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Synthèses - Interprétation philosophique des théories d'Einstein




INTERPRÉTATION PHILOSOPHIQUE DES THÉORIES D’EINSTEIN
 
 
Rappel des travaux d’Einstein à propos de la relativité restreinte
 
Jusqu’à l’analyse critique faite par Einstein en 1905, la notion de simultanéité semblait intuitive ; elle se rattachait à une évidence immédiate. Einstein a supposé, au contraire, que la simultanéité de deux évènements distincts localisés en A et B devait être fondée sur un critère expérimental : par exemple, un observateur situé à équidistance de A et de B est fondé à recevoir en même temps les signaux lumineux provenant de ces deux points.
Einstein a pu montrer que la vérification d’un tel critère dépendait de l’état de mouvement des observateurs. Ainsi, deux observateurs M et M’, en coïncidence instantanée mais en mouvement relatif (situés par exemple l’un dans un train, l’autre sur la voie), porteront des jugements très différents sur la simultanéité des évènements qui ont eu lieu en A et B.
Or, d’après Einstein, aucune correction ne peut affecter l’un des systèmes dont le mouvement serait apparent par opposition à l’autre système doué d’un mouvement vrai. Aucune expérience, en effet, ne peut mettre en évidence la présence d’un tel mouvement absolu.
Dès lors, il faut associer à chaque évènement E défini par des coordonnées (x,y,z), (x’,y’,z’) dans deux systèmes de référence S et S’, en mouvement relatif, des temps t et t’ différant suivant chaque système. Tout évènement sera donc repéré non par trois mais par quatre nombres (x,y,z,t) qui constituent des coordonnées d’espace et de temps[1].
Seul un signal instantané permettrait une simultanéité absolue. Or aucun signal matériel ou électromagnétique ne peut posséder une vitesse supérieure à une vitesse limite, celle que possède très approximativement la lumière dans le vide (300 000 km/sec.).
 
Le continuum quadridimensionnel[2] présenté par la théorie einsteinienne de la relativité a donné lieu à deux types d’interprétation :
 
        On l’a entendu souvent comme une spacialisation du temps : l’avenir serait déjà là, nous ne ferions que le découvrir peu à peu en progressant le long de notre ligne d’Univers, comme lorsque nous avançons dans la lecture d’un livre dont la dernière page nous attend. Pour avoir reconnu son caractère d’objectivité, cette interprétation a eu souvent les faveurs des théoriciens de la relativité. –
         On l’a entendu encore comme une dynamisation de l’espace rendu inséparable de son devenir ; on reconnaît dans cette interprétation ceux pour qui la spacialisation du temps avait pour conséquence un déterminisme poussé jusqu’à une certaine forme de fatalisme.
    
Quant à l’inspiration philosophique générale, la théorie d’Einstein a suscité, alors même qu’elle était encore débattue, la consécration de plusieurs idéalisations différentes :
 
        Celle du phénoménisme
Tel est le cas du physicien Bridgman (1882-1962) qui a reçu le Nobel de physique en 1946. À partir de la maxime selon laquelle un concept comme celui de la simultanéité n’a de sens pour le physicien que si l’on indique à celui-ci la manière de l’appliquer dans un cas concret, en dégage le principe fondamental d’une méthodologie strictement phénoméniste ; méthodologie selon laquelle les concepts scientifiques doivent se définir, non plus en termes de propriétés, mais uniquement en terme d’expérience effective.
 
        Celle de l’empirisme
Tel est le cas du philosophe et logicien Reichenbach (1891-1953) qui a participé à la fondation du Cercle néo-positiviste de Vienne. Il a vu dans la théorie de l’espace-temps et dans la détermination expérimentale du continuum, la réfutation définitive du rationalisme des synthèses a priori à la manière kantienne et la confirmation des thèses maîtresses de l’empirisme logique.
 
