblématique, mais un moyen dappeler au rassemblement ses électeurs captifs.
(80)
[a] Le premier obstacle à une pensée cohérente sur la pauvreté provient de ladoption généralisée dune définition relative qui lui a été donnée, laquelle est venue distordre les débats.
Peter Townsend, dans Poverty in the United Kingdom, publié en 1979, définit la pauvreté comme une privation relative au sens dune incapacité relative de jouir des fruits de la prospérité environnante. Il concluait que 15 millions de Britanniques (un quart du total) vivaient dans la pauvreté ou à sa marge. Dans le même esprit, le dernier gouvernement travailliste a défini la pauvreté comme la condition de celui qui perçoit moins de 60% du salaire médian. Puisquil est inévitable, étant donné linégale distribution du talent, de lénergie et de la volonté chez les êtres humains, que certaines personnes perçoivent, à juste raison, moins de 60% du revenu médian, cette définition implique que jamais la pauvreté ne disparaîtra, indépendamment de la richesse des plus pauvres. Par ce tour de passe passe, il est devenu possible de réprimander les Gouvernements au nom des pauvres même si leurs politiques permettent délever le niveau de vie. La définition relative permet aussi de perpétuer la grande illusion socialiste, celle que les pauvres sont pauvres parce que les riches sont riches. Son implication : on ne peut remédier à la pauvreté que par légalité, et jamais par la richesse.
[b] Lautre grand obstacle à une pensée cohérente sur la pauvreté est le rôle central occupé désormais dans la vie de ses clients.
Si votre budget provient de lÉtat, vous voterez pour lhomme politique qui promettra de laugmenter ? De cette façon les partis de gauche, sont parvenus à compter sur le vote de certains groupes en payant ces votes avec les impôts de ceux qui votaient pour leurs opposants. Les implications de lÉtat dans les décisions les plus élémentaires de ceux qui dépendent de lui, restreint radicalement sa marge de manuvre. En France, aujourdhui, on demande aux contribuables de la classe moyenne dont le nombre se réduit comme peau de chagrin, de soutenir un si grand nombre de personnes à la charge de lÉtat que le taux le plus élevé de limpôt sur le revenu a dû être porté à 75%, afin que lÉtat puisse rentrer dans ses frais et même dans ce cas, il ny parvient pas puisquun taux de ce niveau mène à lémigration ou à loisiveté volontaire des intéressés[1].
ROGER SCRUTON A JUSQUICI PARLÉ DE LA VÉRITÉ DU SOCIALISME,
SAUF DAVOIR DÉPLORÉ LES ERREURS DOCTRINALES DONT ELLE EST EMPREINTE
(81) Lune delles est la doctrine qui veut que lÉtat providence gère le produit national comme « un bien commun »
Il le fait en « redistribuant » la richesse, afin dassurer que tous accèdent à la part qui leur revient. Cette image, selon laquelle les produits du labeur humain, par essence, na pas de propriétaire jusquà leur redistribution par lÉtat, nest pas seulement la position par défaut de la pensée de gauche. On la introduite dans les cours de la philosophie politique à luniversité, de sorte quelle est devenue pratiquement inattaquable de quelque point de vue que ce soit au sein de la discipline. Ainsi Rawls, dans A theory of Justice, résumant son fameux « principe de différence » écrit que « tous les biens sociaux premiers la liberté et lopportunité, le revenu et la richesse, les fondements du respect de soi doivent être distribués de façon égale, à moins quune inégale distribution dun de ces biens bénéficient aux moins favorisés. »
Posez la question « Distribués par qui ? » et vous sonderez son livre en vain à la recherche dune réponse. LÉtat est omniprésent, possède toutes choses et est tout puissant pour organiser et distribuer la richesse nationale, mais nest jamais mentionné comme tel. Lidée que la richesse advienne dans le monde en portant déjà la marque de revendications de propriété qui ne peuvent être annulées quen violant les droits des individus, na pas sa place dans la vision du monde progressiste.
(82) Cest précisément à cet endroit que nous devrions adopter un langage clair et transparent pour décrire ce qui est en jeu.
[a] LÉtat socialiste ne « redistribue » pas un bien commun. Il crée des redevances sur les revenus des contribuables et les offre à ses clients privilégiés. Ces clients gardent ces redevances en votant pour ceux qui les leur fournissent. Si leurs voix sont suffisantes, ces redevances deviennent une possession permanente pour ceux qui sont assez chanceux pour les réclamer. Nous observons alors, comme en Grèce, la création dune nouvelle « classe de loisir », qui se sert de lÉtat pour en extraire un revenu. Dans le même temps, le pouvoir de lÉtat saccroît ; lorsque plus de la moitié de la population est à la charge de lÉtat comme en France aujourdhui, la richesse nationale est dans les faits confisquée à ceux qui la produisent et transférée vers une bureaucratie qui la distribue. Cette bureaucratie devient ainsi de moins en moins comptable envers les électeurs, à mesure que leur budget saccroît.
