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Economie - Economie de marché

ÉCONOMIE DE MARCHÉ

 

 

 

INTRODUCTION

 

 . Le théâtre de l’anticapitalisme ne finira jamais d’être joué et écrit

 

ACTE I

 

Le Figaro, en son numéro du 24 mars 2006, a ouvert ses colonnes au sociologue Alain Touraine réputé par ses opinions ani-libérales (comme celles d’ailleurs de sa fille militante au P.S.).

« La domination du capitalisme, écrit-il, empêche toute véritable démocratie. Seul l’Etat, appuyé sur un secteur public puissant, peut faire reculer la domination de l’argent ».

Et, s’appuyant sur les révoltes sociales en cours, il affirme que « ces propos ne sont pas ceux d’un petit nombre. Ils sont répétés surtout depuis la victoire du non au référendum du 29 mai sur la Constitution européenne, quotidiennement et massivement ».

Il est évident que ce type d’affirmation nourrit la rébellion des jeunes et les interventions provocatrices de la gauche parlementaire tout entière. Les accents victorieux des « nonistes » se répandent dangereusement dans l’opinion publique. La gauche modérée penche sans discernement vers ses extrêmes.

 

. La France réfractaire à l’économie de marché

 

ACTE II

 

Dans le Figaro Economie en date du 25 mars, lendemain de l’article de Touraine, on lit le commentaire de Pierre-Yves Dugua d’un sondage effectué par l’international GlobalScan pour le compte de l’université du Maryland[1]. Son article débute par ces propos sévères à l’endroit de la France : « On ne peut trouver au monde citoyens plus réfractaires à l’économie de marché et la libre entreprise que les Français. Ainsi, 36% seulement des sondés dans l’Hexagone estiment que l’économie de marché, c’est-à-dire ouverte à la mondialisation, constitue le meilleur système pour l’avenir. Par comparaison, 65% des Allemands, 71% des Américains, 74% des Chinois et même 56% des Keynians sont d’accord avec cette affirmation. Ce n’est pas nouveau, la France, plus que ses partenaires, redoute l’ouverture de ses frontières à la concurrence économique et sociale. Un précédent sondage réalisé l’an dernier par le German Marshall Fund a fait apparaître que 74% des Français reprochent à la libéralisation des échanges de ‘réduire le nombre d’emplois’. La proportion n’était que de 59% chez nos voisins allemands, pourtant aussi durement frappés par les délocalisations et un taux de chômage élevé. L’étude de l’université du Maryland souligne l’ampleur du décalage entre la France et le reste du monde. Avec une proportion de 50% des réponses données, la France est le seul des pays sondés dans lequel une majorité de l’opinion rejette l’économie de marché comme le fondement de la croissance à venir (…). En matière de protection des droits des travailleurs, les Français sont nettement plus intransigeants que leurs collègues allemands : 79% d’entre eux réclament plus de réglementation pour encadrer les grandes entreprises. Seulement 55% sont de cet avis en Allemagne. Tous pays confondus, WorldPublicOpinion.org observe par ailleurs que l’économie de marché reste très populaire auprès des personnes les plus pauvres (59%). Le libéralisme dominant de l’opinion en Inde, en Indonésie, au Kenya, au Nigeria peut faire réfléchir les altermondialistes européens.

 

. Les sources actuelles et les représentants d’une culture anticapitaliste

 

ACTE III

 

Citant Bernard Poulet[2], Philippe Raynaud, professeur en science politique à Paris II, fait remarquer, dans un livre récent[3], < que la puissance relative de l’« extrême gauche » en France, avec ses frontières imprécises, n’aurait pas en elle-même une importance très considérable, si elle n’allait pas de pair avec ce fait notable : la permanence et la vitalité, dans la France d’aujourd’hui, d’une culture anticapitaliste ou même « antilibérale », que l’on croyait plus affaiblie après la fin des régimes communistes européens et le ralliement de fait des socialistes à l’économie de marché[4]. La vitalité de cette culture se manifeste d’abord par le considérable succès de livres (L’horreur économique de Viviane Forester, La Misère du monde de Pierre Bourdieu, Les Nouveaux Chiens de garde de Serge Halimi) ou de périodiques (Les Incorruptibles, Le Monde diplomatique) dont le principal propos est de dénoncer le « libéralisme » ou « la pensée unique », mais elle est également à l’origine de l’importance qu’ont pris en France les mouvements « altermondialistes » dont certaines figures comme José Bovéjouissent d’une réelle popularité, très au-delà des milieux les plus militants. Minoritaire, cette culture n’en est pas moins à certains égards légitime, comme le montre la faveur dont elle jouit jusque dans des médias « généralistes » et même, pour certains, populaires[5]. Sa légitimité, sinon son influence, provient de sa capacité à présenter sous une forme incandescente et violemment polémique des thèmes ou des thèses très largement répandus au-delà de ses cercles militants, qu’il s’agisse de politique internationale (hostilité aux Etats-Unis et à Israël, renforcée par la « démonisation » de « Bush-Sharon », critique des institutions financières de la mondialisation ), ou encore de questions de mœurs ou de société (immigration, lutte contre le racisme, défense des sans-papiers, promotion des minorités sexuelles, etc.) ; elle s’inscrit parfaitement dans un contexte marqué, quelle que soit l’équipe au pouvoir, par une méfiance générale à l’égard du « libéralisme » – bruyamment refusé à gauche et très mal assumé à droite – qui est un des aspects les plus singuliers de la politique française[6].

 

Le lieu naturel de la production radicale

 

Ce lieu se trouve évidemment dans les sciences sociales, et singulièrement, dans la sociologie et dans la science politique qui sont nées l’une et l’autre de l’expérience de l’écart entre les représentations égalitaires qui structurent l’imaginaire des sociétés modernes et la réalité de l’inégalité sociale ou politique. C’est ce qui explique, par exemple, l’extraordinaire succès de l’œuvre de Pierre Bourdieu, qui se présentait comme une synthèse entre la science et les luttes sociales, capable de reprendre les valeurs « républicaines » tout en évitant d’apparaître comme naïvement démocrate ou universaliste, et dont les disciples continuent d ‘alimenter la critique sociale grâce à la petite collection « Raisons d’agir » qui fait en quelque sorte la jonction entre le monde des sciences sociales et celui du Monde diplomatique.

 

 

 


 

 

 

. Que faut-il penser de tout cela ? Peut-on conceptualiser l’économie de marché ?

 

Dans un livre récent, Roger Guesnerie[7], spécialiste de l’économie publique et de la théorie économique formalisée, nous livre ses vues sur l’« économie de marché ».

« L’économie de marché est d’abord une catégorie historique construite à partir de l’observation de multiples marchés et nourrie de la diversité de leurs agencements dans le temps. Des formes juridiques appropriées ont permis l’émergence des échanges organisés et des entreprises modernes. Le développement des échanges monétaires et, en parallèle le déroulement du processus qui a conduit aux formes modernes de la monnaie, se sont accompagnés d’un accroissement du rôle de l’Etat et ont fait émerger une grande variété de formes historiques d’économie de marché.

Le marché est aussi une catégorie intellectuelle construite progressivement par les économistes. La démarche analytique élaborée pour penser le marché essaie d’appréhender le fonctionnement d’un marché isolé avant de passer à l’étude du marché généralisé et de ses interdépendances. Elle examine le triple rôle des prix, comme signaux des coûts sociaux, mécanismes incitatifs et déterminants de la distribution du revenu. Elle compare marché et planification et examine leurs complémentarités.

Il passe ensuite en revue, dans une deuxième partie, les débats intellectuels et les polémiques politiques que le fonctionnement du marché a suscités. Le marché alloue-t-il correctement les ressources ? Conduit-il à une distribution du revenu juste ou satisfaisante ? Favorise-t-il l’innovation et la croissance ? La concurrence est-elle bénéfique ? Les crises sont-elles inévitables, et comment combattre les récessions ? L’examen de ces questions s’appuie sur une confrontation des théories économiques et de faits historiques sélectionnés. Il tente de montrer que la maîtrise du marché passe par une compréhension de ses mécanismes, qui s’imposent à chacun, même s’il ne relèvent de « lois » que métaphoriquement.

Sa troisième partie est consacrée à l’examen de quelques-uns des défis auxquels les économies de marché sont confrontées au XXIe siècle. L’accent est mis sur trois d’entre eux : la mondialisation, et particulièrement la mondialisation économique, les problèmes de développement durable, et en particulier la mise en place de politiques climatiques destinées à maîtriser l’effet de serre, enfin les questions du devenir de l’Etat dans une économie mondialisée. »

 

De ce livre de Roger Guesnerie, nous retiendrons, en premier lieu, sa deuxième partie qui constituera notre première partie intitulée

« CONCEPTUALISATION DU MARCHÉ» avec trois chapitres :

« Marché, allocation des ressources et concurrence »,

« Marché, redistribution du revenu et assurance sociale »

« Marché, stabilisation, croissance ».

 

Aprèsavoirindiqué, dans unedeuxième partie, lescomposantesdel’ « ALTERMONDIALISME », nous aborderons la mondialisation du marché dans une troisième et dernière partie intitulée

« DÉFIS CONTEMPORAINS DU MARCHÉ » (troisième partie du livre de Roger Guesnerie).

 

 


 

1ère Partie

 

CONCEPTUALISATION DU MARCHÉ

 

 

 

MARCHÉ, ALLOCATION DES RESSOURCES ET CONCURRENCE

 

Les prix du marché permettent-ils un fonctionnement efficace du système économique et conduisent-ils à une bonne allocation des ressources entre les secteurs et les agents économiques ?

Ces questions peuvent être élucidées à la lumière des faits. L’expérience de la planification de type soviétique nous apportera sur ce plan des matériaux de première valeur.

 

. Leçons de l’expérience soviétique

 

L’observation a ici clairement rejoint la réflexion. S’il y a une leçon claire à tirer de l’expérience soviétique de planification, c’est bien l’échec à substituer la commande centralisée aux mécanismes de prix dans l’organisation de la production. L’expérience soviétique a montré ses limites dans trois domaines au moins.

Tout d’abord, elle a échoué à assurer une simple compatibilité entre les plans des unités de production assignés à chaque entreprise et les moyens provenant des autres entreprises, nécessaires à la mise en œuvre de ces objectifs n’était réalisée que sur le papier. De ce fait, la propagation des goulets d’étranglement au travers du système soumettait la production à des pénuries chroniques et cumulatives.

Dans ce registre, et dans d’autres voisins, le florilège des absurdités auxquelles la bureaucratie du Gosplan a conduit est particulièrement fourni. Citons seulement l’histoire célèbre des clous : l’objectif assigné à une entreprise était la fabrication d’un nombre donné de clous ; les clous fabriqués étaient très petits. En réaction, le Plan fixa alors un tonnage à atteindre. Les clous devinrent très gros !

Au gaspillage visible que constitue l’inadéquation des objectifs et des moyens de production, que l’on vient d’illustrer, il faut ajouter la part invisible, plus difficilement appréhendable mais de toute façon considérable. Ce gaspillage est par nature mal compris, puisqu’il tient non à des pénuries au niveau de l’entreprise, mais à un choix inadapté de techniques, à une mauvaise allocation des ressources entre les entreprises ou entre les secteurs. Sont en cause ici les déficiences des calculs du Gosplan. Pour y remédier, des réformes tentèrent d’encourager les entreprises à adopter une forme de calcul économique. Mais, on le sait, un calcul cohérent repose sur une imputation correcte des coûts de l’utilisation des ressources prélevées, ou au contraire, ajoutées. Et en dépit des efforts réalisés à l’échelon central pour le rationaliser, le système de prix administrés fut toujours, de l’avis même des observateurs les mieux disposés, comme Charles Bettelheim, tout à fait incohérent et donc impropre à fonder le calcul économique et a fortiori l’économie de gestion.

L’évaluation des rationnements des biens de consommation relève d’une analyse quelque peu différente. Leurs prix, généralement inférieurs à ceux qui auraient apuré les marchés, engendraient des déséquilibres systématiques, mais abaissaient les coûts du panier de la ménagère. La procédure n’est pas en soi inconnue des économies de marché, où les objectifs de redistribution légitiment parfois l’utilisation de procédures de rationnement, mais elle y reste exceptionnelle, tant il est vrai qu’elle doit s’appuyer sur une analyse détaillée des coûts et avantages. Au contraire, la queue dans les magasins de Moscou, par exemple, n’était pas un phénomène rare mais le mécanisme habituel par lequel un rationnement généralisé s’opérait.

Un troisième échec de la planification soviétique a été son incapacité à mobiliser les gisements de productivité à l’intérieur de l’entreprise. Il s’agit là, dans les catégories des économistes, d’un problème d’incitation et non de coordination. L’incitation, qui repose sur la possibilité de mise en place d’une rémunération motivante, ne requiert pas, dans son principe, le recours au marché. Les substituts envisagés se sont pourtant révélés d’un emploi délicat et d’une efficacité limitée. Ainsi la mise en place de « bonus » destinés à encourager le dépassement des objectifs planifiés, les quotas, a eu des effets médiocres, les entreprises ayant eu beau jeu de transformer un dépassement des objectifs atteint aujourd’hui par un accroissement des quotas imposés demain : c’est le célèbre « effet de cliquet ». La faible ardeur au travail dans les kolkhoses, ces fermes d’Etat, a souvent été opposée à l’activité des paysans sur les petits lopins individuels dont l’exploitation restait libre. Et les performances de « stakhanovistes » n’impressionnaient, semble-t-il, que fort peu le visiteur occidental. La question des vertus respectives du marché et du plan dans la stimulation de l’effort individuel pouvait susciter une certaine perplexité théorique. Le verdict empirique donna un avantage spectaculaire et sans appel au marché.

Soulignons que les difficultés présentées ici ont un aspect statique. Elles ont une contrepartie sur la dynamique de l’économie, sur sa capacité à innover (on y reviendra), sur son aptitude à sélectionner les dirigeants et les entreprises performants et, sans doute, mais ce n’est pas notre sujet, sur toute la dynamique sociale.

Ces remarques doivent cependant être mises en perspective : l’économie soviétique est très loin de n’avoir connu que des échecs. Les handicaps soulignés ici furent plus que compensés par les moyens offerts à une action volontaire dans la phase de décollage, au moment de la construction d’une industrie lourde puissante ou dans le contexte d’une économie de guerre. Ils sont devenus rédhibitoires lorsqu’il a fallu, dans une phase ultérieure, reconvertir l’économie pour la satisfaction des besoins de la consommation de masse.

 

. Le marché comme algorithme : les prix sont-ils vrais ?

 

Le marché constitue un système apte à créer des incitations puissantes ; ce point

 

est généralement bien perçu et les leçons de l’expérience soviétique n’y sont pas étrangères. Mais cette vertu va de pair avec une autre, plus mal comprise du public, et ce, malgré le caractère éloquent de l’expérience des économies de l’Est. Le marché est un puissant instrument de calcul, à la fois ordinateur, logiciel et algorithme aux performances inégalées, apte à faire émerger un système de signaux qui crée de l’ordre et produit de l’efficacité dans les décisions individuelles des agents économiques. Est-ce à dire que c’est un algorithme parfait ? Idéalement on l’a dit et répété, les signaux prix devraient être tels que ce qui est le moins cher pour une entreprise ou un consommateur soit aussi le moins cher pour la collectivité.