        Celle du mathématisme
D’autres comme l’astrophysicien Eddington (1882-1944) qui a établi la loi de luminosité d’une étoile en proportion de sa masse, ont estimé qu’une telle théorie – qui ne peut s’exprimer exactement que dans le seul langage des équations – vient consacrer l’idéalisme mathématique.
Quant à cet autre astrophysicien, Jeans (1877-1946) – qui a vérifié le principe d’équirépartition de l’énergie et déterminé les vitesses moyennes des molécules –, il estime que le monde de la science classique a changé d’auteur ; la gigantesque machine qu’on croyait l’œuvre d’un ingénieur, nous apparaît maintenant, par la science nouvelle, comme celle d’un pur mathématicien ; elle est faite de « pensée pure ».
Schrödinger (1887-1961), le promoteur de la mécanique ondulatoire, a vu, lui, un merveilleux accord entre la conception moderne de la microphysique (où ce qui est permanent jusque dans les particules élémentaires n’est que forme et organisation où la notion grossière de matière disparaît au bénéfice de pures configurations, de réseaux de relations) et la réflexion que provoquent certaines expériences à échelle humaine dans des domaines très variés. Sa pensée directrice était que « la forme remplace aujourd’hui la substance comme concept fondamental ».
 Brunschvicg (1865-1944) – pour qui la philosophie n’est pas coupée de la science et ne prétend pas à une vérité supérieure – n’hésite pas à dire que c’est « un monde de chiffres », ou comme plus tard Bachelard, « un franc système de la relation ».
 
Avec Einstein et Bohr, on est conduit à s’extraire de ces particularismes pour assister à une démarche scientifico-philosophique
 
Einstein (1879-1955) a été conscient que, pour un philosophe systématique, sa théorie semblerait plutôt le fait d’un opportuniste, tantôt réaliste, tantôt idéaliste, tantôt positiviste. Pour lui, croire que la science se construit par de simples inductions tirées de l’expérience, c’est méconnaître l’effort de l’esprit. Il n’admettra pas l’exigence positiviste de définir un concept par sa seule vérificabilité, comme le montrera son opposition irréductible à l’indéterminisme quantique : il refusera en effet d’étendre au déterminisme, le principe de méthodologie qu’il avait appliqué lui-même à la simultanéité, c’est-à-dire de la réduire à la seule prévisibilité.
Certes, il n’y a plus chez lui comme chez Kant de catégories inaltérables, liées à la nature de notre entendement, mais il juge nécessaire que nous nous forgions des catégories si nous voulons interpréter l’expérience, et c’est en ce sens qu’on peut les dire a priori.
« L’expérience peut, bien entendu, nous guider dans notre choix des concepts mathématiques à utiliser, mais il n’est pas possible qu’elle soit la source d’où ils découlent […] C’est dans les mathématiques que réside le principe vraiment créateur. En un certain sens, donc, je tiens pour vrai que la pensée pure est compétente pour comprendre le réel, ainsi que les Anciens l’avaient rêvé (Conférence d’Oxford, 1933). »
 
