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Suivi des progrès aux USA - Suivi USA février 2012



SUIVI USA FÉVRIER 2012
 
À quoi pourra-t-on mesurer les progrès internes que les USA sont à même de réaliser dans la prochaine décennie ? 
 
BASE SEPTEMBRE 2011
 
(a)À la réforme financière
 
Elle ne se limite pas à la réforme des règles du jeu et les ratios qui s’appliquent à l’ensemble de la profession. Ces nouvelles règles de régulation approfondie des acteurs de la finance et de prévention des risques systémiques constituent un cadre à l’intérieur duquel les responsables bancaires et financiers doivent réapprendre à pratiquer leur métier de base. Il consiste à financer avec discernement la vieille et la nouvelle économie, plutôt que d’encourager la docilité illimitée des spéculateurs. L’idée fait son chemin, mais à pas comptés, tant les intérêts personnels sont encore prévalents et le poids du passé prégnant. En effet, la caste financière américaine, quelques milliers d’individus, conserve un poids exorbitant sur la gestion de l’économie du pays, notamment à travers la banque de l’ombre, non réglementée, qui draine d’immenses fonds spéculatifs.
 
(b)À la croissance économique
 
Certes l’économie redémarre et elle continue à créer des emplois, mais le progrès se mesurera d’abord dans la durée au fait que l’Amérique redonnera la priorité aux investissements d’avenir générateurs de création de richesse : l’éducation, la recherche, le capital-risque et les infrastructures…[Dans le domaine de la recherche, les États-Unis possèdent encore des atouts incontestables. En 2011, sur les 12 Nobel attribués, 6 sont revenus à des chercheurs américains, autant que pour le reste du monde]. En tout état de cause, les retombées des nouveaux investissements d’infrastructure et de technologie prendront des années à se matérialiser. Compte tenu des hommes en cause, les États-Unis devront sans doute modérer leurs dépenses militaires ainsi que leurs engagements sociaux de retraite et de santé, et réapprendre à faire de l’investissement dans les nouvelles technologies et dans les banques de proximité pour financer les PME américaines.
Pour y parvenir ils devront basculer d’un déficit intérieur et extérieur sans retenue et d’une financiarisation à outrance de leur économie vers un financement du développement des activités et services traditionnels et de pointe, intégrant de multiples innovations. Ils ont commencé à le faire, notamment dans le domaine médical, des télécommunications et de la biologie. De telles politiques de longue haleine vont de pair avec la conquête de nouveaux marchés à l’étranger. Dans cette perspective, la crise de 2008 est un catalyseur précieux. La mutation pourrait avoir lieu au cours des deux prochaines décennies. Les changements de mentalité ont débuté. On commence à parler de la création d’une banque des infrastructures. Mais on est encore loin du compte, ce qui explique l’atonie récente de l’économie américaine. Souvenons-nous qu’il n’y a pas de bonne finance sans bonne industrie. Or les États-Unis ont besoin d’avoir accès à des liquidités suffisamment abondantes et bon marché, pour être en mesure de financer la prochaine étape de leur redéploiement industriel.
 
(c) À la politique internationale
 
En outre, le progrès deviendra perceptible à travers le monde si la puissance américaine se retire des conflits du passé, y compris ceux qui s’éternisent aujourd’hui, sans pour autant laisser derrière elle des situations chaotiques de guerres civiles ou régionales. Il est tout de même extraordinaire de s’enliser dans une guerre en Afghanistan tandis que les guérillas de la drogue ont fait 20 000 morts à quelques portées de fusil de la Californie, sans que les États-Unis aient pu guérir ce cancer sont ils sont en partie la cause. L’imposition de la force demain continuera à comporter la maîtrise des armements de supériorité, mais elle exige dès à présent la capture précoce, universelle, efficace de l’information exacte qui permette l’action chirurgicale partout et en tout temps. Ce n’est pas seulement l’Amérique qui est menacée, c’est le fluide mondial qui est susceptible d’être pollué. Là encore les États-Unis ont, avec très peu d’autres nations, une avance extraordinaire, non plus comme gendarme du monde, mais comme agent hygiénique en chef.
Pour ce faire, il leur faudra désormais investir massivement dans leurs services diplomatiques qu’ils pourront financer grâce à une décrue sélective de leurs dépenses militaires.
 
(d)À l’évolution du Moyen-Orient
 
L’Amérique est à un tournant au Moyen-Orient : elle peut décrocher et focaliser sa présence militaire sur quelques pays notamment pétroliers ou employer sa force, sa diplomatie et son prestige avec discernement et discrétion comme dans le cas de l’Égypte pour inspirer une autre politique. Son retrait brutal entraînerait la montée en puissance de deux anciens empires sous leur forme moderne : la Turquie et l’Iran. Le risque de bras de fer et de bouleversements contagieux dans l’ensemble de la région sont significatifs et concernent au premier rang Israël. L’Amérique le sait et entend agir de façon responsable. L’autre politique qui pourrait aller de pair avec une présence militaire plus restreinte et sélective, s’inspirerait de Lord Beveridge. Il écrivait en 1947, en exergue de son livre sur la Sécurité Sociale : « La pauvreté extrême engendre la violence extrême ». Dans cet esprit, l’Amérique pourrait prendre l’initiative d’apporter son soutien et donc d’aider à légitimer un plan de reconstruction et de développement pour les populations les plus pauvres et les plus nombreuses du Moyen-Orient. Le leadership économique et financier en reviendrait aux pays de la région qui s’engageraient à suivre cette voie. L’Europe, les États-Unis et certains pays d’Asie apporteraient un savoir-faire industriel et un appui méthodologique. La violence pourrait décroître. L’espoir renaîtrait chez les jeunes au chômage. Une lente marche vers la démocratie pourrait s’amorcer.
 