Nombreuses sont les raisons de penser que cet idéal théorique est loin d’être réalisé. D’une part, le système de prix reflète des décisions passées qui ont une part d’arbitraire : par exemple, il dépend des limites assignées au secteur marchand (en raison de l’éventuelle gratuité des prestations du secteur non marchand). D’autre part, les multiples « externalités[8] » apparaissent dans le système (qu’il s’agisse des externalités négatives, telle la pollution, ou les externalités positives, tel le progrès technique) par les prix. Enfin la distance entre le marché stylisé[9] et les marchés réels accuse les distorsions et biais éventuels entre prix et « valeurs sociales », biais sur lesquels la théorie moderne est prolixe.

Malgré les multiples biais qu’introduit l’écart entre le marché stylisé et le marché réel, les résultats du gigantesque travail algorithmique du marché sont cependant incommensurables. Car, de deux choses l’une, ou notre esprit infirme, nos moyens de calcul insuffisants nous rendent incapables de détecter les entorses à la « vérité des prix », et le recours aux enseignements du marché constitue un moindre mal, ou nous sommes capables de cet effort et la meilleurs solution n’est sans doute pas de rejeter le système de prix mais de l’amender. C’est ce que vise à faire, par exemple, dans le cas de l’environnement, une fiscalité adéquate qui fasse « payer les pollueurs ». Les instruments économiques modifient l’incitation financière, et en particulier l’incitation financière « à la marge » que déterminent les seuls prix.

 

 

. Le marché comme boussole : les anticipations sont-elles vraiment naturelles ?

 

Le talon d’Achille des mécanismes de prix n’est donc pas dans ses imperfections. Il tient dans le fait qu’il ne fournit des signaux non ambigus que sur le court terme. Au-delà, et si l’on fait abstraction de quelques marchés « à terme[10] » sur les produits de base, le calcul économique des entreprises ou des ménages, est fondé, non sur des conclusions bien définies portant sur des marchés existants, mais sur des anticipations des conditions futures des marchés (prix, quantités…). Le marché est une boussole incertaine pour toutes les décisions qui reposent sur l’anticipation. La décision sur l’investissement en est l’archétype. Qu’il s’agisse d’un investissement de modernisation (pour introduire un équipement plus performant), d’un investissement de capacité (destiné à accroître l’offre de l’entreprise) ou de toute catégorie intermédiaire, l’étude de sa rentabilité met en regard son coût et son rendement. Le premier, synthétisé dans ce que les économistes appellent le « coût d’usage du capital », reflète les conditions présentes des marchés financiers, mais aussi certaines prévisions sur l’évolution de la fiscalité, du taux d’inflation. Le rendement, lui, dépend essentiellement de l’évolution générale du revenu et des évolutions spécifiques de la demande sur le marché de l’entreprise.

Les vertus qu’a incontestablement le marché dans la coordination des décisions économiques ne gardent leur force dans le moyen et le long terme que si les anticipations des agents sont « rationnelles », au sens que le prix Nobel 1995 d’économie, Robert Lucas donne à ce terme. Pierre Massé, commissaire au Plan pendant l’âge d’or de la planification à la française, mettait en doute l’émergence spontanée d’anticipations rationnelles[11] et assignait à la planification indicative le rôle de pallier les défaillances des mécanismes spontanés de coordination des anticipations.

Dans le secteur public, le Plan définissait les grands programmes, mais leur conception comme leur exécution étaient passées au crible d’un calcul économique cohérent qui affichait un taux d’actualisation national, c’est-à-dire un prix « fictif » du capital, différent le plus souvent des taux d’intérêts du marché.

Pour le secteur privé, la planification était « indicative ». Elle visait à obtenir par la concertation et l’étude une image de l’avenir suffisamment optimiste pour être souhaitable et suffisamment crédible pour déclencher les actions qui engendreraient sa propre réalisation. L’échec de la planification à la française dans les années 1970 relève d’un diagnostic compliqué. Il ne signale pas seulement une obsolescence progressive de l’analyse de ses penseurs, mais aussi, pour une large part, l’inadéquation croissante du cadre national pour résoudre les problèmes de coordination, pour faire jouer au Plan son rôle de « réducteur d’incertitudes » ou de producteur d’« études de marché généralisées ».

Les mérites du seul marché dans la gestion du moyen et du long terme sont loin d’être établis de façon convaincante et ils sont probablement surestimés par ses chantres imprudents. La sophistication des marchés financiers répond pour partie au besoin de limiter l’incertitude sur les transactions futures : par exemple un marché à terme où l’on vend ou achète aujourd’hui, un produit financier ou réel annule, sinon toute incertitude, du moins l’incertitude sur le prix futur : un marché d’option, tel qu’il se pratique pour les avions, qui assure l’achat ou la vente à un prix d’exercice permet de s’assurer contre une volatilité trop importante des prix du « sous-jacent ». Pourtant les marchés financiers ne sont pas des panacées et ne constituent que de bien lointaines copies des marchés complets de la théorie pure. Mais faute d’analyse satisfaisante, le rôle des institutions et des politiques pour pallier les insuffisances du marché est très imparfaitement compris.

 

. Prix et concurrence

 

La concurrence sur le marché sans friction des théoriciens de l’équilibre général est « pure et parfaite ». Elle conduit à l’égalisation des prix et des coûts (les coûts dont il s’agit sont, pour des entreprises à « rendements décroissants », les « coûts marginanx[12] »). La concurrence réelle opère comme une fusée à quatre étages.

– Le premier étage est celui de la concurrence par les prix : chaque vendeur essaie de proposer des prix, ou plus généralement une combinaison contractuelle de prix et de quantités, qui soient attractifs compte tenu de ce que proposent ses rivaux. Ce phénomène pourrait conduire, si les produits mis sur le marché par chacun étaient identiques, et en dehors de toute collusion implicite ou explicite des producteurs, à l’égalisation des prix et des coûts, conformément à l’analyse de Joseph Bertrand, un physicien qui s’est intéressé à l’économie.

– Le deuxième étage de notre fusée vient contrarier cette tendance au nivellement ; elle opère par la différenciation des produits (les voitures proposées par deux marques différentes ne sont pas exactement identiques), ce qui laisse à l’entreprise un pouvoir de monopole résiduel parfois artificiellement entretenu par la publicité (qu’on pense aux marques de lessive !) ; et également, à nouveau, par la collusion explicite ou implicite entre les producteurs.

– Le troisième étage relève de ce que les économistes appellent la « concurrence à la Cournot », du nom de celui qui, après avoir « inventé » les courbes de demande, a proposé la première théorie de l’oligopole. Cette concurrence s’exercerait, non dans le court terme, comme la concurrence par les prix, mais dans le moyen terme, essentiellement au travers des choix de capacité des unités de production. L’investissement est une réponse à l’investissement des concurrents actuels. Mais il a aussi éventuellement une autre fonction stratégique, celle de dissuader les concurrents potentiels, pour qui les capacités mises en place après réalisation de l’investissement (une chaîne de montage de voitures par exemple) auront valeur de « fait accompli » (ici pour les autres constructeurs).

– Le quatrième étage est la concurrence par l’innovation ; nous sommes là au royaume de la recherche-développement. Centres de recherches, bureaux d’études concourent à la mise au point de procédés de fabrication plus performants, de nouveaux produits. Souvent protégée par un brevet, l’innovation pourra être introduite ou même, dans certains cas, jouer un rôle purement dissuasif (les brevets dormants). En tout état de cause, elle assure à l’entreprise innovatrice un avantage au moins temporaire sur ses rivales et donc engendre une rente. C’est dans ce processus continu de « création et destruction de rente » que le grand économiste autrichien exilé à Harvard, Joseph Schumpeter voyait la source de la croissance. Pour Schumpeter, l’innovation était d’abord le fait des monopoles et ces organisations souvent décriées étaient selon lui, de par leur appétit de rente et leur puissance financière, les vecteurs indispensables du progrès technique. Il n’avait évidemment pas pu connaître la Silicon Valley, en Californie, dont le développement dans les années 1970 et 1980 a montré qu’un réseau serré de petites entreprises dynamiques constitue un terreau exceptionnellement favorable à la naissance d’innovations technologiques (informatique, et aujourd’hui, biotechnologies). C’est plutôt le développement ultérieur de ces innovations qui passe par le relais d’entités plus importantes plus aptes à assurer le financement et à assumer les aléas.

 

Commentaires :

Concurrence par les prix et concurrence par les capacités affaiblissent le pouvoir de marché des oligopoles et engendrent une pression à la baisse des prix qui les rapproche des coûts et qui, par des mécanismes entièrement différents, va dans le sens décrit dans les modèles du marché sans friction. La concurrence par l’innovation contribue à la réalisation d’un objectif sensiblement différent, celui de l’abaissement structurel des coûts. Dans tous les cas, c’est la possibilité de « libre entrée » de tous les concurrents sur le marché qui donne sa force à la concurrence, soit parce qu’elle amoindrit les bénéfices de la collusion au sein d’un oligopole, soit parce qu’elle menace une position de monopole technologique.

La concurrence est par nature objet de contradiction. La contradiction traverse chacun d’entre nous : consommateurs, nous nous réjouissons de la baisse des prix qu’elle induit, de l’amélioration de la qualité, dont nos associations tiennent un registre détaillé ; travailleurs, nous redoutons ses effets sur le marché du travail, dont elle règle paradoxalement les ajustements (en menaçant la part de la rente qui assure des rémunérations salariales supérieures à la moyenne), et ses effets sur l’emploi (puisqu’elle accélère les ajustements et les rotations, et donc accroît la menace sur la survie de l’entreprise). La contradiction a été au cœur des affrontements idéologiques entre marxistes et libéraux. Les premiers voyaient dans une « concurrence capitaliste » une redondance de moyens liée à une recherche exacerbée du profit ; les seconds la percevaient comme une fée bienveillante , source essentielle d’une efficacité dynamique opposée à l’efficacité statique des théories. Naturellement, ces différences de sensibilité sont encore bien vivantes aujourd’hui.

 

. Concurrence et réglementation

 

La contradiction traverse aussi les politiques de réglementation de la concurrence. Ce fait s’explique en partie par la variété des dimensions de la concurrence qui viennent d’être examinées.

La réglementation de la concurrence par l’innovation est particulièrement délicate (faut-il par exemple interdire les brevets dormants ?) et l’on se contentera d’y faire cette allusion. La réglementation de la concurrence par les prix vise à éviter les ententes portant sur les prix ou sur les partages de marché. Hors les cas de collusion explicite, qui tombent clairement sous le coup des lois en vigueur, les frontières entre les comportements légitimes de recherche du profit et les comportements de « collusion implicite » sont conceptuellement et factuellement peu clairs. Le sujet a fait les délices et la fortune des juristes américains ; les juristes européens sont maintenant de plus en plus sollicités.

C’est dans le domaine dit « du monopole naturel[13] » que la nécessité de la réglementation est apparue le plus clairement. Un bien ou un service donnent lieu à un monopole naturel lorsque leur production requiert un coût fixe, par exemple d’investissement, coût suffisamment important pour que celui qui l’a consenti se retrouve de facto en situation de monopole. Un exemple : avant de pouvoir transporter par train un seul voyageur de Paris à Lille, il faut construire une voie ferrée. L’entreprise qui a la propriété ou l’entière disposition de la ligne de chemin de fer se trouve ex post en position dominante : ses concurrents potentiels ne peuvent entrer sur le marché qu’en construisant une autre ligne, ce qui est normalement trop onéreux pour être rentable ; elle est alors « naturellement » en situation de monopole. La notion de monopole naturel est évidemment une situation limite ; le monopole n’est jamais absolu et les situations les plus concurrentielles comportent une part au moins minime de monopole liée à la situation géographique, à la fidélité à la clientèle, conséquence de l’habitude et des coûts d’information.

Le départ entre ce qui est monopole naturel et ce qui ne l’est pas est en tout état de cause délicat. Il n’est jamais intangible : ainsi, le progrès technique dans les télécommunications y introduit aujourd’hui des possibilités de concurrence inexistantes jusque-là, qui, sans rendre caduque toute référence à la notion de monopole naturel, changent considérablement la donne (téléphonie mobile). Aux Etats-Unis, les public utilities, qui incluent l’électricité, ont (souvent) été soumises à des réglementations qui fixaient leurs prix en accordant au capital investi des taux de rendement conventionnels garantis. Mais ni la nationalisation ni la réglementation ne se réfèrent au seul critère du monopole naturel ; elles touchent davantage, toutes choses égales par ailleurs, les secteurs de base, ou ceux particulièrement sensibles pour l’indépendance des Etats. Aujourd’hui les choses changent. En Europe une tendance à la privatisation, ou à la reprivatisation se fait jour. Elle s’appuie sur une identification plus stricte de l’origine du monopole – le transport de l’électricité plutôt que sa production, l’infrastructure ferroviaire plutôt que l’acheminement des marchandises et des voyageurs. L’intégration verticale des entreprises, c’est-à-dire la mainmise qu’elles ont sur leur aval ou leur amont a été remise en question. Les réformes allant en ce sens ont été, en France, parfois plus timides que chez nos voisins ; cependant, la création du Réseau Ferré de France en amont de la SNCF, et de Réseau de Transport d’Electricité, en aval d’EDF, constituent des novations institutionnelles majeures.

Hors des cas de mise en place de règles particulières qui sont justifiées, au moins partiellement, par une position de monopole naturel, la réglementation des positions dominantes passe par ce que l’on appelle des « législations anti-trust » qui ont pour objectif d’empêcher la constitution de monopoles qui seraient cette fois « artificiels ». La construction la plus élaborée à cet égard est sans doute la législation anti-trust américaine. Elle repose sur une conception de la concurrence qui est aux antipodes de la vision de la compétitivité qui inspirait les politiques industrielles européennes des années 1970, et qu visait à faire émerger des groupes de taille européenne ou mondiale. A cette époque, Serge Kolm avait choqué beaucoup de lecteurs d’un grand journal du soir en déclarant que nombre de dispositions de la politique industrielle française tomberaient aux Etats-Unis sous le coup des lois anti-trusts ! Ce qui est aujourd’hui communément admis. A vrai dire, le vent a depuis quelque peu tourné . A la fin des années 1990, en France, le système judiciaire mettait en cause certaines des relations entre grands groupes privés ou publics que ladite politique industrielle avait favorisées. Et à Bruxelles, la jurisprudence de la Communauté européenne semble souvent s’aligner sur les conceptions américaines les plus intransigeantes, certains diraient « intégristes » de la concurrence ! Au même moment, Outre-Atlantique, une certaine idée de la politique industrielle a cessé d’être taboue, et une politique volontariste de l’innovation est en place. Les fronts sont-ils en passe de se renverser ? L’évolution du marché nous le dira.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

MARCHÉ, REDISTRIBUTION DU REVENU ET ASSURANCE SOCIALE

 

 

Le marché produit un gâteau tout découpé ; un jugement global sur les performances du marché doit associer une évaluation de la taille du gâteau – le point de vue de l’efficacité – et une évaluation de sa répartition – ce que les économistes appellent parfois, en raillant, sans toujours faire preuve de la prudence sémantique nécessaire, le vocabulaire mis à la mode par le philosophe John Rawls, son « équité ».

Dans le modèle du marché généralisé, la taille et la répartition des revenus primaires (ceux qui résultent des salaires et des taux d’intérêts) sont déterminés par les forces du marché. Comment agissent-elles ? L’analyse et l’observation fournissent là aussi des indications concordantes mais qu’il est utile de séparer en distinguant l’équité « horizontale » de l’équité « verticale ».