Bohr (1885-1962) dont la démarche n’est pas « purement » scientifique comme celle de presque tous ses contemporains (et des nôtres), relève de la philosophie naturelle, au même titre que celles de Newton ou d’Einstein. C’est ce qu’Heisenberg[3] a exprimé en disant que Bohr a toujours pensé les phénomènes atomiques d’une façon intermédiaire entre la physique et la philosophie. On voit dans tous ses écrits la physique bénéficier de l’esprit critique et du type de rigueur propres à la philosophie.
Une des conséquences les plus générales de la théorie quantique est que, dans un état quelconque d’un système atomique, les valeurs que peuvent prendre les grandeurs physiques ne sont pas déterminées comme pour un système classique, mais sont distribuées statistiquement. Ces distributions présentent de remarquables relations de réciprocité pour tout couple de grandeurs dont les opérateurs A, B, ne commutent pas : entre les grandeurs statistiques moyennes, ∆ A, ∆B des déterminations de telles grandeurs on a l’inégalité ∆A.B > hC où C représente la valeur moyenne de l’opérateur AB-BA dans l’état considéré du système, et h la constante de Planck. En particulier la détermination exacte d’une des grandeurs, entraîne une indétermination complète de l’autre.
Afin d’élucider cette situation, Bohr a analysé avec soin les conditions dans lesquelles les déterminations des grandeurs en question peuvent s’effectuer, du moins en principe, par des mesures physiques, et il a décelé ainsi la source des indéterminations réciproques dans le fonctionnement même de l’appareil de mesure. Ce dernier, qui est nécessairement un système macroscopique, à notre échelle, « enregistre » son interaction avec le système atomique. C’est cette opération de mesure qui, par son caractère macroscopique, donne lieu à des limitations réciproques dans l’emploi des concepts classiques pour la description de ce processus ; comme ces concepts sont les seuls dont nous disposons comme moyen de communication objectif de notre expérience, ces limitations font partie intégrante de la théorie atomique et en assurent la cohérence logique. C’est pour faire ressortir cette nécessité logique que Bohr a introduit le mot de « complémentarité », pour désigner la relation d’exclusion mutuelle ou de limitation réciproque qui peut exister entre des phénomènes atomiques, – la définition du phénomène devant inclure la spécification complète des conditions d’observation, y compris l’enregistrement qui la clôture.
La complémentarité – exclue en physique classique – ne peut apparaître que dans le cadre plus large d’une causalité statistique.
Le caractère très général de la complémentarité (son idée maîtresse) – entre les aspects mutuellement exclusifs que présentent les phénomènes quantiques –, l’engagea à réfléchir sur les applications possibles de cette relation à d’autres problèmes. Il signala notamment l’intérêt qu’il y aurait
à envisager sous cet angle, les points de vue apparemment contradictoires qui se présentent en biologie, en psychologie et dans les relations humaines en général.
 
Reste à analyser la position des philosophes face à la nouvelle physique
 
a) La parenté cachée de Bohr (1885- 1962) avec Husserl (1859-1938)
 