(e) À une nouvelle alliance avec l’Europe
 
Cette évolution trouvera résonance si l’Amérique réussit à construire un nouveau projet commun avec l’Europe, fondé sur leur complémentarité et leurs valeurs partagées. Le déni de reconnaissance à l’égard de l’Europe n’est pas une politique qui maximalise les chances d’une renaissance économique et géopolitique des États-Unis notamment dans les rapports de force avec la Chine. Les États-Unis commencent-ils à le comprendre ? Une telle reconnaissance nécessiterait de tisser de nouveaux liens humains de confiance entre de nombreux responsables des deux rives de l’Atlantique, sans doute à travers une redéfinition des missions, des méthodes de travail, voire des outils de collaboration. Cela deviendrait indispensable le jour où la Chine renâclerait devant la poursuite de l’unilatéralisme monétaire américain et l’implicite suzeraineté qu’il implique, ou dans l’hypothèse de nouvelles difficultés au Moyen-Orient qui pourraient exiger de mobiliser à bon escient ses alliés d’antan.
 
(f)   À la participation active dans la mise en place d’une nouvelle gouvernance à l’échelle mondiale
 
Comment favoriser à l’avenir la poursuite d’une progression générale des échanges et des niveaux de vie à un moment où le principal interlocuteur des États-Unis est devenu le « reste du monde » ?
Il est clair que les problèmes de gouvernance qui se posent sont d’une rare complexité. Ils interréagissent entre eux et les facteurs internes à chaque pays, régionaux et internationaux s’enchevêtrent. La création d’un centre mondial de la gouvernance que les États-Unis pourraient impulser permettrait de réaliser peu à peu des avancées importantes pour toutes les parties concernées. Les régions développées [s’y trouveraient associées, notamment la Chine, le Japon, l’Inde et l’Europe. Tel est, semble-t-il, le rôle envisagé pour le G20 – à présidence annuellement tournante –, et décliné selon plusieurs thèmes : G20 agricole, G20 économie et finance, B(usiness)20, L(abour)20, etc.].  
 
 
 
(a) À la réforme financière
 
WALL STREET EN PLEIN DOUTE EXISTENTIEL
(Article de PETER EAVIS et de SUSANNE CRAIG – New-York Times du 3 février 2012) [33]
 
Avec l'annonce par Goldman Sachs et Morgan Stanley de résultats médio­cres en 2011, Wall Street est en plein doute existentiel.
Ce trou d'air va-t-il durer ? Beau­coup attendaient une année de profits substantiels dans les banques d'af­faires, malgré le dégrisement imposé aux marchés financiers après la crise de 2008. Or, les chiffres sont là : les bénéfices de Goldman Sachs sont en chute libre (- 67 %), les profits nets des activités d'investissement de Bank of America, qui regroupe Merrill Lynch, ont dévissé de 53 % et ceux de Môrgan Stanley ont plongé de 42 %.
Une partie des tensions expliquant ces contre-performances – crise de la dette souveraine en Europe ou atonie de l'économie américaine – pourraient disparaître. Mais, à terme, la profita­bilité de Wall Street reste menacée, à cause notamment du tour de vis régle­mentaire censé sécuriser les marchés financiers. Les sociétés de Bourse de New York ne vont donc plus pou­voir emprunter ni parier aussi gros qu'avant. Interrogé sur une éventuelle réduction des activités chez Goldman Sachs, son directeur financier David Viniar a botté en touche : "C'est une question des plus cruciales et il est dif­ficile d'y répondre".
Les jeunes banquiers et traders peuvent dire adieu à des salaires supérieurs à ceux de leurs pairs deve­nus conseillers en gestion ou juristes. Cette année, les dégraissages en série, qui touchaient jusqu'ici plutôt les ca­dres supérieurs et intermédiaires, ont décimé les rangs des plus jeunes dans des sociétés comme Credit Suisse, et les bonus sont en chute.
Chez Goldman Sachs, certains analystes junior – qui pouvaient, les meilleures années, gagner jusqu'à 80000 dollars (60500 euros) en espèces au titre des primes de fin d'exercice – ont reçu en 2011 des sommes qui tour­naient autour de 20 000 dollars.
À Wall Street, l'indicateur de référence, c'est le rendement des capi­taux propres (ROE) - qui mesure la capacité d'une banque à générer des profits à partir de ses fonds propres. Si un établissement affiche un profit d'un milliard de dollars pour dix de capitaux propres, son ROE sera de 10 %.
Morgan Stanley incarne bien les af­fres d'une grande société de bourse: diversification ne rime pas toujours avec rentabilité.
Ces dernières années, au lieu de réorganiser des pupitres de négocia­tion ce qui représentait des risques considérables, ses dirigeants ont re­centré l'activité sur la gestion d'actifs - moins volatile mais pas forcément aussi lucrative: l'entreprise a annoncé 4 % de ROE en 2011, contre 23,5 % en 2006. Même cas de figure chez Gold­man Sachs, avec 3,7 % de ROE en 2011 contre 33 % en 2006.
"Allons-nous renouer avec des pro­fits proches "des 25 %, comme au bon vieux temps ? Non. En revanche, à terme, nous devrions revenir autour des 15 %", affirme Ruth Porat, directrice financière de Morgan Stanley.
Si certaines des difficultés rencontrées en 2011 vont sans doute s'atténuer cette année, Wall Street va devoir s'adapter en 2012 aux nouvelles règles qui pourraient laminer les profits. Celles-ci visent les activités dont les sociétés de Bourse faisaient leurs choux gras, comme la né­gociation des obligations ou les produits dérivés financiers.
La règle Volcker, qui veut em­pêcher les investissements spé­culatifs des banques pour leur propre compte, pourrait porter un coup de canif au lucratif né­goce des obligations. Les efforts de consolidation du marché des produits dérivés – avec no­tamment la nécessité de dépôts en parallèle comme garantie – pourraient tuer la poule aux œufs d'or.
Brad Hintz, analyste principal chez Sanford C. Bernstein & Company, estime à 35 % la marge qu'une banque d'investissement re­tire des produits dérivés – un taux qui pourrait désormais tomber à 20 %.
Les sociétés de Bourse les plus so­lides tenteront certainement, réflexe darwinien oblige, de profiter de la dé­faillance des plus faibles.
Les banques américaines pourraient développer de nouvelles activités en Europe. En novembre, les établisse­ments suisses UBS et Credit Suisse ont annoncé de sévères coupes dans leurs activités de valeurs mobilières alors que l'italien UniCredit vient d'in­diquer qu'il abandonnait le marché des actions.
Les premiers mois de l'année 2012 pourraient correspondre à une reprise, avec un retour des investisseurs sur le marché, comme ce fut le cas début 2009, une fois les craintes apaisées.
Jamie Dimon, directeur général de JPMorgan Chase, semble plus opti­miste. Pour lui, étant donné que l'acti­vité des banques d'affaires a toujours connu des hauts et des bas, "quand la situation redeviendra normale, les profits flamberont à nouveau.
 