 

. L’équité horizontale et verticale, la distribution du revenu primaire

 

Le marché est certainement un facteur d’équité horizontale dans la mesure où, tendanciellement, il traite également des agents économiques aux aptitudes identiques (cette égalité de traitement des égaux est la définition de l’équité horizontale). Il s’agit là d’une propriété profonde du marché, dont la théorie des jeux moderne a donné des formulations spectaculaires (les théorèmes d’équivalence cœur–équilibre concurrentiel[14]), mais d’une propriété du marché généralisé sans friction que les marchés réels transposent avec difficulté : en présentant sur le marché d’E…une volaille de même qualité que celle de mon voisin, j’en recevrai le même prix, mais la même tâche à Paris ou à Bangkok ne reçoit pas le même salaire !

L’équité horizontale est particulièrement mise à mal par les inégalités de la naissance. La transmission de la fortune et du capital est un obstacle évident à l’équité horizontale à l’intérieur d’une génération que celle-ci soit prise dans les frontières d’un pays ou entre pays ou continents différents. L’observation comme les travaux théoriques suggèrent que les legs intergénérationnels induisent une inégalité rémanente. De même, et peut-être plus encore, la transmission d’un patrimoine intellectuel et culturel conséquent, qui favorise l’acquisition de l’éducation, s’oppose à l’égalité des chances, le nom que prend dans ce contexte l’équité horizontale.

Qu’en est-il de l’équité verticale, celle qui s’exprime au travers des hiérarchies des rémunérations, de la dispersion des richesses et de la diversité du sentiment de bien-être, et sur laquelle les jugements que l’on peut porter relèvent de l’éthique personnelle ou collective ?

Il faut tout d’abord concentrer l’attention sur les revenus primaires, ceux qui résultent des effets directs des rémunérations sur le marché, c’est-à-dire en particulier des salaires et des taux d’intérêt. Dans le modèle du marché généralisé, la taille et la répartition du revenu primaire sont la résultante des forces du marché ; dans l’univers économique concret, ces forces sont transmises avec une certaine lenteur, amorties par l’hystérèse de la rente salariale, contenues par les procédures de négociation collective globale, qui uniformisent la tendance, ou de négociation locale, qui favorisent les insiders, ceux qui se trouvent à l’intérieur de l’entreprise. Ces forces sont aussi contrecarrées par l’accumulation de « capital humain » qui ajuste par l’éducation ou par la formation sur le tas, les besoins des entreprises et la qualification de la main d’œuvre.

Malgré tout, les indications de la réflexion et celles tirées de l’observation restent globalement compatibles. L’évolution sur une longue période des inégalités aux Etats-Unis, étudiée par Jeffrey Williamson, suggère que les variations du salaire du travail qualifié et non qualifié y jouent un rôle significatif. Elle reflète une sensibilité au volume de la main d’œuvre, aux évolutions technologiques (par exemple, avant la guerre de Sécession, lorsque se conjuguent les effets de l’accumulation rapide du capital et des flux d’immigrants antérieurs) et à l’évolution des marchés de produits (avec la contraction de la part de l’agriculture). L’étude factuelle rejoint les enseignements qualitatifs de la théorie : les différentiels de rémunération et leurs variations font écho aux variations de la « demande de travail », laquelle fait écho aux mouvements de la productivité et à celles de l’« offre », l’« abondance de travail » étant source de pression à la baisse. Ce cas bien documenté appelle cependant deux observations.

D’une part, les régularités macroéconomiques gomment les fluctuations des trajectoires individuelles. Les crises sectorielles, comme celles qui ont affecté les mines à la fin du XIXe siècle, peuvent conduire à une exacerbation des tensions sur l’emploi et le salaire.

D’autre part, le cas américain, aussi bien documenté qu’il soit, n’est pas nécessairement exemplaire. Il ne rend pas justice aux formes historiques extrêmes de l’inégalité, que la théorie n’exclut pas et qu’illustrent les exemples de la main d’œuvre non qualifiée et surabondante des favelas du tiers monde, avatars de l’armée de réserve de Marx. S’il faut créditer le marché de sa capacité à créer des biens, à allouer efficacement les ressources au sein du secteur productif, à stimuler l’initiative par la concurrence, il faut reconnaître qu’il a souvent coexisté avec la pauvreté. Il faut aussi admettre que dans les périodes de récession, il a produit les conditions de l’indigence extrême, que les romans de Zola ou de Steinbeck ont inscrites dans la conscience collective.

 

 

 

. La perception sociale des inégalités du marché

 

Le jugement porté sur le marché reflète très largement celui porté sur l’acceptabilité de la distribution du revenu primaire, et donc en amont sur sa légitimité. Ce jugement reflète aussi, le cas échéant, les possibilités d’affecter cette distribution primaire par une redistribution ultérieure. En caricaturant à l’extrême, on peut distinguer trois grands types de position : l’utopie communiste, au moins dans sa version soviétique, récuse le marché du travail et, dans le même mouvement récuse le marché des biens. Cette formule extrême, visant à assurer « à chacun selon ses besoins », hors de toute logique marchande, n’a jamais été pleinement concrétisée.

A l’autre extrémité de l’échiquier idéologique, les libéraux font du « tout marché », marché des biens et marché du travail, l’essentiel de leur credo économique. Leur unité apparente dissimule pourtant une diversité de positions sur la répartition des revenus. Pour certains, l’accent doit être mis essentiellement sur l’égalité des chances, en particulier l’égalité des chances éducatives ; plus généralement, pour d’autres, à la suite de Robert Nozick, l’équité horizontale est le seul concernement philosophiquement légitime ; certains encore voient dans la redistribution un problème étranger au marché qui relève du politique et non de l’économique.

Entre libéraux et communistes, l’idéologie parfois qualifiée de « sociale-démocrate », repose sur une sensibilité intermédiaire, fondée sur une acceptation du marché, sans qu’il concerne les biens et sur un rejet ou une réticence profonde vis-à-vis des sujétions du marché du travail. Est-il possible de conserver le marché des biens et de supprimer le marché du travail ? La réponse est clairement négative dans l’abstraction de la théorie, comme dans le concret du réel. Pourtant, dans une situation où la tendance du marché est favorable (pendant les Trente Glorieuses, l’importance de la demande de travail peu qualifié était favorable à la réduction des inégalités salariales), les procédures de gestion collective ont pu laisser croire à l’autonomie de la rémunération par rapportaux forces à l’œuvre sur le marché des biens. Par ailleurs, les rigueurs du marché du travail ont encore été atténuées par la mise en place d’un système d’assurances plus complet et plus satisfaisantque ce que la seule logique marchande est susceptible de faire émerger.

Enfin, un certain nombre de dispositions, comme celles déterminant l’impôt sur le revenu, assurent une progressivité du prélèvement fiscal et parafiscal. Cette progressivité reflète à la fois une logique de l’assurance (elle limite par exemple les variations du revenu liées aux aléas heureux ou malheureux du choix d’une profession) et celle de la redistribution (elle opère des transferts entre ceux dont les aptitudes sont valorisées par le marché et les autres). L’épuisement du modèle social-démocrate, dont la remise en cause de l’Etat-providence suédois a été, dans les années 1980, une manifestation spectaculaire, traduit à la fois la croissance mal maîtrisée de ses coûts et une modification profonde de la situation et de la concurrence sur le marché des biens. L’efficacité du compromis social-démocrate est incontestable mais aussi historiquement datée.

Naturellement cette classification à la serpe ne rend pas justice à la richesse des sensibilités qui se sont exprimées sur ce sujet essentiel. Où classer par exemple les économistes influencéspar ce que l’on a improprement appelé la « tradition marginaliste » ? Pareto, Hicks, Allais ou même Friedman reconnaissent dans leurs analyses le double registre de l’efficacité et de l’équité ; ils admettent que les mesures qui améliorent la première doivent s’accompagner, au titre de la seconde, de compensations financières. Mais les solutions qu’ils envisagent, la compensation « forfaitaire » – pour ne pas parler de l’impôt foncier de Walras et de l’impôt sur le capital d’Allais –, sont paradoxalement plus ambitieuses, mais à ce jour moins réalistes, peut-être parce qu’elles négligent à la fois les problèmes d’information des politiques de redistribution et leur versant assuranciel que celles mises en œuvre dans la pratique sociale-démocrate. Paradoxalement, ce sont les vues de Friedman, le plus « libéral » d’entre eux, mais le porte-parole le plus éloquent de l’idée d’impôt négatif et de revenu minimum après les années 1960, qui ont été plus influentes.

 

 

 


 

MARCHÉ, STABILISATION, CROISSANCE ET INNOVATION

 

 

On regroupe ici les débats que les économistes associent souvent à la « macroéconomie ». Paradoxalement, ces débats portent sur la gestion à court terme de l’économie, ce qu’on appelle le problème de la « stabilisation », et sa gestion à long terme, la croissance, le développement. Ces problèmes ne sont sans doute pas sans relations entre eux, même si elles ne sont sans doute pas toutes comprises. Elles seront traitées séparément ici.

 

. Marché et stabilisation

 

La conjoncture économique est, on le sait, fluctuante. Le vocabulaire qui nomme les fluctuations est passé dans le langage courant : les « reprises » conduisent parfois à des « surchauffes », qui sont éventuellement suivies de « récessions ». Selon les phases de la conjoncture, les capacités de production sont inégalement utilisées : en période de surchauffe, les entreprises ne peuvent répondre à la demande, utilisent leurs équipements à pleines capacités et sont à la recherche d’une main d’œuvre qui devient rare. En période de récession, la situation s’inverse, les équipements et les travailleurs sont partiellement inutilisés, le chômage se développe. Dans sa forme extrême la récession devient crise ! la crise de 1929 en est l’archétype.

Notrecapacitédedescriptiondesphénomènesconjoncturelss’estconsidérablement améliorée depuis la mise en place, à la fin de la Seconde Guerre mondiale, de comptabilités nationales qui permettent de quantifier les grands agrégats économiques, le produit ou la production (intérieure, nationale , brute ou nette, et les sigles correspondants, PIB, PNB), la consommation des ménages, le volume des importations et des exportations, etc. Le succès des instruments de la comptabilité nationale se mesure à l’aune de l’importance qu’ils ont acquise dans le débat public, voire, ce qui est plus troublant et inquiétant, à celle de l’hégémonie des points de vue dont ils constituent la traduction quantitative. Il se mesure aussi à leur contribution à l’observation des tableaux de bord sophistiqués de la comptabilité nationale et éventuellement à la régulation de la marche des affaires, qu’ils ne suffisent cependant pas à contrôler.

Aujourd’hui comme hier, l’activité économique est soumise à des fluctuations, le plus souvent jugées indésirables. Pour les corriger, les maîtriser, des politiques économiques dites « correctrices » sont mises en œuvre : la politique budgétaire joue sur le volume des dépenses et des recettes publiques et détermine leur solde, le déficit budgétaire ; la politique monétaire, aujourd’hui sous la responsabilité de la Banque centrale européenne, a une action directe et indirecte sur le loyer de l’argent, c’est-à-dire sur les taux d’intérêt à court et moyen terme.

Voilà pour les remèdes, mais l’application de la médecine et la part des différents ingrédients dépend beaucoup de l’idée que l’on se fait des causes du mal. La question a été et reste aujourd’hui controversée. Comme toutes les controverses sur les performances du marché, celle-ci revêt une dimension théorique essentielle. Ou bien l’on croit que les mécanismes du marché sont par eux-mêmes stabilisateurs, et alors les fluctuations constituent des réponses à des chocs extérieurs destinés à s’amortir et les interventions de l’Etat sont ou bien inutiles, ou bien contre-productives. Ou bien le marché procède mal aux ajustements nécessités par les variations de l’environnement économique, et alors il doit être stabilisé par l’action gouvernementale. Le débat est ancien ; il traversait déjà l’opposition entre Keynes[15] et l’école orthodoxe au moment de la grande crise de 1929. La révolution keynésienne a suscité une contre-révolution dont l’école du real business cycle constitue le dernier avatar :les fluctuations, selon ses adeptes les plus radicaux, ne signalent pas de problème particulier mais sont les réponses optimales du système aux chocs auxquels il est soumis, sauf action étatique aggravante. Le docteur Pangloss[16] n’est pas mort !

Les pistes suggérées autrefois par Keynes conservent leur actualité mais ne fournissent pas la synthèse théorique qu’il a passé sa vie à rechercher. A court terme, il est souvent admis que la rigidité des prix joue un rôle important, soit que prix et salaires s’ajustent imparfaitement, soit que la rigidité à la baisse du salaire relève d’une action délibérée pour préserver le pouvoir d’achat des plus défavorisés. Cette rigidité détermine des ajustements des quantités mises sur le marché, au travers du célèbre multiplicateur keynésien : un « choc » créant un accroissement de la demande de 1 euro crée un accroissement de revenu de 1 euro qui, lui-même, détermine un accroissement induit de demande de β euros (β <1) dont l’effet, au coefficient de « propension à consommer » β près, est analogue à celui du choc initial et donc se propage en cascade[17]. Ces ajustements sont ceux décrits par les grands modèles macroéconomiques, dont l’utilisation, permise par les ordinateurs, s’est développée aux Etats-Unis puis en Europe pendant les années 1970 (après Fifi, le modèle Metric en France). Mais autant qu’un échec du marché au travers des ajustements de prix, l’analyse de la stabilisation économique doit envisager la possibilité d’un échec des coordinations des anticipations. L’instabilité du marché refléterait la volatilité, éventuellement « autoréalisatrice », de la confiance et de l’optimisme, une thèse qui ramène aux « esprits animaux » qui, selon Keynes, gouvernait l’humeur des investisseurs. Ces humeurs, comme dans les « équilibres à taches solaires » chers aux théoriciens, sont à l’origine de prophéties « autoréalisatrices », qui font alterner de façon statistiquement prévisibles, booms et récessions. Il se peut enfin, à vrai dire c’est l’hypothèse la plus crédible mais à ce jour loin d’être pleinement étayée, que les difficultés conjoncturelles traduisent des défaillances de coordination des anticipations, qui à des degrés divers selon le moment, affecteraient la qualité des décisions individuelles et donc la qualité des signaux prix qui en résultent.

Quoi qu’il en soit, l’accent mis sur l’importance des anticipations est paradoxalement un point d’accord entre l’avatar moderne de la tradition keynésienne et la tradition « monétariste opposée ». En particulier cette dernière met à juste titre l’accent sur la crédibilité de la politique gouvernementale : l’annonce de ce que le gouvernement fera demain est, tout autant que ce qu’il fait aujourd’hui, un levier sur l’économie ; ce levier sera peu efficace si l’annonce de l’action publique n’est pas crédible. Les politiques modernes de lutte contre l’inflation ont largement reposé sur la crédibilité des régulations monétaires restrictives.