[b] Ces imperfections sont déjà suffisamment graves. Cependant, il semble à Roger Scruton que la véritable perversion du socialisme ne réside pas dans les théories économiques sens dessus dessous qui fascinaient Marx, ni dans celles de la justice sociale proposées par des penseurs comme John Rawls. Sa véritable perversion est celle dune erreur particulière, selon laquelle la vie en société est faite de telle sorte que le succès des uns implique léchec des autres. Selon cette erreur, les gains des uns se paient des pertes des autres. La société est un jeu à somme nulle, où les coûts et les profits séquilibrent et la victoire des gagnants cause la perte des perdants.
LE « BOULET » DE LA THÉORIE ERRONÉE DE « LA SOMME NULLE »
(83) Cette erreur de la « somme nulle » a trouvé sa formulation classique dans la théorie de Marx de la plus-value.
[a] Elle prétendait montrer que le profit du capitaliste était confisqué à la force de travail. Puisque toute la valeur prend sa source dans le travail, une partie de la valeur produite par le travailleur est prélevée par le capitaliste sous la forme du profit (ou « plus-value »). Le travailleur lui-même est rémunéré par un salaire suffisant pour « reproduire sa force de travail ».
Mais la « plus-value » est conservée par le capitaliste. En bref, tous les profits détenus par le capitaliste sont des pertes infligées aux travailleurs la confiscation d« heures de travail non rémunéré. »
[b] Dun certain côté, cette théorie na pas beaucoup de partisans aujourdhui. Quel que soit notre avis sur léconomie de libre-marché, celle-ci nous a au moins persuadés que toutes les transactions ne sont pas des jeux à somme nulle. Les accords consensuels sont à lavantage des deux parties : pourquoi autrement les concluraient-elles ? Cest tout aussi vrai du contrat salarial que du contrat de vente.
[c] Dun autre côté, le « jeu à somme nulle », par sa vision, reste une puissante composante de la pensée socialiste, un recours éprouvé et fiable à tous les défis offerts par la réalité. Pour un certain type de tempérament, la défaite nest jamais une défaite par la réalité, mais toujours une défaite par les autres, qui souvent sont supposés agir comme membres dune classe, dune tribu, dune conspiration ou dun clan. Doù la complainte sans réponse et sans réponse possible de tant de socialistes qui ne peuvent pas admettre que les pauvres profitent de la richesse des riches. Linjustice selon eux se démontre de façon probante par lexistence des inégalités, de sorte que la simple existence dune classe aisée justifie le dessein de redistribuer ses biens parmi les « perdants ».
[d] Que quelquun minsulte, et jaurai un grief à son encontre : je voudrai la justice, la revanche, ou du moins des excuses et une volonté de sa part de faire amende honorable. Cette sorte de grief se produit entre lui et moi et peut être loccasion dun rapprochement dans le cas où les gestes attendus sont démontrés. La pensée de la somme nulle nest pas de cette sorte. Elle ne commence pas par un tort mais par la déception, Elle cherche autour delle quelque succès éclatant auquel attacher son ressentiment. Et seulement ainsi se prouver à soi-même que le succès des autres est la cause de son échec. Ceux qui ont investi leurs espoirs dans un avenir entièrement bienheureux finissent très souvent par nourrir de tels griefs, quils traînent avec eux , prêts à se fixer sur tout contentement visible et à tenir les gens enrichis comptables de leur échec à eux, autrement inexplicable.
(84) Les Grec croyaient quà sélever trop brillamment au-dessus de ce niveau médiocre autorisé par les dieux jaloux, le grand homme provoquait la colère divine telle est la faute de lhubris.
[a] Grâce à cette croyance, les Grecs pouvaient jouir dun ressentiment sans culpabilité. Ils pouvaient envoyer leurs citoyens distingués en exil ou les condamner à mort, croyant quen agissant ainsi ils ne faisaient ainsi quexécuter le jugement des dieux. Ainsi le grand général Aristide, en grande partie responsable de la victoire sur les Perses à Marathon et Salamine et qui était surnommé le « Juste » en hommage à sa conduite exemplaire et désintéressée fut ostracisé et exilé par les citoyens dAthènes. Plutarque rapporte quun électeur inculte qui ne connaissait pas Aristide, vint au-devant de ce dernier et, lui donnant son tesson de poterie, voulut lui y faire écrire le nom dAristide. Celui-ci lui demanda si Aristide lui avait fait du tort. « Non, fut sa réponse, et je ne le connais même pas mais je suis fatigué de lentendre appelé le Juste. » Entendant cela Aristide, puisquil était juste, écrivit son propre nom sur le tesson.