LA RÈGLE QUI MET LE FEU AUX POUDRES
(Article de ANDREW ROSS SORKIN – New-York Times du 18 février 2012) [42]
 
DAVOS, Suisse – D'habitude, ce sont les banques qui regimbent devant les tentatives de régulation du secteur. Aujourd'hui, ce sont les gouverne­ments étrangers qui montent au créneau, face aux décisions prises aux États-Unis en la matière.
Lors du Forum économique mondial, le mois dernier, les grands banquiers de Wall Street ont trouvé un allié inat­tendu dans leur lutte pour supprimer – ou modifier – la règle Volcker, ce pa­ragraphe de la loi de régulation finan­cière Dodd-Frank de 2010 qui stipule que les banques ne sont pas autorisées à participer à des "opérations pour comptes propres".
En clair, elles ne pourront plus ef­fectuer d'opérations spéculatives sur leurs fonds propres. L'idée, née de la volonté de mettre fin au phénomène du "trop gros pour faire faillite", consiste à séparer les activités à risque de Wall Street de sa mission de financement de l'économie.
Mais à Davos, tous les grands ar­gentiers de la planète ont voulu ren­contrer Timothy Geithner, secrétaire au Trésor américain, pour évoquer une clause qui les met en furie : les res­trictions imposées aux transactions sur obligations d'État étrangères des banques américaines – et peut-être certains établissements opérant aux États-Unis. Or, comme par hasard, une exception est prévue pour les titres du gouvernement américain.
Pour ses détracteurs, cette dispo­sition, encore amendable, risque de renchérir les emprunts souverains, de réduire la liquidité et d'accroître la volatilité du marché des obligations d'État étrangères.
En pleines négociations autour dé la crise de la dette en Europe, toute me­sure menaçant d'alourdir la facture des emprunts de pays comme l'Italie, le Portugal et l'Espagne a de quoi exas­pérer leurs dirigeants.
Dans un courrier au président de la Fed, Ben Bernanke, le chancelier de l'Échiquier britannique George Os­borne indique que "cette réglementa­tion risque de compliquer et renchérir les activités des teneurs de marchés souverains non américains".
Pour les Japonais, cette règle "pour­rait entraîner la fermeture de succur­sales japonaises de banques améri­caines à Tokyo". Pessimistes, ils ont indiqué aux autorités américaines "entrevoir un scénario affectant en cet instant critique la liquidité et la valorisation des obligations d'État sur les marchés obligataires souverains mondiaux".
Les cinq plus grosses banques ca­nadiennes ont aussi écrit à la Fed et à quatre autres agences, au motif que la règle pourrait être contraire à l'Accord de libre-échange nord-américain.
Ces responsables n'ont pas tort : lorsqu'une banque vend une obliga­tion à 30 ans, de l'État français par exemple, c'est souvent contre la repri­se d'une autre, plus ancienne, qu'elle conserve dans l'attente d'un nouveau preneur. Avec la nouvelle règle, l'en­trée de cette obligation dans le "stock" de la banque relève d'opérations pour comptes propres et non d'opérations de tenue de marché. Et c'est là où le bât blesse : si les plus grandes banques américaines se retirent du marché des emprunts d'État, les prix vont flam­ber.
Pour le Trésor américain, cette règle ne devrait avoir qu'un impact limité sur la liquidité des marchés.
Le cas de MF Global et de ses place­ments excessifs dans les obligations souveraines étrangères justifie à lui seul l'existence d'une telle règle. Son président, Jon Corzine, avait pris un pari extrêmement risqué mais à fort effet de levier sur les obligations euro­péennes. Inquiètes, les contreparties financières n'ont plus négocié avec MF Global, conduit à la faillite.
Pour autant, le gouvernement amé­ricain aurait sans doute intérêt à mo­difier le projet de règle Volcker, qui, sinon, risque d'aggraver la prochaine crise – au lieu de contribuer à l'éviter.
 
(b)À la croissance économique
 
LA FAILLITE D’UNE DOCTRINE
(Article de PAUL KRUGMAN – New-York Times du 3 février 2012) [31]
 