L’inflation qui a dominé les discussions de politique économique dans l’Europe de l’après-guerre, et en France en particulier, n’est plus au centre du débat aujourd’hui. Pourquoi ? Les taux d’inflation dépassaient 40% dans l’immédiat après-guerre (ramenés ensuite à des niveaux plus faibles, ils sont remontés au-dessus de 8% de 1973 à 1983). Souvent alimentés par le financement monétaire du déficit budgétaire de l’Etat (c’est-à-dire par l’usage de la « planche à billets » pour financer les dépenses publiques), la masse monétaire dérivait largement par rapport à la production nationale. L’inflation était un phénomène auto-entretenu, les salaires rattrapant les prix et les prix les salaires dans une spirale dont l’anticipation et la réalisation étaient imparfaitement stabilisées. Même hors des périodes d’inflation galopante, où elle est susceptible de détruire l’économie, l’inflation n’est pas seulement un voile, une dérive de la valeur de l’unité de compte sans conséquence substantielle. Elle a eu au contraire après guerre des effets réels : par exemple, elle a conduit à la spoliation des détenteurs de titres à taux d’intérêt nominal fixe et, en contrepartie à un financement bon marché, à taux d’intérêt réel négatif, d’une partie des investissements productifs. Elle a aussi, dans un système de taux de change fixes, où les différences d’inflation entre monnaies ne sont pas soutenables, suscité de nombreuses dévaluations. L’assentiment à une croissance accompagnée, voire stimulée par l’inflation a progressivement disparu. La stabilité monétaire est devenue une valeur largement acceptée. La politique monétaire s’est employée, sinon à éradiquer l’inflation, du moins à la limiter à des niveaux faibles. La crédibilité est devenue le maître mot de la politique monétaire et l’indépendance de la Banque centrale un sésame de cette crédibilité.

. La croissance

 

La croissance économique désigne l’accroissement de la production et de la consommation, de la richesse produite. Mesurer la croissance est un exercice délicat, car s’il est facile d’évaluer l’augmentation de la production de blé par exemple, la quantification de la croissance, disons, des services de transport est une autre affaire : quel équivalent y a-t-il entre un voyage Paris-Marseille en TGV aujourd’hui et le même voyage en diligence sous Louis XIV ? Le travail consciencieux et minutieux des comptables nationaux et des historiens est bien sûr confronté à cette difficulté. Quelles qu’en soient les limites, il fournit des évaluations de la croissance du niveau de vie dont le meilleur indicateur est la croissance de la production, ou de la consommation par tête, c’est-à-dire par habitant d’un pays.

La croissance est un mouvement séculaire dont la persistance marque l’époque moderne. Le produit par tête a crû en moyenne de 1% par tête de 1840 à 1910 ; monté à plus de 4% environ pendant les Trente Glorieuses, il est on le sait retombé depuis.

Quels sont les facteurs de la croissance ? Prenons à nouveau le cas du blé. Le rendement à l’hectare était de vingt-cinq quintaux au début du XXe siècle en France, il dépasse aujourd’hui les soixante. Cette progression spectaculaire n’est nullement due à un accroissement du temps de travail par hectare, tout au contraire, ce temps a considérablement diminué. Ce n’est pas tant l’accroissement du capital qui est notable que la substitution du capital, associé à l’énergie, au travail. Cette substitution, c’est-à-dire le remplacement, bien réel, de la faux et du fléau par la moissonneuse-batteuse, de l’énergie humaine par l’énergie mécanique, a accru considérablement ce que l’on appelle la « productivité apparente » du travail. L’accroissement du rendement est d’abord la conséquence de l’amélioration des semences, des progrès de l’assolement par l’utilisation des engrais chimiques. En bref, le facteur décisif de l’accroissement de la production a été le progrès des connaissances techniques et l’amélioration consécutive des procédés de fabrication. Dans tous les domaines, il en va ainsi : les accroissements du capital ou du travail n’expliquent qu’une partie de la tendance séculaire ( trend) du progrès de production ; c’est le progrès technique, par l’efficacité accrue qu’il apporte aux procédés de production, que ce soit directement ou au travers de la « qualité » du capital ou de la « qualité » du travail (le travail de l’agriculteur qui requiert aujourd’hui des compétences clairement supérieures, est de « qualité » supérieure) qui est le moteur essentiel de la croissance.

 

. Marché, planification et innovation

 

Cette digression sur la croissance et ses facteurs nous ramène tout droit aux économies de marché et à l’évaluation de leurs performances. Cette fois, réflexion et observation apparaissent antinomiques. La réflexion suggère en effet que les institutions du marché sont mal adaptées à la production ou, plus encore, à la concrétisation des progrès de la connaissance. Le progrès technique est en effet un bien collectif, au sens de notre analyse de la partie précédente ; mais dans une économie de marché, le brevet qui protège l’invention, et donc préserve l’incitation privée à inventer, limite aussi la diffusion souhaitable du bien collectif « connaissances ». Cette perception de la défaillance du marché est sans doute présente en filigrane dans le slogan léniniste définissant le socialisme comme « les Soviets plus l’électricité ». C’est bien la conviction d’une meilleure utilisation du progrès technique qui inspirait l’objectif soviétique de dépassement des Etats-Unis. Les faits, là, ont démenti un pronostic qu’un premier raisonnement économique paraissait corroborer. L’arbre, le lancement du Spoutnik en 1958, ne doit pas cacher la forêt des novations technologiques de l’après-guerre : depuis 1945, presque toutes les innovations techniques qui ont un effet sur notre vie quotidienne, du transistor à la puce électronique, du plastique à l’avion à réaction ont été conçues en Occident, et presque toujours d’abord développées industriellement dans le contexte économique du marché. C’est le plus grave échec économiques de la planification soviétique, car il se situe non sur un plan où sa supériorité était apparue douteuse aux experts, par exemple le plan de l’organisation du système de production, mais sur un plan où sa supériorité était a priori plausible ou en tout cas plaidable.

Ces remarques ne prétendent pas épuiser le débat sur l’innovation technique – pourquoi, après tout, le marché est-il historiquement apparu favorable à l’adoption de l’innovation technique ? –, sur la croissance – comment s’explique la variation dans le temps du taux de croissance ? –, et encore moins sur le développement.

 

. Marché et développement

 

Le développement, ou du moins ses conditions permissives, reste à bien des égards une énigme. A côté d’économies développées, dont le développement a historiquement reposé sur un marché enserré dans des formes variables d’intervention étatique, il existe nombre d’économies qui appartiennent, dans la terminologie adoptée ici, aux économies de marché et qui souffrent du sous-développement. Le blocage du développement est-il lié à trop peu de marché, comme le suggèrent les thèses libérales, ou à trop peu d’Etat, comme l’affirme la vulgate dirigiste ? Il s’agit d’une question considérable, à laquelle l’émergence des dragons asiatiques apporte un éclairage intéressant. Comme l’a montré Joseph Stiglitz, leur succès économique n’est pas le reflet d’une adoption mécanique des recettes libérales des organisations internationales. Ces pays ont habilement combiné l’ouverture au marché mondial, qui fournit à leurs produits de vastes débouchés, et une régulation étatique interne, par exemple dans le domaine de la distribution du crédit.

La mise en place de structures financières adéquates constitue une condition du développement – les recherches récentes en soulignent le caractère décisif. La condition plus sociologique de l’épanouissement entrepreneurial cher à Max Weber, aujourd’hui comme aux débuts du capitalisme, lui est pour une part subordonnée. Il en va de même de la confiance, comme l’a souligné autrefois Alain Peyrefitte.

Un bon niveau d’éducation constitue une troisième condition. Le fait est avéré pour les pays d’Afrique du Sud-Est où il est communément admis que la mise en place d’un système convenable pour l’éducation primaire et le début du secondaire a été un facteur du décollage économique.

On ne peut bien entendu prétendre épuiser en quelques lignes un problème aussi considérable que celui du développement. On a seulement voulu évoquer l’ombre portée de notre sujet sur la question du développement, c’est-à-dire la part de marché et d’organisation qu’elle réclame[18].

 

. Les vertus d’une économie de la libre entreprise

 

C’est ici le lieu de citer longuement Edmund Phelps[19] qui pose le problème de la libre entreprise qui, selon lui, est loin de caractériser le modèle économique du Continent européen.

< C’est le modèle économique du Continent européen qui est le premier responsable de la situation affligeante que nous connaissons. C’est le modèle économique – et non pas le modèle social – qui est la clé d’une réelle redynamisation. Il existe deux modèles économiques en Occident, et celui du Continent européen est le moins favorable.

Les Etats-Unis, le Royaume-Uni et le Canada ont un système de propriété privée. Ce système se caractérise par une large ouverture aux nouvelles idées commerciales qui émanent d’entrepreneurs privés. Il se distingue aussi par la grande pluralité des points de vue des financiers et de ceux qui détiennent la richesse. L’innovation vient pour une bonne part d’entreprises déjà établies, comme les groupes pharmaceutiques, mais une part importante émane aussi des start-up, en particulier des plus jeunes et actives d’entre elles. Il s’agit du mdèle de la libre entreprise.

L’ouest de l’Europe continentale a introduit dans son système des institutions visant à protéger les intérêts des « parties prenantes » et des « partenaires sociaux ». Ces institutions comprennent, par exemple, la majorité voire la totalité des composantes du système corporatiste de l’Italie de l’entre-deux guerres : grandes confédérations patronales, grands syndicats et grandes banques. Ce système entrave ou bloque de nombreux projets innovants y compris ceux des start-up. En matière d’innovation, ce système compte davantage sur la coopération des sociétés déjà établies avec les banques locales et nationales. Il s’efforce de compenser par la sophistication technologique ce qui lui manque d’esprit d’entreprise. Ce système n’est pas celui de la libre entreprise.

Ma thèse est que les économies de libre entreprise sont structurées de telle sorte qu’elles tendent à posséder davantage de ce que j’appelle le dynamisme : elles ont plus de dispositions aux innovations commercialement réussies. De nombreuses données statistiques montrent que les Etats-Unis, le Royaume-Uni et le Canada sont plus dynamiques que les trois pays du Continent européen, la France, l’Allemagne et l’Italie. A titre d’exemple, les salariés y font état d’une bien plus grande autonomie de décision dans leur travail que leurs homologues d’Europe occidentale et dans les sociétés appartenant à de grands groupes performants, le taux de rotation du personnel est plus important.

La théorie moderne du dynamisme, initialement formulée par Friedrich Hayek dans les années de 1930, explique pourquoi le système de la libre entreprise, s’il est suffisamment pur, est nécessairement le système le plus dynamique. De nouvelles idées jaillissent du savoir-faire spécialisé du salarié le plus humble. La pluralité des expériences et des connaissances que les financiers mobilisent pour prendre leurs décisions donnent à la plupart des entrepreneurs une chance de soumettre leurs idées à une évaluation éclairée. Le financier et l’entrepreneur n’ont pas besoin de l’approbation de l’Etat ou des partenaires sociaux, ils ne devront pas leur rendre de compte par la suite. Il est ainsi possible d’initier des projets qui paraîtraient trop innovants, insuffisamment transparents et trop incertains pour être approuvés par l’Etat ou les partenaires sociaux. Enfin, la pluralité des connaissances et des expériences que les managers et les consommateurs mobilisent pour décider quelles innovations tester et adopter est cruciale, afin de donner une chance aux plus prometteuses d’entre elles. Là où le système continental européen réunit des experts pour fixer la norme d’un bien, le capitalisme en autorise le lancement de toutes les versions.

Les bénéfices de ce dynamisme jouent un rôle essentiel dans la vie de tous. Le premier de ces bénéfices est une plus forte productivité qui augmente la qualité de la vie et, en accroissant les salaires, permet à ceux qui ont un emploi peu rémunéré d’échapper à un travail ennuyeux, éreintant et dangereux. L’autre bénéfice, comme l’indique l’expérience des Etats-Unis, est qu’il est profitable pour l’économie globale d’innover.

Un dynamisme actif, qui nourrit l’économie des nouvelles idées des entrepreneurs, transforme aussi le poste de travail. Pour les salariés, les difficultés qui se posent sont autant de stimulants et de d’incitations pour résoudre les problèmes et, donc , autant d’occasions d’investissement et d’épanouissement personnels. Cet effet peut être observé dans les données des enquêtes statistiques. Dans la pensée aristotélicienne, le désir d’un tel épanouissement intellectuel est universel. Et finalement, un lieu de travail plus gratifiant attirera davantage de travailleurs et réduira le chômage. Pour la plupart d’entre nous, le système de la libre entreprise est le seul à même de nous proposer des défis toujours renouvelés.

Le Continent européen et les Etats-Unis doivent bien évidemment s’attaquer au problème de l’exclusion , mais le Continent européen ne pourra renouer avec une économie de prospérité et d’épanouissement personnel qu’à la seule condition de déraciner les institutions qui font obstacle au dynamisme>.

 

 


 

2ème Partie

 

L’ALTERMONDIALISME

 

 

. La gauche et l’altermondialisme

 

La fin du communisme n’a pas été suivie d’une victoire du libéralisme politique et économique, mais, au contraire, du développement de nouveaux mouvements de critique sociale dont beaucoup revendiquent encore un changement radical de l’ordre du monde, même s’ils ne lui donnent plus le vieux nom de « révolution ». C’est ce que signifient les mots d’ordre de l’« anti » ou plutôt de l’ « altermondialisation », popularisés en France par le mouvement Attac : « Le monde n’est pas une marchandise », contrairement à ce que veulent faire croire les tenants de la « mondialisation libérale », et surtout, « Un autre monde est possible », qui respectera mieux les droits de l’homme et l’environnement en réduisant la place du marché dans l’économie, afin de permettre un développement nouveau centré sur les « vrais » besoins des peuples et des individus. En France même, le mouvement altermondialiste jouit d’un écho particulièrement important, qui tient sans doute d’abord à des traits généraux de la culture politique française, mais qui s’inscrit aussi dans un « renouveau des mouvements contestataires » qui a commencé avant les grandes mobilisations internationales contre la « mondialisation libérale ». Dans la geste de la gauche radicale, c’est le mouvement de l’automne 1995 qui est le tournant décisif, parce qu’il aurait brisé le consensus « libéral » qui dominait depuis le « tournant de la rigueur » de 1983, en mettant à l’ordre du jour la défense des services publics et de la protection sociale contre les politiques de désengagement de l’Etat et en anticipant ainsi sur les grandes mobilisations de Seattle et de Gênes. Les années qui ont précédé ce grand « mouvement social » n’étaient pas pour autant dépourvues de « mobilisations » diverses qui ont eu parfois de grands effets politiques, mais celles-ci s’inscrivaient dans un cadre politique général plus consensuel, dans lequel le déclin du Parti communiste et l’ascension d’un Front national exclu de toute possibilité réelle d’alliance avec la droite modérée avaient de fait favorisé un certain consensus des élites et de l’électorat sur les problèmes de la démocratie française, ce qui ne fut pas sans effet sur la gauche radicale elle-même. Les mobilisations des années 1980 sont ainsi dominées par les thèmes de l’antiracisme et de la lutte contre l’« exclusion » – ce qui est tout autre chose que la lutte des classes – et elles s’accompagnent d’une remise en cause assez bruyante du vieux modèle « républicain » français, dont l’universalisme apparent aurait en fait permis l’exclusion ou l’oppression des minorités ethniques, religieuses ou morales. L’ennemi désigné est alors moins le capital ou le marché que le « populisme », dans une période où la gauche fait sienne les valeurs modernes du libéralisme culturel, le langage dominant étant celui des « droits », dont il faut garantir la jouissance à tous même si cela doit se traduire par une limitation des prérogatives des élus au bénéfice des juges[20]. Là où l’extrême droite se pose en défenseur de la démocratie directe pour mieux « exclure » les étrangers en jouant de l’ambiguïté de la notion de peuple (à la fois dêmos et ethnos), l’extrême gauche doit nécessairement devenir le parti des sans-droits, en tentant de former une improbable alliance des sans-papiers, des sans-logis, des jeunes sans-diplômes et des minorités sexuelles. Cette période est aussi celle où l’idée européenne est encore l’objet d’un consensus qui ne sera ébranlé qu’en 1992, avec le délicat référendum sur le traité de Maastricht : là encore, la force de répulsion du front national est décisive, qui tend évidemment à discréditer toute prise de position « nationaliste » chez les partis traditionnels, au risque de leur faire abandonner une large partie des couches populaires. A partir de 1995, le front des luttes semble se modifier avec la réapparition d’un discours volontariste qui ne va pas sans une certaine réhabilitation de l’Etat (garant nécessaire du service public), qui fait un plus large usage du langage de la lutte de classes et qui finit par trouver un débouché politique spectaculaire avec l’échec, en mai 2005, du projet de Constitution européenne, dont le rejet n’a été possible que parce que la peur de mêler leurs voix à celles de Jean Marie Le Pen ou de Philippe de Villiers avait cessé d’inhiber un assez grand nombre de militants radicaux et d’électeurs de gauche. On aurait tort, cependant, de croire que le retour de la « question sociale » a fait disparaître les revendications précédentes qui mettaient en avant la défense des droits des minoritésdans la cadre général d’une politique de l’« identité » et de la « reconnaissance » ; celles-ci sont au contraire de plus en plus insistantes avec, par exemple, la demande croissante d’une représentation des « minorités visibles » dans la société française ou encore avec l’apparition largement médiatisée des « Indigènes de la République ».