[b] Les hommes sages ne sont probablement pas daccord avec Nietzsche quand il estime que le ressentiment est la substance de nos émotions sociales. Mais ils reconnaissent son omniprésence et sa propension à nourrir des espoirs et à répandre son venin par lapplication autocomplaisante de lerreur de la somme nulle. La pensée de la somme nulle semble émerger spontanément dans les communautés modernes partout où les effets de la compétition et de la coopération se font sentir.
La révolution Russe dOctobre ne ciblait pas seulement le gouvernement de Kerensky. Elle ciblait ceux qui réussissaient, qui faisaient marcher les choses, afin de se distinguer parmi leurs contemporains. Dabs tous les domaines et toutes les institutions, les plus haut placés étaient identifiés, expropriés, assassinés ou envoyés en exil. Lénine supervisant personnellement lexclusion de ceux quil jugeait les meilleurs[2]. Selon lerreur de la somme nulle, cétait là le moyen daméliorer la condition des autres. Le ciblage par Staline des koulaks, les paysans propriétaires illustra le même état desprit ; comme le fit le ciblage par Hitler des Juifs, dont les privilèges et les possessions avaient été, aux yeux des nazis, acquis au prix des souffrances de la classe ouvrière allemande.
Lexplosion dun sentiment antibourgeois dans la France de laprès-guerre, menant à des uvres telles que la Saint Genet de Sartre et le Deuxième Sexe de Simone de Beauvoir, suivit la même logique et fut incorporée dans la philosophie des soixante-huitards.
(85) Il semble à Roger Scruton que cet avatar de la somme nulle sous-tend la croyance répandue que légalité et la justice sont une seule et même idée
Une telle croyance qui semble être la position par défaut des socialistes, et introduite comme telle dans les cours de philosophie politique de luniversité. Peu nombreux sont ceux qui pensent que si Jack a plus dargent que Jill, cest en soi un signe dinjustice. Mais si Jack appartient à une classe fortunée et Jill à une classe sans fortune, alors la pensée de la somme nulle fait immédiatement son entrée pour nous persuader que la classe de Jack sest enrichie aux dépens de celle de Jill. Cest là la dynamique qui se cache derrière la théorie marxiste de la plus-value. Mais cest aussi lun des motifs principaux de la réforme sociale de notre temps, un motif qui sape effectivement les revendications de justice et les remplace par un substitut fallacieux. Pour une certaine forme de mentalité égalitariste, il importe peu :
- que Jack ait travaillé pour être riche et Jill se soit simplement prélassé dans loisiveté volontaire ;
- que Jack ait du talent et de lénergie et que Jill na ni lun ni lautre ;
- que Jack mérite son sort tandis que Jill ne mérite rien.
La seule question importante est celle de la classe et des inégalités « sociales » qui en découlent. Des conceptions comme le droit et le mérite nont pas voix au chapitre et légalité seule définit le but à atteindre.
DOÙ, IN FINE , DANS LA POLITIQUE MODERNE, LÉMERGENCE DUNE NOUVELLE IDÉE DE LA JUSTICE
(86) Cette nouvelle idée qui na rien à voir avec le droit, le mérite, la récompense et le châtiment, et qui est en réalité détachée des actions et des responsabilités des individus
[a] Ce nouveau concept de justice (qui, diraient certains, nen est pas un) a présidé à la réforme éducative des sociétés occidentales, particulièrement en Grande-Bretagne, où des ressentiments de classe de longue haleine ont trouvé des représentants au Parlement et dans lécole une cible évidente. Lexemple mérite quon sy arrête, puisquil illustre la quasi-impossibilité déchapper à la pensée de la somme nulle.
[b] Roger Scruton ayant été admis à professer à la Royal Grammar School de Cambridge a été le témoin de son enseignement qui visait à offrir à ses élèves exactement les mêmes opportunités que celles quils auraient eues dans les public schools (écoles privées) fréquentées par des enfants dont les parents étaient aisés. Cela portait ses fruits.