Bohr, n’a cessé de se référer avec insistance à la relativité générale[4]. Tandis qu' Einstein raisonnait, s'agissant de physique quantique, sur la réalité physique sans s'interroger sur les moyens de lui donner un sens, Bohr refaisait à chaque pas la même démarche : quel est le sens de la coordonnée (ou de la quantité de mouvement) ? Pour le savoir, il ne faut pas seulement chercher par quels procédés matériels on mesure ces grandeurs, mais aussi comment on peut «dire à d'autres hommes ce que nous avons fait et ce que nous avons appris ».
        On voit ici le souci de communication converger avec les préoccupations d’Husserl. Lisons par exemple L'origine de la géométrie : Husserl y montre la géométrie comme «tradition devenue vide de sens », faute de la « réactivation des activités originaires enfermées dans les concepts fondateurs». De plus, il montre comment les idéalités géométriques, d'abord surgies dans la conscience du «premier inventeur », atteignent à une objectivité idéale grâce à la médiation du langage : l'humanité est d'abord communauté de langage ; le monde objectif, dans la mesure où tout ce qu'il contient peut être nommé, présuppose les hommes et leur langage universel, qui de son côté se rapporte au monde.
        La convergence de pensée entre Bohr et Husserl est encore plus manifeste à propos de la notion de phénomène. Bohr a pour habitude de revenir au sens étymologique, mais le précise et l'enrichit considérablement. Le phénomène, dans le domaine quantique, concerne les objets microscopiques, mais pas eux seuls : il est leur manifestation dans des conditions expérimentales déterminées. Non seulement la description du phénomène ne peut faire abstraction de ces conditions, mais encore – selon l'énoncé du postulat quantique – le phénomène lui-même n'a pas de «réalité physique autonome » par rapport à elles. Ces conditions, enfin, sont humaines de quelque façon. S'il faut, en effet, les décrire en termes de concepts classiques, c'est que ceux-ci sont seuls compatibles, selon Bohr, avec le «langage ordinaire » et les « définitions pratiques ». Seuls compatibles avec l'expérience de l'espace, du temps et du mouvement que nous devons à notre vie d'êtres corporels.
        Voici maintenant Husserl, qui exige de son lecteur « l'abandon des attitudes naturelles liées à notre expérience et à notre pensée, bref un changement radical d'attitude ». Nous sommes ici très près de la « révision radicale de notre attitude envers la réalité physique » que demande Bohr. Comme les autres physiciens, Einstein pose l'objet comme une évidence première et croit pouvoir dans tous les cas mettre de côté sans examen son mode d'apparaître instrumental ou sensoriel ; celui-ci, en tant que tel, n'a rien à nous dire sur l'objet, pas plus que l'enveloppe qui contient une lettre ne nous révèle le contenu de la missive. Pour Bohr, au contraire, le dispositif expérimental qui fait apparaître telle ou telle grandeur physique contribue non seulement à la définition de cette grandeur, mais encore à celle de l'objet qui en est porteur. A nouveau, nous sommes tout près de la phénoménologie husserlienne pour qui, selon la formule de Lévinas, « Les modes d'apparaître de la chose ne sont pas des caractères ajoutés, par les procédés de la connaissance, à la chose existante ; ils font son existence même ».
        Un dernier essai d'éclairage philosophique fera saisir encore mieux, peut-être, l'originalité de Bohr en même temps que sa parenté cachée avec Husserl.Ils’agit de la notion« d’être ».Qu'est-ce que cela veut dire, être ?» Voilà la question, en effet.
Les philosophes se la posaient au moins depuis Aristote ; ils avaient inventé le mot ontologie pour désigner le savoir sur l'être. Husserl a fait une percée décisive en posant qu'il y a des régions de la réalité, et que (pour reprendre encore une expression de Lévinas) « être ne signifie pas la même chose pour chacune de ces régions». L'ontologie générale ne suffit donc pas : il faut des ontologies régionales.
Galilée,dit Husserl, a découvert l'ontologie de la nature : c'est la géométrie. Cela signifie simplement ceci : les objets matériels ont pour essence d'être des«choses étendues» et d'avoir à chaque instant une position déterminée[5]. Mais si on lit Galilée à la lumière des analyses de Bohr, il faut ajouter que l'ontologie galiléenne comprend aussi un second principe, aussi important que le premier : les objets physiques sont détachables des conditions de leur manifestation ; ils existent indépendamment d'elle, et peuvent donc être étudiés (au moins théoriquement) comme tels. Pour imposer ce principe, Galilée a combattu ceux qui refusaient de croire à la réalité des satellites de Jupiter et des montagnes de la Lune, en arguant que ces objets n'étaient visibles qu'à travers une lunette astronomique et n'étaient donc que des créations de cette lunette, des artefacts purs et simples. L'importance de ce principe n'est pas diminuée par le fait qu'il découle du premier.