D’un côté, donc, la nouvelle gauche apparaît à la plupart des libéraux comme un courant rétrograde et protectionniste qui cherche vainement à défendre un « modèle social » rendu caduc par la mondialisation et par l’ouverture des frontières à la concurrence ; d’un autre côté, les mouvements les plus radicaux ne semblent guère se reconnaître dans l’imagerie traditionnelle de la République française, dont ils dénoncent volontiers le faux universalisme qui s’accommoderait aujourd’hui de l’oppression des minorités après avoir jadis légitimé les pires entreprises coloniales. Pour comprendre ce paradoxe, il nous faut à la fois restituer la diversité de la critique « altermondialiste » du nouveau monde libéral et saisir ce qui fait l’unité paradoxale des différentes formesque prend aujourd’hui la politique de la reconnaissance.

 

. Diversité de l’altermondialisme

 

En choisissant de se désigner eux-mêmes comme « altermondialistes » plutôt que comme « antimondialistes », les critiques radicaux de la « mondialisation » se reconnaissent en fait comme les enfants, certes naturels ou illégitimes de l’évolution suivie par le système international depuis trente ans, qui a été marquée à la fois par l’effondrement du communisme en Europe, par l’abaissement des barrières douanières et par l’affaiblissement des Etats traditionnels. Roger Guesnerie[21], quant à lui, y ajoute l’amélioration continue des transports depuis l’avènement de l’aérien, mais il indique aussitôt que c’est l’affaiblissement des protections douanières qui semble avoir joué le rôle prédominant. Cet abaissement des tarifs douaniers a pris place non seulement au sein d’unions douanières comme la Communauté européenne ou la NAFTA (North American Free Trade Association, entre les Etats-Unis, le Mexique et le Canada), mais aussi entre ces unions douanières elles-mêmes. Il a conduit à créer un véritable marché mondial pour un nombre croissant de marchandises. Cet abaissement spectaculaire des protections douanières n’avait rien d’inéluctable . Il est le résultat d’actions volontaristes, en particulier de celles conçues et décidées dans le cadre d’un arrangement international, le GATT (General Agreement on Trade and Tariffs), qui a donné naissance à un organisme international spécialisé l’ OMC (Organisation mondiale du commerce). Cet organisme aujourd’hui dirigé par le français, Pascal Lamy, conformément à sa mission, a repris la méthode antérieure des « petits pas », instrument pragmatique et efficace de démantèlement des systèmes tarifaires.

Le marché international des capitaux s’est lui aussi considérablement développé. A cette mobilité des biens et des capitaux financiers, s’est opposée, en contrepoint, une immobilité au moins partielle des facteurs de production : le capital dit « fixe » – les usines, leurs équipements –, comme son nom l’indique, reste pour l’essentiel attaché au lieu où il a été historiquement établi et accumulé. A vrai dire le capital financier s’investit de façon encore privilégiée près de ses lieux d’origine. Et le capital par tête, quelle que soit la manière dont on le mesure, reste aujourd’hui beaucoup plus élevé dans les pays du Nord que dans ceux du Sud. La mobilité internationale du travail que concrétisent les migrations reste limitée.

Quelle que soit l’interprétation que l’on donne de ces évolutions, on s’accorde en général à reconnaître qu’elles s’accompagnent de la formation d’une vie politique internationale qui est le corrélat naturel du renforcement des institutions internationales et de la coopération entre les Etats : dans la mesure même où certaines questions impliquent des décisions « mondiales », il existe également des mouvements d’opinion, des réseaux et des mobilisations transnationales qui prennent en charge ces problèmes, même s’ils mettent en question les moyens adoptés pour les résoudre. La mondialisation n’est donc pas une simple réorganisation des échanges économiques, elle a en fait tous les caractères de ce que Marx appelait une « époque de révolution sociale » : elle s’est formée pour briser les entraves que les anciennes formes de protection mettaient aux nouvelles « forces productives » du capitalisme contemporain, et elle a entraîné de proche en proche une transformation profonde de la société ; les « superstructures » politiques ou idéologiques comprises, bouleversant ainsi les conditionsdans lesquelles se déroulent les nouveaux conflits sociaux. On ne s’étonnera donc pas de lire une très bonne description des problèmes posés au mouvement démocratique par l’évolution de l’économie moderne sous la plume de Christophe Aguiton, militant éminent d’Attac et nourri aux meilleures sources du marxisme dans la LCR. Pour Aguiton, le défi posé aux forces démocratiques est de trouver un nouveau mode de critique de la société bourgeoise aussi adapté à la conjoncture nouvelle que le mouvement ouvrier traditionnel l’avait été au capitalisme de l’âge industriel.

La question est donc de savoir si dans tout cela on assiste à la naissance d’un « internationalisme » de type nouveau susceptible d’accompagner la nouvelle expansion du capitalisme.

Pour répondre à cette question classique, on peut suivre l’analyse d’Eddy Fougier[22], qui montre très bien l’hétérogénéité du ou des mouvements altermondialistes, dont il distingue cinq formes :

. La première – qui se fonde sur une approche réformiste – se veut porteuse d’un « agenda social-démocrate à l’échelle globale » mais se situe dans une perspective qui est plus « éthique » que véritablement « social-démocrate », puisqu’elle prône plutôt une réforme des institutions du libre-échange qu’« une redistribution des richesses et une re-réglementation à l’échelle globale » (p.99). Soutenue par des organisations de solidarité internationale ou de défense des droits de l’homme, cette orientation vise à moraliser le commerce international et à le soumettre au droit en établissant des règles qui rendent possibles une compétition et un commerce équitable entre les pays riches et les pays pauvres grâce à une série de réformes d’ampleur ou d’ambition variables (réduction de la dette, respect des droits fondamentaux dans les entreprises internationales, modification mesurée des règles de l’économie mondiale, etc.)[23].

. La deuxième forme de critique, celle des « partisans de la régulation », est d’une inspiration très différente : elle s’intéresse davantage aux effets de la globalisation financière qu’aux conditions du commerce international et elle vise à reconstituer, à l’époque du déclin des vieux Etats-nations un nouveau pouvoir de régulation keynésienne et de redistribution à un niveau plus élevé, européen et/ou global. Relativement puissant en Amérique latine, ce courant trouve un écho particulièrement fort en France, où il inspire beaucoup de revendications d’Attac : taxe Tobin sur les transactions financières, taxe sur les bénéfices des entreprises transnationales, élargissement de la charte sociale de l’Union européenne, établissement de normes sociales au même niveau que la stabilité des prix, etc.[24].

. Le troisième courant, celui des « partisans de la déglobalisation », s’oppose en quelque sorte aux deux précédents en ce que, contrairement à eux, il est explicitement anti-mondialisation et pas seulement alter-mondialiste. Il comprend des mouvements néoprotectionnistes que l’on pourrait dire « souverainistes » à condition de bien voir que leur orientation est plus volontiers locale que nationale et qu’ils sont porteurs d’un imaginaire écologique et d’une hostilité aux grandes structures intégrées de l’ancien capitalisme industriel très éloigné de celui des amis français de Jean-Pierre Chevènement : « smal is beautiful » reste leur mot d’ordre, qui s’oppose autant au Big Governement des nostalgiques de la croissance keynésienne qu’au Big Business dont ils dénoncent l’emprise sur l’économie mondiale[25].

. Quant aux quatrième et cinquième courants, les « alternatifs », (qui veulent créer des espaces « libérés » dans le monde capitaliste, à l’image des zapatistes du Chiapas)[26] et les « antiimpérialistes » issus des luttes du tiers-monde contre l’Occident, ils se situent clairement dans une perspective anticapitaliste qui est antérieure à la mondialisation libérale et ils sont plutôt le signe de la permanence de schémas anciens dans le nouveau monde décrit par Christophe Aguiton et par ses amis d’Attac.

Ces courants se veulent nouveaux et se définissent à partir d’enjeux internationaux ou même mondiaux, mais il n’est pas difficile d’y reconnaître aussi des idées et des thèmes anciens dans la gauche occidentale – américaine, européenne et, singulièrement française[27].

 

. L’altermondialisation telle qu’en elle-même

 

L’altermondialisation est née, ainsi, d’une réaction parfaitement compréhensible et assez prévisible aux effets du libre-échange mondialou du poids de l’économie financière dans le capitalisme contemporain et il n’est nullement impossible qu’elle finisse par jouer le rôle d’un contrepoids à la logique du marché comparable avec ce qu’a été en Europe le socialisme démocratique. Cependant, pour l’instant, elle se présente plutôt comme une synthèse « utopique » entre l’imaginaire individualiste et « mondialiste » du nouveau capitalisme et des modes de protection qui sont étroitement liés à des formes politiques et/ou institutionnelles comme l’état-nation, ou à la « bureaucratie sociale » envers lesquelles les altermondialistes ont une attitude assez ambivalente. Dans ce contexte, le mot d’ordre « Changer le monde sans prendre le pouvoir » permet de réinvestir les énergies militantes dans de nouvelles formes de lutte sans s’obliger à rompre avec la société et sans s’interdire toute coopération avec la gauche modérée.

Le succès d’Attac et des autres mouvements altermondialistes vient donc de leur capacité à mobiliser des forces très hétérogènes en faveur de causes comme la limitation du pouvoir des marchés financiers, qui sont sinon transpartisanes, du moins assez vastes pour être acceptées dans les milieux les plus divers mais qui sont aussi des « marqueurs » idéologiques « de gauche » dans un contexte marqué par un prétendu consensus libéral. En fait, ces mouvements mobilisent moins les couches sociales effectivement touchées par la mondialisation (les ouvriers d’industries, par exemple) que celles qui peuvent faire valoir des raisons bonnes ou mauvaises pour que leurs sphères d’activité soient protégées contre les aléas du marché (enseignants, agents des services publics, milieux du cinéma et de la culture, etc.) tout en se reconnaissant dans quelques propositions généreuses de plus ou moins grande portée comme la réduction des dettes du tiers-monde[28]. A certains égards, tout cela reste assez largement symbolique, comme le montre à la fois l’acceptation générale, dans la classe politique française, du principe de la taxe Tobin (de Jean-Marie Le Pen à Olivier Besancenot en passant par Jacques Chirac) et le peu d’importance pratique d’une mesure qui ne peut être mise en œuvre qu’au niveau mondial : mais cela permet aussi, comme le montre très bien Eddy Fougier, d’entretenir un « climat de vigilance et de suspicion » face à la mondialisation qui contraint les milieux économiques et politiques à répondre à ces critiques et qui, surtout, n’est pas sans effets sur les tendances de l’opinion française.

En faisant accepter la critique de la « mondialisation libérale » par une opinion plus soucieuse de préserver ses « acquis » que de créer un « autre monde », la gauche radicale a réussi à se situer à la fois en dehors et au-dedans de la politique française : elle a pu ainsi imposer sa rhétorique à des politiques, de droite ou de gauche, qui avaient le cynisme ou la naïveté de croire que, en démocratie, ce qu’on pense est plus important que ce qu’on dit, et qui se retrouvent aujourd’hui assez démunis devant les attentes d’une opinion publique convaincue que le « libéralisme » est à l’origine de tous les maux dont souffre la société française. Cette victoire inattendue de la gauche radicale s’inscrit aussi dans une évolution plus générale qui a vu la reconversion des anciens militants à de nouvelles causes (défense des exclus et des « sans », demande de reconnaissance des minorités) et à de nouvelles formes de lutte (lobbying identitaire, « hactivisme » sur Internet) assez étrangères à l’univers traditionnel du « mouvement ouvrier », qu’il soit réformiste ou révolutionnaire. Cette mutation obéit à une logique autonome, qui n’est pas celle de l’altermondialisation mais qui naît plutôt d’une dynamique commune à travers les sociétés démocratiques, même si elle prend en France une forme singulière.

 

 


 


 

3ème Partie

 

DÉFIS CONTEMPORAINS DU MARCHÉ

 

 

. L’avenir est-il à voir en rose ou en noir[29] ?

Où va nos conduire la mondialisation des échanges qui s’est engagée depuis plus de cinquante ans et qui s’accélère aujourd’hui, alors qu’entre dans le jeu deux géants démographiques, la Chine et l’Inde ? Le monde bruit de cette question, partagé entre craintes et espoirs. Les essayistes surfent sur ce nouveau filon et ont choisi, pour dépeindre la situation, le rose et le noir, des couleurs qui font recette. Les uns voient une « mondialisation heureuse » là où les autres voient les prémices d’un cauchemar. Tous recouvrent leurs analyses, leurs enthousiasmes ou leurs anathèmes d’un vernis de savoir économique : la mondialisation, selon les premiers, est un vecteur de création de richesses universel, pour les autres, elle détruit l’Etat-providence des sociétés occidentales et nos salaires, dorénavant, seront « fixés à Pékin ». Rien de cela, naturellement n’est parfaitement exact, ni complètement faux. Mais le savoir économique, celui fondé sur l’histoire comme celui fondé sur la réflexion, doit permettre de démêler le rose du noir et, faute de trancher avec la superbe de l’ignorance, de mettre en évidence les raisons de la difficulté du pronostic. Nous avons commencé cet effort en esquissant le décor, celui des faits, ceux d’hier et d’aujourd’hui ; nous allons, comme à l’habitude, nous tourner vers la réflexion, et faire appel à l’argumentaire théorique.

 

. Théorie économique et échange international

 

Qu’en disent les théories économiques ? Leurs réponses se situent sur plusieurs registres que l’on peut décliner sur un mode musical.

 

A/ Un leitmotiv léger mais récurrent court tout au long de la partition :

l’extension des échanges internationaux n’est qu’une extension de la sphère du marché. et l’extension universelle du marché porte deux messages aux tons contradictoires :

. l’extension de la sphère de l’échange en accroît les avantages, l’extension maximale de l’espace de création des richesses accroîtra les richesses au maximum : c’est ce message qui, enveloppé de vapeurs roses, est porté par les thuriféraires de la mondialisation.