Le mois dernier, le National Instante of Economic and Social Research – un groupe de réflexion britannique – publiait un graphique impressionnant comparant l'effondrement économique actuel aux épisodes précédents de récession et de reprise. A un indicateur près, mais qui a son importance – l'évolution du PIB réel depuis le départ du cycle actuel – la Grande-Bretagne s'en sort moins bien que pendant la crise de 1929 : quatre ans après le début de la Grande dépression, le PIB britannique avait renoué avec son précédent record. Quatre ans après le début de notre Grande récession, le pays semble loin de pouvoir regagner le ter­rain perdu.
Son cas n'a d'ailleurs rien d'unique. L'Italie est elle aussi plus mal en point que dans les années 1930 et si l'on ajou­te l'Espagne, qui se dirige à vive allure vers une récession à double creux, faite de reprise avortée et de rechute, trois des cinq grandes économies européen­nes appartiennent désormais au club des "moins bien lotis qu'avant". Certes, tout n'est pas aussi simple et mérite d'être nuancé. Mais quel échec retentissant des politiques ! C'est surtout la faillite de la doctrine de l'austérité qui domine de­puis deux ans les discussions des élites politiques en Europe et, dans une large mesure, aux États-Unis.
Passons aux nuances : dans les années 1930, la Grande-Bretagne connaissait un chômage bien plus élevé qu'il ne l'est ac­tuellement, parce qu'un retour malavisé à l'étalon-or avait déjà plombé l'économie, avant même le début des années noires. En outre, la Grande dépression y a été nettement moins sévère qu'aux Etats-Unis.
Quand bien même, on devrait arriver à faire mieux que dans les années 1930, non ? N'avons-nous pas accompli des progrès considérables en gestion écono­mique depuis 80 ans ? Si. Mais en Gran­de-Bretagne comme ailleurs, dans les hautes sphères, on a décidé d'oublier les leçons apprises dans la douleur au pro­fit de l'idéologie, si commode, des vœux pieux. La Grande-Bretagne était censée incarner "l'austérité expansionniste", ce concept qui prône des coupes claires dans les dépenses publiques en période de récession au lieu d'une augmentation, au motif que cela favoriserait une reprise économique plus rapide. "Ceux qui affir­ment que nous serions face à une sorte d'alternative – la maîtrise de nos déficits ou la promotion de la croissance – ont tort", a déclaré le premier ministre bri­tannique. "On ne peut pas reporter la première pour favoriser la seconde".
Comment l'économie réussirait-elle à prospérer avec un chômage déjà haut et des politiques publiques qui réduisent encore plus les emplois ? C'est une ques­tion de confiance... Ecoutez Jean-Claude Trichet, l'ancien président de la BCE et fervent partisan de cette doctrine : "Je suis fermement convaincu que, dans les circonstances actuelles, des mesures qui rassurent vont favoriser la reprise économique au lieu de l'entraver parce que, aujourd'hui, le facteur clé, c'est la confiance". Mais qui croit encore en la "fée confiance" ? Très vite, les cher­cheurs du FMI et d'ailleurs ont démonté le mythe d'une réduction des dépenses créatrice d'emplois. Pourtant, des per­sonnalités influentes de part et d'autre de l'Atlantique, ravis de cette doctrine si bien assortie à leur idéologie, ont porté aux nues les prophètes de l'austérité, M. Cameron notamment.
Et c'est ainsi qu'en octobre 2010, David Broder, l'incarnation même de la sagesse populaire, a rendu hommage à l'audace du premier ministre britannique, en particulier pour son "dédain des mises en garde des économistes, qui préten­daient qu'un traitement de choc risquait de faire caler la reprise britannique et de replonger le pays dans la récession". Il avait ensuite invité le président Barack Obama à "la jouer comme Cameron" en engageant un "repli immédiat et radi­cal de l'État-providence". Bizarrement pourtant, les mises en garde des experts étaient parfaitement justifiées. Encore heureux que M. Obama n'ait pas pris exemple sur M. Cameron.
Je ne prétends pas pour autant que la politique américaine soit parfaite. C'est vrai, le gouvernement fédéral n'a pas imposé d'austérité tous azimuts. Mais les Etats et les collectivités locales ont taillé dans les dépenses et l'emploi à me­sure que les aides fédérales diminuaient. Ils auraient procédé autrement, nous aurions peut-être déjà renoué avec une croissance endogène.
D'autant que l'Europe continentale risque fort de nous aiguiller dans la mau­vaise direction. Les mesures d'austérité y produisent les mêmes effets qu'en Grande-Bretagne et tout indique une en­trée en récession cette année.
Ce qui est rageant, dans cette tragédie, c'est qu'on aurait pu l'éviter. Il y a 50 ans, n'importe quel économiste – ou même n'importe quel étudiant ayant lu Paul Sa­muelson – vous aurait dit qu'en période de dépression, il fallait à tout prix éviter l'austérité. Mais les décideurs, les ex­perts et, hélas, de nombreux économis­tes ont – pour des raisons généralement liées à la politique – décidé d'oublier tout ce qu'ils savaient. Aujourd'hui, des mil­lions de travailleurs paient le prix de cette amnésie délibérée.
 
LE COÛT HUMAIN DE L’iPAD
(Article de CHARLES DUHIGG et DAVID BARBOZA– New-York Times du 3 février 2012) [36]    
 
Pendant que les ouvriers chinois triment, Apple amasse les profits.
En mai dernier, quand une explosion a dévasté le bâtiment A5, les travailleurs accourus à l'extérieur ont vu des nuages de fumée noire s'échapper des fenêtres brisées. Ils provenaient de l'endroit où les employés polissent des milliers de coques d'iPad par jour.
Deux personnes sont mortes sur le champ, deux autres plus tard, et on a déploré au moins 18 blessés. Les traits d'un homme ont été soufflés par l'explosion, et là où auraient dû se trouver sa bouche et son nez, ne restait qu'un mélange de rouge et de noir.
Le téléphone a sonné chez les parents d'un ouvrier, et une voix a demandé: «êtes-vous le père de Lai Xiaodong ? Il ne va pas bien. Venez à l'hôpital dès que possible».
Six mois plus tôt, ce jeune homme de 22 ans était parti pour Chengdu, au Sud-ouest de la Chine, dans l'espoir de devenir l'un des millions de travailleurs sur lesquels repose le système de fabrication le plus sophistiqué au monde. Celui qui permet à Apple et à des centaines d'autres entreprises de produire des appareils presque aussi vite qu'ils les conçoivent.
Cependant, selon les employés de ces usines, les défenseurs des droits des travailleurs et des documents internes aux entreprises, ceux qui assemblent les iPhones, iPads etc. travaillent souvent dans des conditions difficiles. Cela va d'un environnement pénible à de graves problèmes de sécurité – parfois mortels.
Les heures supplémentaires s'accumulent, certains employés œuvrent sept jours sur sept, et vivent dans des dortoirs bondés. Selon des rapports internes et les défenseurs des droits des ouvriers, ceux qui travaillent pour Apple n'ont pas tous l'âge légal, et les fournisseurs falsifient des dossiers et éliminent sans précaution les déchets dangereux. Mais ce qui les inquiète encore plus, c'est le mépris de certains pour la santé des employés.
Il y a deux ans, dans l'Est du pays, 137 salariés d'un fournisseur d'Apple, forcés à utiliser un produit chimique toxique pour nettoyer les écrans des iPhone, ont été blessés. L'an dernier, en sept mois, des explosions dans les fabriques d'iPad ont fait quatre victimes et 77 blessés. Apple avait déjà été informé des conditions dangereuses de l'usine de Chengdu, selon le groupe chinois responsable de l'avertissement.
«Si Apple a été prévenu, et n'a rien fait, c'est condamnable, estime Nicholas Ashford, ancien président du Comité consultatif national sur la sécurité et la santé. Mais ce qui est moralement répréhensible dans un pays constitue une pratique commerciale acceptée dans un autre, et les entreprises en profitent.»
Apple n'est pas la seule société d'électronique dont les sous-traitants recourent à des pratiques problématiques. Les conditions de travail dans les usines d'où sortent les produits de Dell, HP, IBM, Lenovo, Motorola, Nokia, Sony, Toshiba, etc. sont aussi déplorables.
Des cadres d'Apple, anciens comme actuels, observent que la société a grandement amélioré ses usines. L'entreprise a mis au point un code de déontologie pour ses fournisseurs. Elle a opéré des contrôles, et assuré qu'en cas d'abus avérés, des changements sont exigés.
Les rapports annuels sur la responsabilité des fournisseurs de la marque sont souvent les premiers à dénoncer les manquements. En janvier, pour la première fois, sous la pression de groupes qui militent pour les droits des ouvriers, la société a publié une liste recensant des fournisseurs. Apple affirme que plus de la moitié de ceux qui ont été contrôlés ont violé au moins un aspect de son code chaque année depuis 2007.
Pour Li Mingqi, qui travaillait pour Foxconn Technology à la gestion de l'usine de Chengdu où les explosions ont eu lieu: «le seul souci d'Apple est d'augmenter la qualité du produit et de diminuer les coûts de production». Licencié en avril, il conteste la décision de son employeur, un des partenaires clé de la marque américaine.
Certains anciens cadres d'Apple affirment que la société voudrait améliorer les conditions de travail dans les usines, mais que cela passe après les relations avec un fournisseur crucial ou la livraison rapide des produits.
En janvier, Apple a déclaré l'un des trimestres les plus lucratifs de son histoire, avec 13,06 milliards de dollars (99,45 milliards d'euros) de profits pour 46,3 milliards de dollars (35,25 milliards d'euros) de ventes.
Foxconn est l'un des rares fabricants au monde à posséder des infrastructures d'une taille adéquate pour satisfaire la demande d'iPhones et iPads. Donc, pour Heather White, ancien membre du comité de surveillance des normes internationales du travail de la National Academy of Sciences, Apple «ne quittera ni Foxconn ni la Chine».
Un ancien cadre précise: «nous tentons vraiment d'améliorer la situation. Mais la plupart des gens seraient très perturbés s'ils voyaient d'où vient leur iPhone».
 