La portée de la mécanique quantique, telle que Bohr l'a comprise, apparaît maintenant plus clairement. Le postulat quantique signifie que le second principe de l'ontologie galiléenne ne vaut pas pour les objets quantiques : ceux-ci ne sont pas détachables des conditions matérielles de leur manifestation, ils y adhèrent au contraire plus ou moins complètement. Comme le second principe galiléen découle du premier, sa fausseté implique celle du premier : les objets quantiques ne sont pas des « choses étendues », en ce sens qu'ils n'ont pas nécessairement à chaque instant une position déterminée. Bohr a précisé ce qu'il faut entendre par là dans ses analyses sur la complémentarité des descriptions causale et spatio-temporelle.
L'interprétation husserlienne de la découverte méthodologique de Galilée comme la formulation d'une ontologie régionale nous conduit donc tout naturellement à deux conclusions, l'une générale, l'autre concernant la mécanique quantique selon Bohr. La thèse générale, due à Husserl, est que chaque science s'occupe d'une région déterminée, et que par suite elle doit être fondée sur l'ontologie régionale correspondante.
D'où une conséquence polémique dont l'importance s'est accrue depuis Husserl : « La vraie méthode est commandée par la nature des objets de la recherche et non par nos préjugés et nos anticipations ». Les disciplines qui ne cessent de pousser comme des champignons, et qui se bornent à copier les méthodes de la physique (par exemple la psychologie « scientifique » déjà dénoncée par Husserl), sans s'être jamais demandé si la région qu'elles étudient relève vraiment de l'ontologie galiléenne – ces
disciplines usurpent le nom de sciences[6].
La thèse concernant la mécanique quantique découle des analyses qui précèdent : on a découvert au XXe siècle une nouvelle région du monde physique, la région quantique, pour laquelle l'ontologie régionale de Galilée ne vaut plus. Le postulat quantique de Bohr exprime le fondement ontologique de la mécanique quantique, il définit l'ontologie quantique. Le principe fondamental de cette ontologie est que les objets quantiques sont adhérents aux conditions de leur manifestation.
Le caractère ontologique de la différence entre physique classique et physique quantique explique pourquoi il était si difficile de comprendre la mécanique quantique au moment de sa création, et pourquoi cela reste aujourd'hui (même si quelques physiciens le nient peut-être) tout aussi difficile. En effet, les fondements ontologiques de la physique classique s'obtiennent à partir de l'ontologie du monde réel par deux opérations.
. Il faut d'abord amputer le monde réel, non seulement des « qualités secondes » des objets (couleur, odeur, goût...), comme l'expliquait Galilée dans le passage cité plus haut, mais plus généralement de leurs propriétés usuelles (par exemple leur utilité ou leur danger) et des valeurs qui leur sont attachées (importance, beauté, désir, crainte...).
. Il faut ensuite préciser ce qui reste : l'exactitude absolue inhérente à la géométrie est étrangère au monde réel. Amputer et préciser sont certes des opérations qui n'ont rien d'anodin ; mais il reste quand même des traits communs importants entre le monde réel et celui des physiciens classiques. D'abord, dans le monde réel aussi nous avons affaire à des objets spatiaux. Ensuite, s'il est vrai que dans le monde réel les conditions de la manifestation d'une chose ne sont pas des détails dont on peut faire abstraction (comme le physicien, quand il théorise, fait abstraction de la procédure expérimentale qui lui a permis de mettre en évidence l'objet de son étude) – s'il est vrai que les modes d'apparaître d'une chose réelle « font son existence même » (selon l'expression de Lévinas commentant Husserl) – il n'en reste pas moins qu'à travers ces modes d'apparaître, à travers le flux des sensations constamment changeantes, la conscience atteint une chose unique, identique à elle-même ; si différentes que soient les images de la cathédrale de Rouen aux différentes heures du jour qu'a peintes Monet, nous savons pourtant – sans quitter pour autant le monde réel, sans devenir physiciens un seul instant – que ces images sont celles d'un objet unique, celui précisément que désignent les mots « cathédrale de Rouen ».
L'ontologie de la physique classique, si différente soit-elle de celle du monde réel (du monde de la vie, comme disait Husserl), est donc encore proche, en un sens, de celle-ci. Cette relative proximité, cette parenté du monde de la vie et du monde de la physique classique est le fondement de
l'illusion des physiciens, qui croient dur comme fer que ces deux mondes
n'en font qu'un. (Comme nous vivons à « l'âge de la science », les illusions
des scientifiques sont partagées par beaucoup d'autre gens). Mais cette même parenté permet aussi d'utiliser en physique classique bien des intuitions formées par l'expérience du monde de la vie.
Par contre la région quantique a des propriétés bien plus paradoxales, bien plus contre-intuitives que la région de la physique classique. Son ontologie bat carrément en brèche celle du monde réel. L'effort que nous tentons spontanément pour constituer, à partir de plusieurs résultats d'expérience, un objet unique (une «cathédrale de Rouen»), échoue ; il est définitivement voué à l'échec, pour les raisons qu'a découvertes Bohr et que l’on tente d'expliciter en parlant de la région quantique. C'est bien cela que désignait Bohr au début, quand il parlait de l'« irrationalité » de la théorie quantique. Il se rendit compte par la suite que ce terme était impropre et cessa de l'utiliser.
 