. l’unification du marché conduit à l’unification des prix, à leur universalité : dans un univers où serait réalisée l’utopie d’une circulation sans entraves et sans coût des facteurs de production (c’est-à-dire sans coûts du capital et du travail), le marché conduirait à égaliser partout à travers le monde à la fois le coût du capital, le taux de l’intérêt, et le coût du travail, le salaire : ce message tire plutôt sur le gris ; qu’on imagine les bouleversements auxquels une mondialisation complète de tous les marchés conduirait si elle devait s’opérer aujourd’hui ! Nos salaires seraient alors bien fixés à Pékin ou plutôt, simultanément à Pékin, New-York, Paris et New-Delhi : il est difficile d’imaginer que ce coup de baguette magique, même s’il accroissait la richesse mondiale ne soit pas maléfique pour certains. L’effet ne serait-il pas désavantageux, voire désastreux pour les travailleurs les moins qualifiés des pays riches ?

 

Commentaires :

Qu’on se rassure, rien de tel ne peut se produire instantanément. Nous sommes bien loin d’un marché mondial unifié où, d’une part, les biens, de l’autre, les facteurs de production (le capital et le travail), pourraient se déplacer instantanément et sans coût. A vrai dire, même le marché des biens tend (encore ?) à se polariser à l’intérieur des frontières : ainsi, on peut être quelque peu surpris d’apprendre qu’un Etat canadien commerce beaucoup plus avec un autre Etat canadien qu’avec un Etat américain situé à la même distance.

Ces commentaires soulignent, si besoin tait, la tonalité quelque peu atemporelle du leitmotiv ; ils renvoient aux tendances de long terme, et restent évasifs sur le rythme auquel la tendance de long terme s’inscrira dans les années à venir.

 

B/ A partir des thèmes du leitmotiv, le reste de la partition donne un développement que viennent soutenir tour à tour, d’abord les coups de cymbale, puis la basse discrète et insistante et enfin le violon inquiet.

. les coups de cymbale d’abord : ils font écho au rose du leitmotiv. Les économistes soulignent presque unanimement que le commerce crée la richesse. Cette thèse a sa racine dans une intuition simple, voire simpliste : le commerce entre nations est analogue à l’échange entre individus, qui n’est accepté que s’il est mutuellement avantageux. Mais bien sûr, cette thèse a dû être affinée : pour que les nations échangent, il faut d’abord qu’elles produisent. Sur ce sujet l’analyse de Ricardo[30]a pesé lourd sur tout le développement de la pensée économique sur l’échange international : le commerce, dit-il, détermine la spécialisation, source d’efficacité. Il conduit l’Angleterre à se spécialiser dans le textile et le Portugal dans le vin. L’avantage comparé et non absolu, est à l’origine des bénéfices de cette spécialisation ; elle accroît la richesse des pays qui s’y engagent.

Une objection, au moins s’impose : une nation ne s’identifie pas à un individu, ni à un seul secteur productif, elle est composée de nombreux agents économiques – les ménages qui sont aussi des travailleurs – et aussi d’une multitude d’entreprises. La théorie du commerce international doit, comme la théorie de l’équilibre général du marché généralisé de Walras[31] dont elle épouse, et en sens particularise, la démarche, élargit son analyse. De fait, dans la théorie du commerce international, comme dans le monde du marché généralisé de Walras, l’échange marchand permis par l’extension du commerce conduit à des situations qui exploitent tout le potentiel de l’économie (des situations « efficaces » au sens de Pareto dans le jargon). Au-delà de l’intuition initiale, c’est donc sa généralisation, le paradigme des gains de l’échange volontaire entre individus, étendus aux nations , qui alimente les convictions des économistes . Les bienfaits du commerce sont, dit Paul Anthony Samuelson (né en 1915), l’un des rares sujets sur lesquels l’opinion soit quasi consensuelle dans la profession, même, faut-il ajouter, si l’étendue desdits bienfaits laisse la place à une variété d’opinions. Paul Krugman, éloquent avocat du libre-échange, assimile l’ouverture des frontières conduisant un pays à importer un bien à un coût inférieur à ce que serait son coût de production intérieur, à une innovation technique qui permettrait le même abaissement de prix ! Image spectaculaire et pédagogique, même si elle mérite, on va le voir, quelque discussion.

. La basse, à la fois discrète et insistante vient et revient, et l’arrangement est ici signé Heckscher et Ohlin, deux économistes suédois, pour qui le commerce international est structuré et expliqué non par l’échange direct des biens, mais par l’échange indirect des facteurs de production (le capital et le travail) qui servent à produire les biens échangés et dont les pays sont inégalement dotés. C’est cette idée simple que les deux économistes avaient développée après la Première Guerre mondiale.

Ainsi faut-il voir en filigrane du commerce entre l’Europe qui importe des produits agricoles, et l’Australie, qui lui achète des produits manufacturés, son explication profonde , l’échange des facteurs – « Australian land in exchange of European labor[32] ». Derrière les apparences, le commerce visible portant sur les biens, se cache la réalité, le commerce invisible portant sur les facteurs.

L’échange des biens va alors refléter la dotation relative en facteurs des échangistes (la « dotation factorielle », dans le jargon), c’est-à-dire le fait que l’Australie est riche en terres et l’Europe en travail. Dès lors, la convergence des prix des biens échangés, stimulée par l’intégration des marchés de biens, suscitera la convergence du prix des facteurs : elle fera diminuer le prix (élevé en situation d’autarcie) d’un facteur dont un pays sera pauvrement doté et l’augmentera lorsque, au contraire, la dotation sera abondante. Le prix relatif de la terre, c’est-à-dire le ratio prix de la terre sur prix du travail, va augmenter en Australie et diminuer en Europe.C’est bien ce que l’on a constaté , et on y reviendra. Autre conséquence incontournable : la distribution du revenu entre salariés et propriétaires terriens va se modifier dans des sens opposés sur les deux continents.

 

Commentaires :

Le message est clair, sa couleur tire sur le gris et, à vrai dire, accentue le gris du leitmotiv, en l’inscrivant dans une temporalité plus courte. Le marché tend à exercer son plein effet sans requérir la pleine mobilité des biens et des facteurs, mobilité à laquelle notre premier examen de la tendance à l’universalité des prix faisait référence. L’extension du marché des biens constitue un substitut au moins partiel à la mobilité des facteurs. Ou encore, la seule concurrence sur le marché des biens crée une tendance à l’égalisation des coûts des facteurs, même lorsque ces facteurs sont complètement immobiles. La tendance s’inscrit déjà dans le temps court. Mais elle ne va pas nécessairement à son terme : elle conduit le plus souvent à une spécialisation qui en interrompt le mouvement. Mais elle s’applique aux rémunérations de tous les facteurs, et puisque ces facteurs se nomment « capital travail qualifié », « travail non qualifié », elle va affecter les niveaux et différentiels de salaires, et plus généralement la distribution du revenu. Nos salaires, et en particulier ceux des travailleurs non qualifiés, peuvent, si l’on commerce avec Pékin, être sinon fixés, du moins influencés par ceux de Pékin, et ce même si les travailleurs chinois ne se déplacent pas.

Le savoir économique sur le commerce ne dément pas toutes les craintes de ceux qui redoutent d’être perdants. Il fait droit à la suspicion que véhicule le bon sens populaire : comme beaucoup d’autres sources de création de la richesse agrégée, le commerce international peut faire des gagnants et ds perdants. Mais comment marier la cymbale et la basse ?

. C’est là qu’intervient le violon inquiet et son jeu sur les couleurs

 

Le rose l’emporte si les « gagnants », et, parmi eux, ceux qui bénéficieraient de la revalorisation du facteur dont ils sont détenteurs, peuvent compenser les « perdants ».

Dans le cas contraire, c’est le gris, ou plutôt, ce sont les gris, car le spectre en est large, qui prennent le dessus.

Notons d’abord que la question : « Les gagnants, peuvent-ils compenser les perdants ? » prend de toute évidence, une acuité différente selon le rythme auquel prend place le glissement relatif des rémunérations des uns et des autres : dans une économie en croissance rapide, rapide par rapport au rythme de la déformation des rémunérations, les perdants ne seront pas des perdants absolus, mais des perdants relatifs, et la question de la compensation perdra de son acuité. Cette dimension temporelle n’est donc pas indifférente , mais reprenons, en faisant abstraction de ce point, la question de la compensation.

 

La réponse à la question « Les gagnants, peuvent-ils compenser les perdants ? » dépend de plusieurs paramètres dont deux sont essentiels :

 

– Elle dépend d’abord de l’efficacitéque l’on prête aux systèmes politiques et économiques de redistribution. Si la redistribution est sans coût économique– c’est l’idée associée au concept de transfert forfaitaire discuté dans la deuxième partie et que l’on mobilise implicitement ici[33] –, alors les gagnantspourraient compenser les perdants. Autrement dit, on peut trouver des transferts qui compensent les perdants initiaux en laissant un profit aux gagnants initiaux ; le bien-être de chacune des parties à l’échange, c’est-à-dire en particulier celui des consommateurs-travailleurs, est susceptible d’être amélioré.

– Mais la réponse à la question dépend aussi de la sphère de la compensation : celle-ci s’opère-t-elle seulement à l’intérieur des pays participants ou aussi entre ces pays ? Si, à nouveau le système de compensation est « efficace », au sens précédemment suggéré, et dès lors, point essentiel, que les facteurs de production sont immobiles, la compensation peut s’effectuer à l’intérieur de chaque pays partie à l’échange ; les transferts requis peuvent s’effectuer au sein des nations.

Ces cas de figures favorable font apparaître en contrepoint les cas défavorables. Si le système de compensation est peu efficace, et les systèmes réels le sont beaucoup moins que les transferts forfaitaires de la théorie, alors les gagnants, même si l’on souhaite qu’il en soit ainsi, peuvent ne pas être en mesure de compenserles perdants, et donc ne peuvent y être contraints. Qui plus est, si les facteurs sont mobiles – et aujourd’hui le capital financier, et, par son intermédiaire, la capital physique, le sont de plus en plus –, la possibilité de compenser les perdants par des transferts efficaces reste théoriquement ouverte. Mais cela appelle alors des transferts entre participants à l’échange qui traversent les frontières entre nations, une hypothèse qui n’est pas nécessairement réaliste (les travailleurs chinois gagnants compensants les travailleurs européens non qualifiés perdants !). C’est un enseignement de la théorie que nombre de zélateurs imprudents du laisser-faire oublient de souligner, du moins lorsqu’ils le connaissent. L’image spectaculaire et pédagogique de Paul Krugman, assimilant une importation d’un pays à bas salaire à un progrès technique, fait l’impasse sur les différents mécanismes de compensation éventuelle des perdants qu’ouvrent l’un et l’autre des termes de l’alternative. Dans un cas, celui du progrès technique, les compensations internes au pays qui en bénéficie sont vraisemblablement possibles ; dans l’autre, l’importation dès lors qu’elle est liée à des mouvements antérieurs de capitaux, la compensation appelle éventuellement des transferts internationaux, dont la mise en place est tout à fait irréaliste.

Ajoutons, pour un tableau complet des ombres et des lumières que la réflexion jette sur le commerce international, l’évocation d’une dernière lumière et d’une dernière ombre. Les analyses que nous avons esquissées sollicitent une vision stylisée du marché, que l’on peut appeler « walrasienne ». La remise en question de certains aspects de cette stylisation, à l’image de ce que l’on a fait à la fin de la première partie, affecte l’analyse dans deux directions différentes. D’une part, l’extension du marché, dans un monde – qui est le nôtre – de coûts fixes, de produits différenciés et de progrès technique, a des mérites qui vont au-delà de l’échange des dotations factorielles à la Heckscher-Ohlin. Le commerce entre pays accroît la différentiation des produits, c’est-à-dire accroît la gamme offerte dans un type de produits (menant au remplacement pour un même investissement en capacités de production, des Renault en France et des Volkswagen en Allemagne par des Renault et des Volkswagen en France et en Allemagne !). Il a aussi un rôle important, voire décisif dans la transmission internationale du progrès technique, en favorisant l’imitation ou l’osmose. Pourtant, dans ce registre le rose qui vient d’être suggéré est teinté de gris. Une vieille critique de tonalité marxiste remet en cause les performances dynamiques de certains arrangements, efficaces dans le court terme, comme la spécialisation, mais problématiques dans le long terme : la logique de spécialisation serait alors désavantageuse pour les pays moins développés. Cette critique n’a jamais été réfutée de façon pleinement convaincante ; elle procède d’une intuition hétérodoxe dont on peut suggérer une traduction dans les termes de l’analyse qui vient d’être conduite. Ce qui est en cause à nouveau est la question des transferts qui transforment des gains présumés d’efficacité en biens universels de bien-être social. Ces transferts devraient parfois prendre la forme, largement irréalistes, de transferts entre pays, mais aussi éventuellement celle encore plus irréaliste de transferts entre générations.

 

Commentaires :

Le message de la théorie est donc plus ambigu qu’on ne le dit généralement. Résumons le succinctement. D’abord le commerce va accroître la richesse globale ; en d’autres termes, il va accroître le taux de croissance mondial. La conclusion emporte la conviction de la plupart des économistes, même si les raisonnements qui y conduisent font l’impasse sur un certain nombre de difficultés qui viennent d’être évoquées (logique de spécialisation sous-optimale, etc.) et en ignorant superbement d’autres (l’accroissement des difficultés de la coordination des anticipations dans un marché élargi, vaste problème qui n’est qu’évoqué ici). Ensuite le commerce international a des effets sur la distribution des revenus, lesquels sont susceptibles d’engendrer des gagnants et des perdants. Enfin, les circonstances dans lesquelles la compensation des perdants par les gagnants est possible font l’objet de supputations. Mais cette compensation est de plus en plus problématique au fur et à mesure de l’accroissement de la mobilité des facteurs, en particulier du facteur capital. Elle est pourtant cruciale, entre autres pour l’équilibre social dans les pays riches et ce d’autant plus que l’économie est stagnante et que les perdants relatifs deviennent des perdants absolus.

 

. Les enseignements pour notre avenir

 

Les idées simples des best-sellers, le bonheur ou le malheur, ne tiennent pas dans l’Orient compliqué de la mondialisation. La compréhension de celle-ci doit solliciter toutes les ressources de l’histoire et de la théorie, des ressources que nous avons tenté d’explorer. Mais quels enseignements tirer de cette exploration pour notre avenir ?

Nous reviendrons d’abord sur la mécanique économique puis sur l’économie politique de la mondialisation.

 

. La mécanique

 

Il y a dans la mécanique heureuse que nous prédisent les experts aux lunettes roses plusieurs grains de sable. Le plus inquiétant est celui qu’Heckscher et Ohlin avaient décelé : l’extension du commerce peut avoir des effets distributifs majeurs. Il nous faut donc revenir sur les effets Heckscher-Ohlin au sens large, c’est-à-dire sur les effets distributifs du commerce international et nous interroger sur leur intensité historique. Commençons par le XIXe siècle, celui qui a nourri l’argumentaire initial. A-t-on observé une égalisation ou du moins à un rapprochement du prix des facteurs ? La réponse est oui : ce oui est spectaculaire si l’on considère la convergence des rentes foncières, le prix réel de la terre croissant considérablement aux Etats-Uuis (+ 250% sur la période 1870-1910) et plus encore en Australie (+ 500% ) et décroissant en Europe (– 50% en Grande-Bretagne sur la même période)[34]. Mais comme il est normal dans une économie en croissance, c’est un effet Heckscher-Ohlin atténué, qui s’affiche mieux dans les prix relatifs des facteursque dans les prix absolus, que l’on a souvent observé. L’analyse des migrations, de l’époque des politiques américaines accueillantes du XIXe siècle jusqu’aux Quota Acts du XXe siècle, fait, semble-t-il, bien ressortir la logique des dotations factorielles relatives dans la dynamique des évolutions d’un salaire relatif croissant dans l’Ancien Monde, labour abundant, par rapport au Nouveau, initialement mal doté. Plus encore, la variation du ratio salaires sur rente foncière reflète bien, quels que soient les pays ou les groupes de pays considérés, les prédictions issues de l’analyse comparée des dotations factorielles.