Sur la route de Chengdu
 
Environ six mois avant l'explosion de Chengdu, Lai Xiaodong, tout frais sorti de l'université, arrive dans la ville aux 12 millions d'habitants, devenue l'un des pôles de fabrication les plus importants du monde, où les clients s'appellent Amazon, Dell, HP, Nintendo, Nokia ou Samsung.
Le jeune homme mise sur Foxconn Technology, le premier exportateur de Chine et l'un des plus gros employeurs du pays, avec 1,2 million de salariés. L'entreprise assemble environ 40 % de l'électronique grand public du globe.
Lorsqu'il décroche un emploi - il répare des iPads – il remarque les lumières presque aveuglantes des ateliers, qui tournent 24 heures sur 24. Sur les murs, des bannières mettent en garde les 120.000 employés: «Travailler dur ici aujourd'hui ou s'épuiser à trouver un emploi demain».
Le code de déontologie des fournisseurs d'Apple stipule que, sauf circonstances exceptionnelles, les salariés ne doivent pas travailler plus de 60 heures par semaine. Mais chez Foxconn, les interviews, fiches de paye des travailleurs et enquêtes extérieures montrent toutes que certains dépassent ce chiffre.
Très vite, Lai Xiaodong travaille 12 heures par jour, six jours par semaine, selon sa fiche de paye. Il y avait des «postes continus», disent les employés, lorsque ceux qui viennent de terminer leur nombre d'heures doivent se remettre au travail dans la foulée.
Une fois ses journées finies, il regagne sa chambre, juste assez grande pour contenir un matelas, une armoire et un bureau. Elle est plus confortable que les dortoirs de l'entreprise, où vivent 70.000 travailleurs de Foxconn, parfois à 20 dans un trois-pièces, nous explique-t-on.
Lai Xiaodong, qui gagne 22 dollars par jour, est promu: il supervise une équipe de travailleurs. Puis, en mai, une accumulation de poussière d'aluminium, le sous-produit du nettoyage de l'iPad, déclenche une explosion. Le jeune homme meurt.
À l'hôpital, sa petite amie a vu sa peau presque entièrement brûlée. «Je l'ai reconnu à ses jambes, sinon je n'aurais pas su qui c'était», explique-t-elle. Après la mort du jeune ouvrier, les travailleurs de Foxconn ont apporté à ses parents une boîte de cendres. La société leur a ensuite envoyé un chèque d'environ 150.000 dollars.
Dans un communiqué, elle a déclaré que l'usine de Chengdu était en conformité avec toutes les lois et règles pertinentes. Elle conteste également les dires des employés sur le travail en continu, le grand nombre d'heures supplémentaires et les logements surpeuplés.
 
Code de déontologie
 
En 2005, les dirigeants d'Apple remarquent que d'autres entreprises ont rédigé des codes de déontologie pour réguler les pratiques de leurs fournisseurs et décident de suivre le mouvement. Le règlement publié cette année-là exige «la sécurité des conditions de travail dans la chaîne d'approvisionnement d'Apple, un traitement digne et respectueux des travailleurs, et des procédés de fabrication sans danger pour l'environnement».
Mais l'année suivante, un journaliste britannique visite en secret une usine de Foxconn à Shenzhen, où les iPod sont fabriqués, et décrit les longues heures de labeur, les pompes que les ouvriers doivent exécuter en guise de punition, et les dortoirs bondés. Apple inspecte l'usine, une première pour l'entreprise, et exige des améliorations. L'an dernier, la marque avait contrôlé 396 établissements – c'est l'un des plus grands programmes du secteur de l'électronique.
Les résumés de ces audits qu'elle a publiés décrivent des violations régulières du code. L'année dernière, l'entreprise a mené 229 vérifications. Certains aspects se sont légèrement améliorés et le taux de détection des violations fondamentales a diminué. Cependant, sur 93 sites, au moins la moitié des travailleurs dépassent 60 heures, la limite hebdomadaire, et la même proportion travaille plus de six jours par semaine. Selon Apple, si un audit révèle une violation, l'entreprise oblige les fournisseurs à régler le problème dans les trois mois. «Si l'un d'eux n'est pas disposé à changer, nous mettons fin à notre collaboration», affirme-t-elle.
Mais selon d'anciens cadres, depuis 2007, malgré des centaines de violations, moins de 15 fournisseurs ont perdu leur contrat. Un conseiller de Business for Social Responsibility (BSR), cabinet spécialisé dans les questions du travail, engagé à deux reprises par Apple, indique : «Nous avons passé des années à leur dire qu'il y avait de gros problèmes et à recommander des changements ».
 