b) L’opposition entre deux conceptions des rapports entre philosophie et science   
 
De Bergson (1859-1941) à Bachelard (1884-1962), selon Gérard Chazal[7], nous n’avons pas le passage d’une philosophie quelque peu éloignée de la science en train de se faire à une philosophie instruite des avancées de la physique. On sait que Bergson n’était pas ignorant en matière scientifique et qu’il se tenait parfaitement au courant de ce qui se passait en ce domaine. Son débat avec Einstein en témoigne et relève moins d’une supposée incompréhension de Bergson de la théorie physique que d’une approche philosophique différente. De Bergson à Bachelard nous avons l’opposition entre deux conceptions des rapports entre philosophie et science.
        Pour Bergson, la philosophie est première. Non pas qu’elle aurait à contester les acquis de la science, mais son rôle est de les interpréter de manière à les rendre conformes aux cadres de la philosophie définis par ailleurs. En quelque sorte, et dit d’une manière un peu schématique, le rôle de la philosophie est d’instruire la science quant à la signification de ses résultats en les ramenant, à leur juste place, c’est-à-dire une place subordonnée à la réflexion philosophique. C’est cette démarche que l’on retrouvera plus tard chez Merleau-Ponty dans son article « Einstein et la crise de la raison », en particulier dans sa conclusion : « Le monde, outre les névrosés, compte bon nombre de ‘rationalistes’ qui sont un danger pour la raison vivante. Et, au contraire, la vigueur de la raison est liée à la renaissance d’un sens philosophique qui, certes, justifie l’expression scientifique du monde, mais dans son ordre, à sa place, dans le tout du monde humain. » C’est cette conception de la réalité qui fait voir çà Merleau-Ponty après Bergson, des paradoxes tel que celui dit  « d’Einstein, Podolsky et Tosen, dans la théorie de la relativité, paradoxes qui n’existent que dans la mesure où la pensée n’a pas effectué la conversion qu’appelle la nouvelle physique.
        Quant à Bachelard, à l’opposé de cette idée d’une philosophie instruisant la science, il développe celle d’une philosophie s’instruisant auprès de la science. D’où son attachement à l’histoire des sciences qui, à travers les débats, les polémiques, les ruptures qui la traversent, révèlent la manière dont se constitue la pensée scientifique. La conception des concepts scientifiques de l’empirisme premier et du réalisme naïf au rationalisme appliqué et au matérialisme instruit sont des profils que le philosophe a pour mission de retracer.
La fonction critique de la philosophie chez Bachelard vient en quelque sorte après coup, dans ce qu’il appelle « une histoire jugée » et ne peut pas définir a priori les cadres et la place de la pensée scientifique.
Enfin, pour conclure sur la question de la continuité, il semble bien que les développements les plus récents de la physique atomique en définissant une longueur minimum en-dessous de laquelle la notion même d’espace devient problématique et une durée minimum en-dessous de laquelle la notion de temps n’a plus de sens, longueur et durée de Planck[8], donne tort à Bergson. Les concepts et les formules de la physique, espace-temps à plusdequatredimensions,non-localité,intricationquantique,superposition d’états…se sont non seulement de plus en plus éloignés des représentations du sens commun mais s’y trouvent en radicale rupture. Le souhait bergsonien d’une définition des concepts scientifiques en continuité avec les concepts du sens commun, même en ménageant autant d’étapes que l’on voudra ainsi qu’il le disait dans Durée et simultanéité[9], semble devoir être définitivement et radicalement abandonné. Cet abandon, Bachelard l’a assumé sous la forme de la rupture épistémologique.
 
Et conclure avec François Lurçat
 
« Si la difficulté d'accepter l'ontologie quantique est d'abord une difficulté pour ainsi dire corporelle, elle est d'autre part grandement renforcée par la tradition intellectuelle de l'Occident. Il est vrai que Lévinas a pu repérer chez Platon, Aristote, Descartes une thèse qui « aurait dû servir de fondement à une philosophie pluraliste où la pluralité de l'être ne s'évanouirait pas dans l'unité du nombre, ni ne s'intégrerait en une totalité ». Mais la tendance qui affirme ou sous-entend la validité d'une ontologie unique et rejette la notion même d'ontologies régionales a largement prévalu. Chez Einstein on peut voir comment l'influence de Spinoza, en même temps que la passion de la géométrie, l'ont poussé vers le monisme. Par contre la formation philosophique de Bohr, l'influence de Hoffding et sa passion de jeunesse pour Kierkegaard le prédisposaient à se sentir à l'aise dans les ruptures, à accepter le pluralisme.
Dans la lettre-préface des Principes de la philosophie, Descartes écrivait : ‘Ainsi toute la philosophie est comme un arbre dont les racines sont la métaphysique, le tronc est la physique, et les branches qui sortent de ce tronc sont toutes les autres sciences, qui se réduisent à trois principales, à savoir la médecine, la mécanique et la morale’. Cette conception de la physique comme science centrale et science modèle, cent fois réfutée, est aujourd'hui plus puissante que jamais ; elle va de pair avec la thèse de la validité universelle de l'ontologie galiléenne. Il est donc digne d'attention que la mécanique quantique soit venue – si l'on veut bien accepter la lecture selon Bohr qui vient d'en être proposée – démentir ces vieilles erreurs de l'intérieur même de la physique. Avec Bohr la physique elle-même s'est ouverte à la pluralité de l'être. »
 