Mais l’hypothèse Heckscher-Ohlin qui fait bonne figure au XIXe siècle, n’est-elle pas caduque au XXe ? On ne saurait a priori s’en étonner : l’économie du XXe siècle est loin d’être identique à celle du XIXe : il est clair, par exemple, que la rente foncière a cessé d’être une variable économique essentielle. On sait également que le progrès technique joue aujourd’hui un rôle plus décisif qu’autrefois et que sa nature est significativement différente. De fait, l’hypothèse a perdu de sa séduction depuis qu’elle a été mise à mal par l’examen par Léontief[35] des intensités factorielles des importations et exportations américaines dans l’après-guerre. Sa position dans les théories du commerce international s’est encore affaiblie depuis que la nouvelle économie du commerce international a mis l’accent sur des schémas alternatifs, que l’on a brièvement évoqués, qui ont le mérite de pouvoir expliquer le commerce intrabranches dont on sait l’importance aujourd’hui.

Les effets Heckscher-Ohlin déterminants pour l’économie du XIXe siècle, seraient devenus secondaires à notre époque. L’affaire paraît entendue, mais l’est moins qu’il n’y paraît. A vrai dire, la question des effets distributifs de l’échange international s’est trouvée au cœur d’un débat récent particulièrement vif. Celui-ci portait sur l’explication de la croissance des inégalités salariales au cœur de l’économie atlantique aux Etats-Unis dans les années 1980. La détérioration relative du pouvoir d’achat du travail non qualifié vis-à-vis du travail qualifié, un phénomène qui touche d’abord les Etats-Unis et de façon détournée l’Europe, est-il, ou non une manifestation de l’extension géographique des échanges de biens ? Les économistes en ont discuté avec une passion qui reflétait l’ampleur des enjeux et de nombreuses études économétriques se sont essayées à faire le départ des multiples causes possibles du phénomène. Voici la conclusion provisoire : l’effet progrès technique, c’est-à-dire le fait que le progrès technique favorise le travail qualifié au détriment du travail non qualifié, domine largement l’effet contagion internationale du salaire. Cette conclusion exonère cependant moins qu’il n’y paraît la responsabilité du commerce dans la montée du phénomène : l’accélération du progrès technique pourrait elle-même être un effet endogène, un choix de spécialisation en réponse aux conditions de la concurrence avec les pays à bas salaires. Cet ouvrage n’est évidemment pas le lieu de trancher ces questions qui relèvent du débat scientifique, et ce même si elles appartiennent aussi au débat politique. C’est du débat politique justement, de l’économie politique de la mondialisation dont nous allons parler maintenant.

 

. L’économie politique de la mondialisation

 

Pour introduire ce débat, le XIXe siècle reste une source d’informations précieuses. L’épisode de l’abrogation des Corn Laws fut ultérieurement suivi du retour à des législations protectionnistes, celle de Méline en France, celles du second Bismarck, celui des années 1880, en Allemagne. L’opinion anglaise s’est elle-même retournée : Robert Peel, l’instigateur de l’abrogation des Corn Laws, s’est tardivement converti au libre-échange, finalement convaincu de son effet positif sur le niveau de vie des travailleurs ; cinquante ans plus tard, Chamberlain plaidait pour la préférence impériale avec un argumentaire opposé. Les évolutions constatées suscitent toutes sortes de questions : pourquoi la coalition protectionniste surprenante des junkers[36] et de l’industrie lourde allemande s’est-elle défaite vers 1895 ? Plus généralement la structure des coalitions politiques dans l’Ancien Monde – capitalistes libre-échangistes, propriétaires terriens protectionnistes, travailleurs hésitants – s’explique-t-elle par les intérêts des protagonistes et ses variations d’un pays à l’autre reflètent-elles la spécificité des structures nationales et des conditions économiques objectives ? Jusqu’où va la symétrie entre l’Ancien Monde, l’Europe et le Nouveau Monde, les Etats-Unis, où les Etats du Sud sont libre-échangistes et ceux du Nord industriel protectionnistes ?

Sans prétendre répondre à toutes ces interrogations, le panorama qui vient d’être rapidement brossé suggère un premier constat : la globalisation déclenchée par les progrès du transport, stimulée par la diffusion des principes du libre-échange, marquée par des migrations sans précédent, a sans doute semé les germes de sa propre destruction. Elle a suscité une réaction endogène aux effets distributifs qu’elle avait créés ou fait percevoir. « Manchester and the English political economists paeruaded Britain, which persuaded Europe », disait Kindleberger à propos du libre-échange. L’Europe dont il parlait se réduisait à une part de son élite économique et intellectuelle. Restait à persuader durablement le commun des mortels et l’électeur.

La mondialisation actuelle est-elle menacée du même sort ?

La question à l’examen renvoie à une « économie politique » qui conduit à distinguer les pays riches, le Nord, et les pays pauvres, le Sud.

Dans le Nord, les interactions entre un marché des biens qui devient mondial et des marchés des facteurs qui restent locaux affectent d’ores et déjà, et vont peut-être dominer dans le siècle à venir, notre destin économique. Déjà, dans les années 1970, les tensions entre les secteurs de biens exposés à la concurrence internationale, où se manifestaient de façon privilégiée les pressions sur les marchés des facteurs, et les secteurs abrités, où la détermination des salaires échappait en partie à la logique concurrentielle, traversait notre vie quotidienne. L’opposition d’alors, entre secteur exposé et secteur abrité, que certains évoquaient en recourant à la métaphore militaire du « front » et de l’« arrière », est datée. Elle renvoie à un mode de transmission particulier des forces générales qui lient les marchés de biens et de facteurs, mais la logique à l’œuvre, celle d’un marché qui domine la volonté de ses acteurs, pris dans un piège d’effets non intentionnels, est similaire, même si elle prend des formes différentes dans le marché mondial, il faut aujourd’hui délocaliser pour rester localisé !

La tendance porte en germe, comme le suggère la théorie élémentaire, l’accentuation de la spécialisation. Ne serait-ce pas aussi le salut ? Au Nord, le high-tech, et, sous-entendu, les hauts salaires, au Sud, le low-tech, et la perspective d’un rattrapage harmonieux. Le scénario est séduisant, mais loin d’être pleinement convaincant. D’une part, la « rente de l’innovation » qu’escompte le Nord risque d’être dissipée par la concurrence en son sein, mais aussi par celle qui viendra des pays en développement, avides d’études scientifiques, boudées dans les pays riches. D’autre part, le scénario n’élimine pas le risque de voir s’opposer de plus en plus « gagnants » et « perdants ». Aujourd’hui, en Europe, chacun gagne aux tee-shirts chinois à bas prix, mais certains le paient d’un effort d’adaptation considérable, sans aucun doute très imparfaitement compensé. Plus encore demain, entre les non-qualifiés et les qualifiés, entre les nomades « très éduqués », mobiles et adaptés à la mondialisation et les autres, le fossé risque de s’élargir et les inégalités de s’accroître. Si la plupart des économistes estiment cependant qu les forces à l’œuvre sont bénéfiques puisqu’elles concourent à l’accroissement de la richesse mondiale, une minorité redoute le caractère aveugle du processus de distribution de ces gains et ses effets sur la distribution des revenus et, partant, sur la cohésion sociale dans les économies occidentales.

Mais l’économie politique de la mondialisation est loin d’être déterminée par le Nord. La Chine, l’Inde, pour ne parler que des géants, ont maintenant opté pour l’ouverture. Répudiant les penseurs marxistes qui leur disaient que l’échange était inégal, insensibles aux sirènes altermondialistes du Nord, ces pays, en tout cas leurs élites, percevant tous les bénéfices qu’ils peuvent en retirer, ont décidé de jouer le jeu du marché mondial. Grande nouveauté de la situation actuelle, le front s’est renversé : les craintes sont au Nord et l’espoir en partie au Sud. En partie seulement, car une partie du monde, l’Afrique en particulier, reste à l’écart du mouvement de progression de la richesse.

La mondialisation réduira-t-elle les inégalités entre nations, en accroissant les inégalités au sein des nations, et en particulier au sein des nations les plus développées ?

C’est un pronostic défendable, peut-être celui du « maximum de vraisemblance », au sens que les économètres donnent à cette expression. En tout cas, l’extension du commerce international agira aussi bien sur le montant de la richesse mondiale que sur sa distribution. Et faute d’un système politique attentif aux gagnants et aux perdants, les réactions de l’électorat peuvent, aujourd’hui comme hier, conduire à des retournements de grande ampleur sur les questions de commerce international. Celles-ci méritent attention, c’est le moins que l’on puisse dire.

 

. Les délocalisations

 

Faut-il s’en protéger et comment[37] ?

Pour les politiques de gauche comme de droite, protéger c’est faire intervenir l’Etat. A gauche, on parle de renationalisation ; à droite, on voit dans la Caisse des dépôts un formidable édredon pour amortir les éventuelles délocalisations. Et puisque le sauvetage d’Alstom – au nom, rappelons-le, de biens mauvais arguments, puisqu’il s’agissait à l’époque de soulager les banquiers et non de défendre l’emploi – a rapporté deux milliards d’euros. Dominique Strauss-Kahn et Nicolas Sarkozy se rejoignent, dans une drôle de pensée unique, sur ces nationalisations temporaires et partielles d’entreprises en difficulté.

Et si protéger, c’était faire exactement l’inverse. S’il s’agissait non pas d’avoir et toujours recours àun « Etat nounou », qui n’a même plus les moyens financiers de jouer ce rôle, mais de donner aux entreprises le moyen de lutter contre leurs nouveaux concurrents. Et si on les laissait tout simplement s’adapter à « ce monde plat » lorsqu’elles s’installent à Bangalore, au Maghreb, ou en Chine. Et si avant de jeter en pâture à l’opinion les délocalisations, comme d’ailleurs les politiciens américains le font avec autant d’énergie, on cherchait à voir comment s’adapter à un phénomène qui ne concerne que 3 à 5% des suppressions d’emploi.

Paul Hermelin qui préside aux destinées de Capgemini et qui vient de racheter l’indien Kanbay, explique très bien comment, en délocalisant plus de 6.000 emplois en Inde, au cours des cinq dernières années, il a pu développer son groupe et surtout créer un millier d’emplois à plus forte valeur ajoutée sur le territoire français. Or Paul Hermelin a été directeur de cabinet de Dominique Strauss-Kahn, lorsque ce dernier était ministre de l’Industrie. Il n’est pas vraiment le prototype de l’ultralibéral dogmatique.

Le groupe Axa, qui tente actuellement de mettre en œuvre un projet de délocalisation au Maroc, à l’horizon 2012 et qui se heurte à l’incompréhension de ses instances syndicales, n’en est pas à sa première expérience en la matière. Et si après avoir installé le back-office de ses activités britanniques en Inde, il poursuit sur cette voie, ce n’est pas pour maximiser les profits à court terme de l’entreprise. Mais pour protéger sa rentabilité et développer de l’emploi à plus forte valeur ajoutée en Europe.

On pourrait multiplier les exemples de ce type, rappeler que la plupart des implantations chinoises d’entreprises françaises ne sont destinées qu’à alimenter l’empire du Milieu, et non à faire revenir en France des produits fabriqués à moindre coût. Et il faudrait sans doute expliquer davantage la logique de ces délocalisations et les effets en termes d’emplois. Car tant qu’on n’arrivera pas à faire comprendre qu’une entreprise qui construit une usine en Chine défend en même temps l’emploi en France, on aura du mal à faire en sorte sinon qu’un discours libéral émerge du débat électoral, du moins que la raison finisse par emporter la majorité. Et pour cela, ce n’est pas du dialogue social qu’il faut développer. C’est du dialogue économique. L’enjeu de la mondialisation en vaut la chandelle.

 

 

 

 

TABLE DES MATIÈRES

 

 

INTRODUCTION

 

1ère Partie

 

CONCEPTUALISATION DU MARCHÉ

 

MARCHÉ, ALLOCATION DES RESSOURCES ET CONCURRENCE

 

MARCHÉ, REDISTRIBUTION DU REVENU ET ASSURANCE SOCIALE

 

MARCHÉ, STABILISATION, CROISSANCE ET INNOVATION

 

2ème Partie

 

L’ALTERMONDIALISME

 

3ème Partie

 

DÉFIS CONTEMPORAINS DU MARCHÉ

 

 

 

 



[1] Enquête réalisée entre juin et août dernier dans vingt pays sur la base d’échantillons de 1.000 personnes dans chaque pays.

[2] In « A gauche de la gauche », le Débat, n° 103, janvier- février 1999, p.38-59.

[3] « L’Extrême gauche plurielle », Editions Autrement, septembre 2006.

[4] Ce ralliement est de « fait » parce que le Parti socialiste a accepté l’alternance avec les gouvernements de droite, non sans en limiter les effets, soit en nationalisant les grandes entreprises, comme ce fut le cas avec Mitterand, soit en s’opposant comme aujourd’hui aux privatisations nécessaires. A voir le bras de fer permanent entre les deux côtés de l’hémicycle de l’Assemblée nationale, sur les atteintes portées au « service public », force est de constater que ce ralliement est loin d’être « de cœur ».

[5] Cette sensibilité est représentée par des amuseurs ou des journalistes tels que les animateurs de « Guignols de l’info » (Canal +) ou comme Daniel Mermet (France Inter). Soulignons encore que, sans être à proprement parler un journal populaire, le Monde diplomatique, est un des périodiques français les plus lus en France et à l’étranger.

[6] La force et les progrès de l’hostilité au libéralismeont été particulièrement visibles lors de la campagne qui a précédé le référendum du 29 mai 2005 sur le traité constitutionnel européen ; le « non » a progressé au-delà des limites habituellesdu vote souverainiste grâce à la dénonciation de l’« Europe libérale » par une grande partie de la gauche et nombre de défenseurs du traité n’ont pas manqué de le présenter comme un « rempart contre le libéralisme ». L’hostilité proclamée de la gauche radicaleau « libéralisme » la fait donc apparaître comme un défenseur important de valeurs largement partagées.

[7] Roger Guesnerie, directeur d’études à l’Ecole des hautes études en sciences sociales (EHESS) depuis 1978 et professeur au Collège de France depuis 2000, in « Economie de marché », Ed. Le Pommier, Paris, septembre 2006.

[8] Formant une catégorie importante de l’analyse économique, elles sont associées aux actions d’un agent économique qui affectent les conditions physiques de la consommation ou les conditions technologiques de la production pour d’autres agents. Elles peuvent être positives ou négatives. Ainsi, la pollution d’un fleuve par une usine située en amont, qui affecte les conditions de production des usines en aval, est une « externalité » négative. « Internaliser » une externalité signifie conduire, par la réglementation ou la fiscalité, les agents économiques à la prendre en compte dans leurs décisions.