« Nous aurions pu sauver des vies »
 
En 2006, BSR lance, avec une division de la Banque mondiale et d'autres groupes, un projet visant à améliorer les conditions de travail dans les usines de construction des téléphones mobiles et autres appareils, entre autres en Chine. Foxconn accepte de participer.
Pendant quatre mois, BSR négocie un programme visant à créer des hotlines où les employés pourraient signaler de mauvaises conditions et demander conseil. En janvier 2008, la veille de la mise en place, Foxconn exige des modifications, et le projet capote.
Un an plus tard, un employé chute - ou saute - d'un immeuble après avoir perdu un prototype d'iPhone. Au cours des 24 mois suivants, au moins 18 autres travailleurs tombent des bâtiments d'une façon qui suggère une tentative de suicide. En 2010, Foxconn crée une hotline dédiée à la dépression et commence à offrir gratuitement un soutien psychologique.
«Nous aurions pu sauver des vies, et nous avons demandé à Apple de faire pression sur Foxconn, mais ils ont refusé, déclare le consultant de BSR.
 
Un client exigeant
 
La firme à la pomme oblige ses fournisseurs à spécifier le coût de chaque pièce, le nombre de travailleurs nécessaires et le montant de leurs salaires. Elle calcule alors le prix acceptable de la pièce. Les bénéfices de la plupart des fournisseurs sont minimes.
Ils essaient donc souvent de faire des économies, de remplacer les produits chimiques coûteux par des alternatives bon marché, ou de pousser leurs employés à travailler plus vite et plus longtemps.
Dans le domaine du high-tech, les usines où se fournissent de nombreuses marques offrent de piteuses conditions de travail. Des cadres nous ont déclaré que HP et d'autres leur permettent de réaliser des bénéfices légèrement supérieurs et leur octroient une petite rallonge s'ils les utilisent pour améliorer la situation des travailleurs. «Nos fournisseurs sont très ouverts avec nous, explique Zoe McMahon, responsable chez HP. Ils nous disent quand ils ont du mal à répondre à nos attentes, ce qui influence nos décisions».
 
Le jackpot Apple
 
Décrocher un contrat avec Apple, c'est une reconnaissance de la qualité du travail qui peut ajouter des millions de dollars à la valeur d'une entreprise. Mais la société exige généralement que ses fournisseurs s'engagent à ne rien divulguer, partenariat compris.
Ce manque de transparence permet à Apple de garder ses projets secrets. Pour les défenseurs des travailleurs et les anciens cadres, c'est un obstacle à l'amélioration des conditions de travail et il existe peu de véritables pressions extérieures qui l'incitent à changer.
Certaines sources bien placées estiment que tant que les consommateurs n'exigent pas de meilleures conditions de travail dans les usines de l'étranger - comme ce qui s'est passé pour Nike, Gap, etc. qui ont fait changer les pratiques de leurs fournisseurs - ou que les régulateurs n'agissent pas, un changement radical est peu probable.
«On peut opter pour des usines où l'on travaille dans de bonnes conditions, ou bien choisir de réinventer le produit chaque année, le rendre meilleur, plus rapide et moins cher, ce qui nécessite des usines qui ne correspondent pas aux normes américaines, déclare un dirigeant d'Apple.
Actuellement, les clients s'intéressent plus à un nouvel iPhone qu'aux conditions de travail en Chine.»
 
LES RECETTES AMÉRICAINES POUR CRÉER DE L’EMPLOI
(Article de PIERRE YVES DUGUA, correspondant à Washington. Le Figaro économie du 4 février 2012) [37]es cercles
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La relance tous azimuts porte ses fruits. Depuis 2007, les autorités américaines pratiquent des poli­tiques expansionnistes tant du point de vue monétaire que budgétaire. Elles ont ainsi évité que la crise financière, issue de la crise immobilière, dégénère en dé­pression.
Timidement, avec beaucoup plus de retard que d'ordinaire, l'emploi aux États-Unis s'améliore à nouveau, dans une économie qui a théoriquement renoué avec la croissance depuis l'été 2009. Au cours des douze derniers mois, l'Amérique a recréé près de deux millions d'emplois.
Le premier facteur de redressement tient à la politique de taux zéro pratiquée par la Réserve fédérale depuis la fin 2008. Cette politique contribue à stimuler la demande de crédit dans un pays qui souffre toujours d'une grave crise immobilière, marquée par la baisse des prix.
Mais Ben Bernanke et ses collègues ont utilisé d'autres munitions. À partir de 2008 et jusqu'en 2011, la Fed est allée jusqu'à racheter 2300 milliards de dollars d'obligations du Trésor américain pour entretenir une baisse des taux d'intérêt à long terme. Ces interventions sur le marché secondaire de la dette n'avaient pas pour objectif d'aider au financement du déficit américain.
Contrairement à l'Europe, le Trésor américain n'a jamais eu le moindre problème pour financer ses émissions colossales de dette au cours de cette crise. Ses taux d'emprunt à dix ans restent inférieurs à 2%, comme en Allemagne. La dégradation de la note souveraine des États-Unis par Standard & Poor's, en août dernier, n'a rien changé à ce privilège, celui offert au pays détenant la première monnaie de réserve du monde. C'est la différence majeure avec plusieurs pays de la zone euro qui peinent à se financer.
Au risque de déprimer le dollar, la Fed promet également de maintenir ses taux à des niveaux quasi nuls jusqu'à la fin 2014. Jamais la BCE - qui garde son taux directeur à 1% - n'oserait s'engager ainsi. L'autre moyen de stimuler la demande provient des déficits budgétaires énormes auxquels le Congrès et la Maison-Blanche s'habituent. En 2010 et 2011, ils ont encore approché 9% du PIB. Cette année, on ne voit le gouffre se réduire qu'autour de 7%. La multiplication des baisses d'impôts explique en grande partie cette dérive.
 