(87) Ceux qui travaillaient ensemble dans cette université à offrir cette opportunité à des jeunes gens dorigine modeste agissaient par sens du devoir
[a] Mais ce devoir de charité nest pas un devoir de justice ; si lon échoue dans son devoir de justice, on commet une injustice en dautres termes, on fait du tort à quelquun. Le concept de justice se matérialise dans les concepts de droit et de mérite :
le concept de justice cible explicitement lautre personne et prend compte de ses droits, de son mérite et de ses prétentions légitimes ;
- le concept de charité nest pas si explicitement ciblé et les devoirs de charité ont un caractère indéterminé. Si vous soutenez quelquun par la charité, et par là épuisez vos ressources, de sorte que vous ne pouvez pas soutenir une autre personne qui en a pourtant tout autant besoin, vous ne faites pas de tort à cette seconde personne ; vous avez rempli votre devoir en offrent de laide à celui qui la reçue. Dans une certaine mesure la vision égalitariste en politique découle dune suspicion à lencontre de la charité et dun désir de construire lensemble des devoirs comme des devoirs de justice, qui ne peuvent pas faire de distinctions arbitraires entre des revendications égales, lorsque la seule base de revendication est le besoin. Comme les arguments suivants vont le monter, cette conception étroite de létendue du devoir sest avérée fondamentalement subversive pour les institutions civiques.
[b] Lexistence des grammar schools résultait dune longue tradition de dons caritatifs (notre école a été fondée en 1542), finalement intégrée dans le système éducatif étatique. Mais cette démarche qui permet à certains élèves de réussir doit, nous dit lerreur de la somme nulle, causer léchec des autres. Cette démarche génère de ce fait un système éducatif à deux vitesses », les meilleurs profitant de toutes les opportunités, quand les autres sont laissés au bord du chemin, « marqués à vie ». En dautres termes, le succès des uns se paie par léchec des autres. La justice requiert que les opportunités soient égalisées. Ainsi naquit le mouvement pour lenseignement général[3], accompagné dune hostilité à légard de la répartition par niveau et de la baisse des exigences dans les examens, afin dempêcher que le système éducatif dÉtat ne produise et reproduise les inégalités.
(88) Il est aisé dassurer légalité dans le champ de léducation.
Il suffit dôter toutes les opportunités de progresser, de sorte quaucun enfant ne réussit jamais à apprendre quoi que ce soit. Aux yeux de lobservateur cynique, cest ce qui sest passé...Lerreur de la somme nulle est entrée en action.
Face à cette situation, le but que sest alors fixé Roger Scruton est simplement dillustrer comment cette erreur est intervenue : un système qui offrait aux enfants issus de familles pauvres lopportunité de sélever par leurs seul talent et travail a été détruit pour la simple raison quil distinguait la réussite de léchec. Bien sûr, dire que les examens distinguent la réussite de léchec est une tautologie, et il est difficile de considérer comme une exigence de justice labolition de cette distinction.
(89) Mais le nouveau concept de justice « sociale » qui cible explicitement lautre personne est venu à la rescousse des égalitaristes et leur a permis de présenter leur malveillance à légard de ceux qui réussissent comme une sorte de compassion envers tous les autres.
Ce peu de réalisme nous rappelle que les êtres humains sont divers et quun enfant peut échouer dans un domaine tout en réussissant dans un autre. Seul un système déducation divers, dont les examens sont bien conçus et rigoureux permettra aux enfants de trouver les compétences, expertises ou vocations, qui correspondent à leurs capacités. La pensée de la somme nulle qui considère que la réussite scolaire dun enfant se paie de léchec dun autre, fait entrer léducation dans un moule qui lui est étranger. Lenfant qui échoue en latin peut bien réussir en musique ou en ferronnerie. Nous le savons tous, et cest aussi vrai de léducation du marché : ce ne sont pas des jeux à somme nulle. Cependant, ils sont traités de la sorte dès que de faux espoirs sont investis dans lidée utopique d« une éducation en faveur de légalité ».
La fâcheuse habitude, pour les hommes politiques et les experts en éducation, est de repérer les lieux de lexcellence et de trouver le moyen de les pénaliser ou de les fermer. De cette façon selon cette « erreur » les autres y trouveront avantage on obtiendra enfin un système éducatif conforme aux exigences de la « justice sociale ».