[9] Tout effort de maîtrise intellectuelle d’un système complexe comme l’est une économie de marché, suppose une stylisation considérable. La stylisation du marché sans friction, qu’il s’agisse du marché isolé de Cournot-Dupuit ou du marché généralisé de Walras, tombe sous le coup d’un certain nombre d’objections qui portent sur la stylisation des biens, sur la stylisation des comportements, enfin sur la stylisation des ajustements et celle des temporalités. En présentant un échantillon de chacune de ces catégories d’objections, nous rhabillerons peu à peu le squelette du marché stylisé avec la « chair » des marchés réels qui peuvent être observés.

[10] Marché conclu aujourd’hui pour une « livraison » à une date ultérieure. Il existe les marchés à terme de biens physiques (sur le blé, le sucre par exemple) et des marchés à terme financiers (sur les monnaies par exemple). Le marché à terme s’oppose au marché au comptant où l’accord, le paiement et la livraison ont lieu à la même période.

[11] L’hypothèse d’anticipations rationnelles, souvent utilisée dans la modélisation, revient à supposer que les prévisions des agents économiques ne comportent pas de biais systématique, c’est-à-dire sont statistiquement vraies compte tenu de l’information disponible.

[12] Le coût de production d’un bien dépend en général du volume de la production. Le coût marginal est le coût de la dernière unité produite, c’est-à-dire la dérivée de la fonction qui associe le coût à la quantité produite. L’analyse économique oppose les situations de rendements décroissants, où le coût marginal est croissant (il est de plus en plus coûteux d’accroître la production d’une unité lorsque ladite production s’accroît), aux situations de rendements croissants, où il est décroissant.

[13] Le monopole est dit « naturel » lorsque les conditions techniques (rendements fortement croissants) rendent la coexistence de deux entreprises sur un même marché peu justifiable et/ou peu vraisemblable. Tel est encore le cas du monopole concédé par l’Etat à EDF.

[14] Imaginons un grand nombre d’agents (ménages, pays, …) qui procèdent à l’échange des biens qu’ils détiennent et comparons deux formules extrêmes pour cet échange. La première est le marché concurrentiel, la seconde une procédure de marchandage généralisé qui ne fait pas intervenir les prix mais où toutes les coalitions peuvent s’opposer aux arrangements qui les lèsent. La première formule conduirait à un équilibre concurrentiel, la seconde à ce que la théorie des jeux appelle une « allocation dans le cœur ». Un résultat théorique étonnant est que, lorsque la taille du groupe qui échange s’accroît, ces deux formules conduisent nécessairement à des résultats de plus en plus voisins.

[15] Keynes (1883-1946), d’origine britannique, est vraisemblablement l’économiste le plus important du XXe siècle. Après avoir marqué à plusieurs reprises son désaccord avec la politique déflationniste suivie par le gouvernement britannique, en même temps que son insatisfaction croissante devant les théories traditionnelles après 1919, il publie A tractof Monetary Reform (1923), puis un pamphlet contre Winston Churchill, Economic Consequences of Winston Churchill (1925), et enfin son Reatise of Money (1930), première tentative de synthèse de ses idées hétérodoxes. On trouve dans The General Theory of Employment, Interest and Money (1936) une explication théorique du chômage quasi permanent qui sévissait alors en Angleterre, ainsi que les bases d’une interprétation du capitalisme et d’un renouvellement de la théorie économique.

Dans le capitalisme contemporain, les tendances au sous-emploi, selon Keynes, proviennent de trois facteurs : 1° la baisse relative des dépenses de consommation, qui résulte elle-même de l’inégale répartition des revenus, source d’une épargne excessive ; 2° la baisse progressive de l’efficacité marginale du capital, liée à l’insuffisance de la consommationet aux rendements décroissants du capital ; 3° le niveau trop élevé du taux de l’intérêt qui, se rapprochant de l’efficacité marginale du capital, diminue l’incitation à investir. Il n’existe donc aucun correctif automatique au chômage. C’est pourquoi l’Etat doit assumer la responsabilité d’obtenir et de maintenir le plein emploi par une politique appropriée. Cette politique, directement opposée aux techniques déflationnistes utilisées jusqu’alors, est essentiellement monétaire, ce qui permet une intervention efficace de l’Etat sans porter atteinte à l’autonomie de l’entreprise privée. Elle consiste avant tout en une baisse du taux de l’intérêt, destinée à favoriser les investissements privés. Cependant, on doit envisager aussi l’accroissement des investissements publics, ainsi que l’augmentation de la propension à consommer par redistribution des revenus au profit des classes les plus dépensières.

[16] Personnage du Candide de Voltaire qui professe un optimisme béat qui n’est qu’une caricature de la pensée de Leibniz et de Wolff. Les pires catastrophes ne l’empêchent pas d’affirmer que« tout est pour le mieux dans le meilleur des mondes possibles ».

[17]De telle sorte que le multiplicateur est 1 + β + β +…= 1/(1 – β). C’est, comme le savent les étudiants, l’inverse de la « propension à épargner ».

[18] Le sujet, d’ailleurs, possède bien d’autres dimensions qui ne sont pas toutes économiques mais qui sont susceptibles d’interférer avec la dimension économique. Par exemple la dimension démographique. Une population en croissance rapide, quels que soient les avantages que, selon Alfred Sauvy, on lui attache, exacerbe les besoins d’épargne, facteur indispensable du rattrapage du niveau de capital par tête dans un pays en développement.

[19] « Le monde occidental et ses deux capitalismes », article paru dans le Figaro, le 23 juin 2006.

Edmund Phelps, professeur d’économie politique à l’université de Columbia à New-York où il occupe la chaire Mc Vikar ; il a reçu le doctorat honoris causa de l’Institut d’études politiques au cours d’une séance solennelle le 22 juin.

[20] Traditionnellement, la gauche défendait les prérogatives des politiques, supposés incarner la volonté populaire, et son ralliement progressif au pouvoir des juges est une évolution majeure, qui affecte peu ou prou toutes les démocraties mais qui est encore plus frappante dans la patrie du jacobinisme.

[21] In Economie de marché, Editions Le Pommier septembre 2006, p.105 à 107.

[22] Eddy Fougier, Altermondialisation, le nouveau mouvement d’émancipation ? Paris, Ed. Lignes de repères 2004. Du même auteur, voir aussi La Contestation de la mondialisation : une nouvelle exception française, op.cit.

[23] Il s’agit moins en fait d’un strict équivalent de ce que fut jadis la social-démocratie que d’une projection internationale des orientations contemporaines de la gauche modérée européenne : Tony Blair ou Pascal Lamy peuvent se reconnaître dans cette critique de la mondialisation.

[24] Influent dans la formation du « non de gauche » au projet de Constitution européenne, ce courant souffre en France de la même faiblesse que les autres créations de la gauche radicale française ; il suscite relativement peu d’intérêt en dehors de la France.

Souvent de culture marxiste, les « régulateurs » sont en fait des nostalgiques du capitalisme fordiste de l’Etat keynésien et de la croissance des « Trente Glorieuses » : socialistes de gauche ou communistes comme Jacques Nikonoff (qui a succédé à Bernard Cassen à la présidence d’Attac, ils veulent recréer dans le monde de la globalisation le système qu’ils dénonçaient jadis sous l’appellation de « capitalisme monopoliste d’Etat. »

[25] Ce courant rassemble notamment diverses organisations appartenant au réseau de L’International Forum on Globalization (HFG), comme Third World Network, Focus on the Global South, Global Trade Watch ou Global Exchange. Voir IFG (éd.), Alternatives in Economic Globalization. A better World is possible, San Francisco, Berret-Koelher, 2002, et Eddy Fougier, Altermondialisme, op cit.,p 103-108.

[26] Ces idées ont trouvé une formulation assez pimpante dans un livre du philosophe paramarxiste John Holloway, dont le titre est à lui seul tout un programme : Change the World without Taking Powwer. Installé au Mexique, Holloway n’est nullement un réformiste social-démocrate, mais un admirateur du mouvement « zapatiste » du sous-commandant Marcos, qui aurait selon lui, ouvert une nouvelle voie à l’action révolutionnaire en créant une « zone libérée » au Chiapas sans prétendre prendre le pouvoir au Mexique.

[27] Les « alternatifs » et les « antiimpérialistes » sont très clairement les héritiers de divers courants « gauchistes » auxquels la critique de la mondialisation donne une nouvelle jeunesse. L’altermondialisme exprime ainsi l’adaptation de la culture contestataire à une conjoncture nouvelle marquée, d’une part par les mutations du capitalisme contemporain et, de l’autre, par la délégitimation durable de l’expérience communiste, qui se traduit par le reflux du modèle bolchevique de la prise du pouvoir.

Du point de vue des révolutionnaires « classiques » que représentent aujourd’hui les divers groupes trotskistes, l’altermondialisme n’est qu’une idéologie « centriste » qui, dans le meilleur des cas, peut cristalliser des mobilisations importantes, et il ne saurait donc redéfinir à lui seul ni les buts ni même les moyensd’une politique révolutionnaire qui vise toujours la fin du capitalisme à travers la conquête du pouvoir d’Etat.

[28] La mondialisation, pour autant qu’elle existe, concerne au premier chef les biens marchands produits dans l’industrie, et ceux qui en souffrent en France sont d’abord les producteurs du textile, de la chaussure ou de l’automobile, dont on ne sache pas qu’ils ont obtenu grand-chose en matière de politique protectionniste, contrairement à tous ceux qui résistent avec succès à la « marchandisation » de leur secteur d’activité. La « révolution » altermondialiste a ainsi tous les traits d’une révolution préventive, au sens où on parle de « contre-révolution préventive » à propos par exemple des Etats du Sud qui ont fait sécession avant que Lincoln fasse quoi que ce soit pour abolir l’esclavage ; elle est en cela très semblable au « grand mouvement social » de 1995, dont l’enjeu principal était de sauver des régimes de retraite plus avantageux que ceux de tous les salariés français, fonctionnaires inclus.

[29] Ce paragraphe et ceux qui vont suivre est extrait du livre de Roger Guesnerie, professeur au Collège de France, « Economie de marché », Ed. Le Pommier, Paris, septembre 2006.

[30] Avec Adam Smith, Ricardo fait partie des économistes éminents du début du XIXe siècle que l’on appelle les « classiques ». Ils ont été depuis longtemps conscients de la complexité des interactions qui déterminent les prix dans le système productif. Le prix du bien dans un secteur dépend de son coût qui dépend lui-même du prix des intrants nécessaires à la production du bien, donc du prix des biens dans les autres secteurs. La difficulté tient à la circularité du raisonnement. Le prix du bien peut dépendre du prix de tous les autres. S’il y a n biens les prix sont donc les solutions d’un système de n équations (linéaires dans les cas simples auxquels les classiques se référaient le plus souvent) à n inconnues. Aujourd’hui, les tableaux de Léontief donnent une représentation styliséedu secteur productif d ‘une économie nationale qui exprime et quantifie les interdépendances soulignées par les classiques. Mais le recours à l’algèbre linéaire permet de soulager l’analyse.

David Ricardo est en outre l’initiateur d’une théorie dite des avantages comparés qui illustre le besoin d’éducation de l’intuition économique. L’Angleterre produit du textile, sous-entendu produit dans un secteur où le pays est particulièrement productif, et le Portugal du vin, un bien pour la production duquel le pays est géographiquement privilégié. Première situation de spécialisation : l’Angleterre ne produit que du textile et le Portugal produit seulement du vin. Une seconde spécialisation serait celle où le Portugal produirait du textile et l’Angleterre du vin. Il est facile d’imaginer, les deux pays étant de taille comparable, que la première situation est « efficace » quand la seconde ne l’est pas : elle conduit à la fois à produire moins de vin, car le climat anglais ne s’y prête pas, et moins de textile, le Portugal ne possédant pas d’une industrie performante. Si l’on y réfléchit plus avant, les vertus de la spécialisation ne tiennent .pas à ce que l’Angleterre soit dans l’absolu plus efficace dans la production du textile et le Portugal plus efficace dans la production de vin (c’est le point de vue de l’avantage absolu). La conclusion de la comparaison subsisterait même si l’Angleterre était plus efficace à la fois pour produire du vin et du textile que le Portugal. Le nœud du raisonnement est le suivant : lorsque l’Angleterre réduit d’une unité sa production de textile et qu’elle transfère les ressources correspondantes à la production de vin, elle produit moins de vin que ne peut en produire le Portugal au travers de la même opération, c’est-à-dire lorsqu’il réduit sa production de textile et accroît celle de vin. En d’autres termes, ce qui compte, c’est l’« avantage comparé », non l’avantage absolu.

[31] L’économiste français Léon Walras (1834-1910) fut l’un des premiers à développer un modèle mathématique destiné à fournir un cadre rigoureux – analogue, dans son esprit à celui que les modèles mathématiques de la physique théorique fournissent à la discussion des phénomènes physiques– et à visée plus générale – parce qu’il réintroduit la demande – que celui des classiques. Le modèle économique de Walras décrit l’univers du marché généralisé , parfois dit « sans friction » ou « parfait » , où coexistent entreprises, consommateurs et ménages qui produisent ou échangent un grand nombre de biens.

A son nom est associé celui de Pareto qui lui succéda à l’université de Lausanne : ils eurent une descendance brillante.

[32] « La terre australienne contre le travail européen ».

[33] Par définition il s’agit d’un transfert de revenus qui dépend des caractéristiques personnelles des agents, par exemple de leurs goûts, de leurs aptitudes, mais aucunement de leurs actions économiques. La plupart des transferts réellement effectués ne sont pas en ce sens forfaitaires. Parce qu’ils n’ont pas été pleinement conscients de ce fait, nombre d’économistes ont trop facilement accepté de séparer les problèmes d’efficacité des problèmes de redistribution dans leurs analyses. A l’opposé, rappelons que les économistes influencés par ce que l’on a improprement appelé la « tradition marginaliste », Pareto, Hicks, Allais ou même Friedman ont reconnu dans leurs analyses le double registre de l’efficacité et de l’équité ; ils ont admis que les mesures qui améliorent la première doivent s’accompagner, au titre de la seconde, de compensations financières. Mais les solutions qu’ils envisagent, la compensation « forfaitaire » – pour ne pas parler de l’impôt foncier de Walras et de l’impôt sur le capital d’Allais –, sont paradoxalement plus ambitieuses, mais à ce jour moins réalistes. Paradoxalement, ce sont les vues de Friedman, le plus « libéral » d’entre eux, mais le porte-parole le plus éloquent de l’idée d’impôt négatif et de revenu minimum après les années 1960, qui ont été plus influentes.

[34] Ce déclin des rentes foncières en Europe n’a cependant pas été absolu, notamment en France.

[35] Wassily Leontief (1906-1999) : originaire de Saint-Pétersbourg, il a effectué l’essentiel de sa carrière aux Etats-Unis. Sa contribution majeure, qui lui a valu le prix Nobel en 1973, concerne le développement de l’analyse des relations interindustrielles et la construction de tableaux d’entrées-sorties qui fournissent une vue quantitative synthétique des relations entre les secteurs économiques.

[36] Gentilshommes terriens qui, surtout en Prusse, formaient un parti conservateur et nationaliste.

[37] Extraits de l’article d’Yves de Kerdrel paru dans le Figaro, le 14 novembre 2006 sous le titre « Délocalisations et fantasmes électoraux ».


Date de création : 05/12/2006 @ 12:12
Dernière modification : 19/12/2006 @ 12:21
Catégorie : Economie
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