Déficit interdit
 
Le laxisme budgétaire au niveau fédéral compense une politique de rigueur que les États américains sont obligés de respecter pour des raisons constitutionnelles: le déficit leur est interdit. Les transferts de crédits fédéraux aux États dans les domaines de la santé sont particulièrement importants. On note à ce propos que la Fed n'a jamais racheté de dette d'États américains, contrairement à ce que fait la BCE en soutenant les marchés des obligations d'États comme l'Espagne ou l'Italie.
Aujourd'hui encore, en dépit d'une dette publique en augmentation constante, le principal sujet de débat à Washington est la prolongation au-delà du mois de mars d'allégements de charges votés fin décembre dans le but de stimuler la demande.
Les mots «austérité» ou «discipline budgétaire» semblent bannis du vocabulaire des élus en campagne. Ben Bernanke, lui-même venu au Congrès cette semaine pour plaider la cause d'un retour à moyen terme à une politique fiscale saine, a insisté sur la nécessité de ne pas aller trop vite.
 
LES DÉFIS DE L’INNOVATION
(Article de RAJEEV MANDRY – New-York Times du 10 février 2012) [38]
 
L'an dernier, les démocraties occiden­tales ont été ébranlées par la hausse du chômage et de la disparité des revenus. Le chômage, surtout chez les jeunes, est persistant et omniprésent – en 2011, il a atteint des sommets aux États-Unis et touché la barre des 45 % chez les jeunes Espagnols. Le surendettement n'est pas seul en cause: si la création d'em­plois a souffert dans les pays industria­lisés, c'est aussi dû à l'érosion massive du secteur industriel et au fait que les nouvelles entreprises se focalisent sur la consommation.
Celles-ci se sont multipliées dans la Silicon Valley, concevoir des produits pour Internet étant relativement facile et bon marché. Ceux-ci nécessitent peu de salariés et sont commercialisables dans le monde entier. L'année 2011 a été excellente, avec l'introduction en bourse de plusieurs start-ups qui ont levé plus de 3,5 milliards de dollars (2,7 milliards d'euros), le meilleur résultat depuis l'an 2000.
Aux États-Unis, les opérations les plus importantes ont concerné Lin­kedln, Zynga, Groupon et Renren, un réseau social chinois. Et l'annonce récente d'une prochaine introduction en bourse de Facebook pour cinq mil­liards de dollars pourrait faire de 2012 le meilleur cru dans ce domaine depuis 1999 et la bulle Internet. Mais toutes ces entreprises reposent sur l'incitation à la consommation, que ce soit par le biais de jeux, de réseaux sociaux ou d'achats groupés au rabais.
De son côté, le secteur des technolo­gies axées sur la santé, les matériaux de pointe et l'énergie ne connaît qu'un suc­cès limité en Amérique. La plupart des entreprises se lançant dans les techno­logies vertes ont absorbé beaucoup de capitaux sans devenir rentables pour les investisseurs. Même celles qui ont réussi à croître, comme Al23 Systems, qui fabrique des batteries lithium-ion sophistiquées, et Tesla Motors, ne sont souvent pas très lucratives. Le succès des start-ups Internet tournées vers la consommation a laissé à la traîne celles qui ont opté pour la production.
La technologie assure une croissance équitable. Pensez à l'oniniprésence des téléphones mobiles dans les pays en développement la planète compte - plus de cinq milliards d'utilisateurs. Auraient-ils tous pu posséder un télé­phone fixe ? Y a-t-il suffisamment de cuivre dans le monde pour raccorder jusqu'aux plus pauvres journaliers en Inde et en Chine qui utilisent actuel­lement un mobile ? Même si c'était le cas, ce cuivre pourrait-il être extrait assez rapidement, sans trop dégrader l'environnement, pour être consa­cré à l'installation de lignes télépho­niques pour des clients aux moyens modestes? Presque tout le confort moderne que l'Occident tient pour ac­quis devra être repensé pour le rendre moins cher et plus adapté à une utili­sation à grande échelle dans les pays émergents.
Il y a donc là une dichotomie, Les éco­nomies occidentales avancées n'arri­vent pas à créer des emplois, en partie parce qu'elles sont incapables de rivali­ser avec l'Asie en matière de fabrication à grande échelle, ce qui limite leur capa­cité à avoir des manufactures de haute technologie d'envergure mondiale.
En Asie, l'émergence de l'industrie – et dans le cas de l'Inde, l'externalisation du secteur informatique – a augmenté les revenus, renforcé le consumérisme et imposé une utilisation plus ration­nelle de l'énergie et des ressources. L'urbanisation et l'industrialisation rapides des pays émergents sont des tendances irréversibles. Soudain, en Asie, des milliards de consommateurs peuvent aspirer au niveau de vie des nations industrialisées. Pour répon­dre à leurs demandes, l'innovation va devoir faire des pas de géant dans les secteurs de l'énergie, de la chimie, de la santé, des transports, de l'eau et des matériaux.
Mais les marchés émergents ont pris du retard en la matière, parce que l'enseignement supérieur, les infrastructu­res de recherche et l'esprit d'entreprise y sont moins bien établis.
L'entreprenariat est une valeur su­prême dans la culture américaine et la faillite n'est pas honteuse. La Silicon Valley est le produit de cet état d'esprit – comme la cuisine française et la mu­sique classique indienne, elle ne peut pas être clonée. En tant que locomotive mondiale de l'innovation, elle devrait faire œuvre de pionnier dans le do­maine des technologies qui permettent d'alléger la pression sur les ressources naturelles de la planète et d'optimiser la production. Or, elle a privilégié les en­treprises qui s'adressent aux consommateurs.
Mais les start-ups doivent être pro­ches de leurs clients, et on pourrait penser que, dans le domaine de l'in­dustrie et des technologies vertes, celles de la Silicon Valley ont du mal à réussir parce que leurs vrais clients se trouvent dans les marchés émergents. 'D'un point de vue économique, le chan­gement climatique et l'utilisation effi­cace des ressources concernent plus les pays en développement. En outre, comme le montre la faillite des start­ups vertes américaines, Solyndra par exemple, l'innovation qui dépend des aides publiques est problématique à long terme.
De même, sur les marchés émer­gents, les entreprises Internet axées sur la consommation sont de pâles copies des idées de l'étranger. Malgré l'expansion rapide du nombre d'inter­nautes de la classe moyenne indienne et chinoise, les consommateurs améri­cains sont toujours les plus nombreux et les plus riches, ce qui fait du pays un pionnier naturel pour les innovations axées sur la consommation dans le do­maine du Web.
Internet pose un défi à l'hégémonie des nations. Son ouverture fait qu'une star t-up Web, où qu'elle soit, peut rayonner dans le monde entier. Mais ce n'est pas vrai de celles qui sont axées sur la production. Une plus grande inté­gration économique et le libre-échange leur donneraient une envergure mon­diale. Pour favoriser l'innovation dans ces secteurs, les nations doivent défen­dre la libre circulation de la technolo­gie, de la main-d'œuvre et des capitaux et créer des institutions et des lois qui vont dans ce sens.
Le talent entrepreneurial, le capital d'investissement et les secteurs qui ont besoin d'innovation pour se trans­former doivent être complémentaires. C'est la seule solution pour que la crois­sance économique mondiale soit véritablement et harmonieuse.
 