[1] En mécanique relativiste, les coordonnées (x,y,z,t), (x’,y’,z’,t’) d’un même évènement E rapporté à deux systèmes galiléens S et S’, sont liés par la transformation : x’ = x– vt /√ 1– β;y’= y ;x’= x ; t’= t – (β/c) x /√ 1– β2 dite transformation de Lorentz et où β = v/c.
[2] Le continuum espace-temps, dans les théories relativistes, est l’espace à quatre dimensions dont la quatrième est le temps. Il a été créé par Einstein à dessein de réaliser une théorie unitaire de l’Univers (temps cosmique muni d’une direction).
[3] C'est dès 1924 que le physicien allemand Heisenberg (1901-1976) prit contact avec Niels Bohr, sous l’inspiration des idées développées à cette période à l’Institut de physique de Copenhague, institut créé à l’intention de Bohr, et dirigé par lui de 1920 jusqu’à sa mort.
  
[4] La relativité générale (ou généralisée), extension du principe de relativité, consiste en une théorie non euclidienne de la gravitation. Celle-ci prévoit notamment une courbure des rayons lumineux issus des étoiles fixes dès que les rayons passent au voisinage des corps de grande masse ; ainsi une constellation normalement occultée par le Soleil devient visible grâce à la courbure des rayons lumineux.
[5]  C'est bien ainsi qu'on peut lire un passage fameux de L'Es­sayeur (Galilée, octobre 1623): «Je dis que je me sens nécessairement amené, sitôt que je conçois une matière ou substance corporelle, à la concevoir tout à la fois comme limitée et douée de telle ou telle figure, grande ou petite par rapport à d'autres, occupant tel ou tel lieu à tel ou tel moment, en mouvement ou immobile (...) et par aucun effort d'imagination, je ne puis la séparer de ces condi­tions ; mais qu'elle doive être blanche ou rouge, amère ou douce, sonore ou sourde, d'odeur agréable ou désagréable, je ne vois rien qui contraigne mon esprit à l'appréhender nécessairement accompagnée de ces conditions (...)» (Trad. Christiane Chauvi­ré).
 
[6] Voir à ce sujet F. Lurçat et L. Lurçat, De la crise des sciences européennes au désastre de la lecture, chapitre premier de F. Lurçat : « L'autorité de la science », éd. du Cerf, Paris, 1995.
 
[7] Extrait de l’article intitulé Bergson et Bachelard face à la nouvelle physique, dans l’ouvrage Bachelard Bergson, Continuité et discontinuité, PUF, nov. 2008, p.163-165.  
[8] Planck est venu au monde en temps où la physique du continu – natura non fecit saltus – comme Leibniz l’avait écrit était encore souveraine. Mais c’est lui qui, sous la contrainte de la logique interne d’une évolution et de faits nouveaux, a fixé les bornes de la continuité et introduit le saut, par ce concept de quantum élémentaire d’action , à la fois parce qu’elle a les dimensions d’une action (énergie multipliée par un temps) et qu’elle n’intervient en définitive que par multiples entiers. C’était bien introduire une composition granulaire là où tous les physiciens pensaient que la continuité était reine..
[9] « Nous voulons ménager toutes les transitions entre le pont de vue psychologique et le point de vue physique, entre le Temps du sens commun et celui d’Einstein », Durée et simultanéité, Paris, PUF, Quadrige, 1998, p.1.



Date de création : 09/05/2012 @ 08:29
Dernière modification : 09/05/2012 @ 08:39
Catégorie : Synthèses
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