(90) Le rejet de la pensée de la somme nulle et du concept associé de « justice sociale » ne revient cependant pas à accepter les inégalités sous leur forme actuelle
[a] On peut interroger lidée de justice sociale sans penser que toutes les inégalités sont justes. Par ailleurs, linégalité nourrit le ressentiment et le ressentiment doit être dépassé si lon souhaite obtenir lharmonie sociale. Les plus riches en sont probablement conscients et désireux dy répondre. Ils donnent des fonds à des organisations caritatives. En particulier ils fondent des entreprises qui offrent des emplois, accordant ainsi aux autres une part de leur propre succès ? Cest ce qui se fait habituellement aux États-Unis et cest lune des raisons pour lesquelles, selon lexpérience de Roger Scruton, les Américains, quelle que soit leur mauvaise fortune sont heureux de la chance des autres ils pensent que dune certaine façon, ils pourraient y prendre part.
[b] Dans les pays européens, toutefois, il nest pas dusage de se réjouir de la bonne fortune des autres. Nous craignons souvent de révéler notre richesse, notre pouvoir ou notre réussite dans les affaires de ce monde, par peur de lagression que cela provoquera. Nietzsche attribuait le ressentiment à une faute profonde de notre civilisation, visible également dans la religion chrétienne, la démocratie et les programmes socialistes de son époque. Max Scheler défendant le christianisme contre la charge de Nietzsche, était plus disposé à attribuer le ressentiment à la moralité bourgeoise qui mesure toutes choses en termes de possessions matérielles. Le socialisme pour Scheler nétait que la forme la plus récente prise par cette moralité. Il ne fait pas de doute que le ressentiment joue un rôle important dans lattitude qui prévaut aujourdhui à légard des inégalités.
[c] Roger Scruton ne voit pas dautre solution à la présence du ressentiment que la solution américaine faire usage de sa richesse et donner loccasion à autant de personnes que possible de trouver un intérêt à ce que cet usage soit réussi, tout en adoptant ces « stratagèmes dévitement de lenvie » explorés par Helmut Schoeck[4]. Mais les choses ont changé à tel point que le modèle américain, établi de longue date, est menacé. Avant et après la crise financière de 2008, on a constaté une augmentation soudaine et croissante de la disparité entre les revenus situés tout en haut et tout en bas de léchelle, dans tout le monde et également, selon Joseph Stiglitz aux États-Unis. Roger Scruton, quant à lui, doute de la véracité de sa conclusion, car les arguments quil présente font un usage subtil de lerreur de la somme nulle. En fait, si les riches senrichissent au moment où les pauvres sappauvrissent, il ne sensuit pas que les pertes des pauvres soient transférées en tant que profits des riches. À moins détablir ici une causalité, on ne peut pas être sûr quune politique destinée à mettre les riches et les pauvres sur un pied dégalité bénéficierait à quiconque sur le long terme.
(91-92) Roger SCRUTON, dans ce chapitre, a ainsi défendu lidée que lon doit distinguer le noyau de vérité du socialisme, selon lequel on ne peut jouir des bienfaits de la société, quen étant également prêt à les partager, de lenveloppe de ressentiment qui lentoure. Comme dans le cas du nationalisme ce noyau de vérité a été exagéré jusquà lhérésie, changeant ainsi la vérité en erreur et le sentiment naturel en besoin religieux. La tentation existe, particulièrement chez les intellectuels de gauche, de remplacer lindividu par une pure abstraction, de réécrire le monde humain comme sil était composé de forces, de mouvements, de classes et didées évoluant dans une stratosphère de nécessité historique doù les réalités désordonnées seraient exclues. Cest ce que perçut lécrivain et journaliste britannique George ORWELL (1903-1950)[5] dans le monde créé par les intellectuels le monde imaginé et imposé par le Parti Communiste.
Comme appel à rectifier lordre des choses, le socialisme devrait parler à tous.
[1] À la date décriture, cette taxe existait encore. Adoptée en 2012, sur proposition du gouvernement socialiste, modifiée après de premiers remous en 2013, cette taxe a été supprimée en janvier 2015.
[2] Pour le récit de cet épisode extraordinaire voir L. Chamberlain , The Philosophy Steamer (Londres : Atlantic Books, 2006).
[3] En anglais ; « comprehensive education », équivalent de notre collège unique.
[4] H. Schoeck, Envy A Theory of Social Behaviour, Liberty Fund, également téléchargeable sur mise. Org (accès le 1er février 2014).
[5] Il fut le créateur du concept Big Brother, lincanation des techniques modernes de surveillance et de contrôle des individus. Ladjectif « orwellien » et également fréquemment utilisé en référence à lunivers totalitaire imaginé par cet écrivain.
[6] Voir J.F. REVEL, « La Tentation totalitaire » (Paris, Robert Laffont, 1976).
Date de création : 30/10/2016 @ 12:25
Dernière modification : 01/11/2016 @ 12:26
Catégorie : -3-Sciences politiques
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