RÉINVENTER LA RECHERCHE SCIENTIFIQUE GRÂCE À INTERNET
(Article de THOMAS LIN – New-York Times du 10 février 2012) [39]
 
Durant des siècles, la recherche scien­tifique s'est effectuée en privé, ses ré­sultats étant ensuite soumis à des pairs pour évaluation avant publication par une revue. Pour nombre de scientifiques, toutefois, ce système est rigide, onéreux et élitiste. L'évaluation peut prendre des mois, l'abonnement aux revues est par­fois prohibitif, et le flux d'informations est limité par une poignée de cerbères.
D'après Michael Nielsen, chercheur en physique quantique, c'est un système idéal pour le partage des connaissances, mais seulement "si l'on ne dispose que de la technologie du XVIIe siècle."
M. Nielsen et d'autres partisans de la "science ouverte" estiment que leur domaine accomplirait davantage, et bien plus vite, dans l'environnement de collaboration dénuée de freins que peut offrir l'Internet. En dépit du scepticisme de nombreux scientifiques, leurs idées commencent à se répandre.
Des bibliothèques d'archives et des revues en libre accès, telles qu'arXiv et la Public Library of Science (PLoS), sont apparues ces dernières années. GalaxyZoo est un site de science "citoyenne" ou participative ; sa classifica­tion de millions d'éléments spatiaux a ré­vélé des caractéristiques qui ont suscité un déferlement d'articles scientifiques. ResearchGate connaît un succès gran­dissant en tant que site de réseau pro­fessionnel (basé à Berlin), sur lequel des chercheurs échangent savoir et articles, et trouvent des collaborateurs.
Selon les éditeurs de revues tradi­tionnelles, la science ouverte est at­trayante... en théorie. Car, en pratique, "la communauté scientifique est plutôt conservatrice", explique Maxille Clarke, rédactrice en chef de la revue Nature. El­le ajoute que la publication traditionnelle reste "un critère en matière de subven­tion, d'emploi ou de titularisation."
M. Nielsen, 38 ans, a interrompu une brillante carrière sciçntifique pour écrire Reinventing Discovery : The New Era of Networlzed Science (Réinventer la découverte : l’ère nouvelle de la science en réseau) ; il admet que les scientifiques "sont très timorés, et lents à adopter nombre d'outils Internet",
Le domaine évolue vers un modèle de travail en collaboration, "parce que cela convient mieux à l'écosystème actuel, au mondé relié par Internet", déclare Bora Zivkovic, blogueur chronobiologiste et fondateur de la conférence annuelle ScienceOnline.
ResearchGate a été conçu par Ijad Ma­disch. Ce virologiste et informaticien de 31 ans, diplômé de Harvard, s'explique : "Je veux rendre la science plus ouverte." Doté de peu d'applications à sa création en 2008, le site a été restructuré d'après les réactions des utilisateurs. Le nombre d'adhérents est monté en flèche, atteignant près de 1,3 million, affirme M. Ma­disch. Sorte d'amalgame de Facebook, Twitter et Linkedln, le site affiche des pages consacrées aux profils, commen­taires, groupes et offres d'emplois, ainsi que des boutons "j'aime" et "suivre"; toutefois, seuls les scientifiques sont in­vités à échanger en ligne. Il propose éga­lement un moyen simple mais efficace de contourner l'accès restreint des revues, avec son système de dépôt d'articles par "auto archivage".
Greg Phelan, directeur du départe­ment de chimie à la State University of New York (Cortland), utilise le site pour trouver des collaborateurs, des opinions d'experts, et consulter des articles de revues auxquelles sa modeste univer­sité n'a pas accès. Mais bouleverser le statu quo – c'est-à-dire ouvrir à tous les informations, articles, idées et solutions dans le domaine de la recherche – continue à tenir davantage du rêve que de la réalité. Les revues traditionnelles ont un argument de poids : elles fournissent un service essentiel mais coûteux. .
"Nous devons couvrir nos frais", rap­pelle Alan Leshner, directeur de la pu­blication pour la revue à but non lucratif Science. Ces coûts avoisinent les 40 millions de dollars (30,5 millions d'euros) par an : plus de 25 rédacteurs et auteurs, le personnel, des bureaux en Amérique du Nord, Europe et Asie, sans parler des frais d'impression et de distribution.
Lesrevuesenlibreaccèsvalidées par des pairs, telles que Nature Communications et PLoS One, facturent aux auteurs des frais de publication – respectivement 5000 et 1 350 dollars – afin de couvrir leurs dépenses, certes plus modestes.
M. Madisch reconnaît que son site n'intéressera peut-être jamais les nom­breux scientifiques chevronnés pour qui les réseaux sociaux représentent une perte de temps. Mais, dit-il, attendez que la nouvelle génération de chercheurs, nourrie de ces nouveaux médias, dirige ses propres labos. "Si on vous avait pré­dit, il y a des années, qu'un jour les gens partageraient sur Facebook toutes leurs photos et leurs informations personnel­les, vous ne l'auriez pas cru", affirme-t­il. "Nous n'en sommes qu'au début. Le changement est pour demain."
M. Leshner admet que les choses bou­gent : "Le modèle des revues scientifi­ques sera-t-il le même dans 10 ans ? J'en doute fort. Je crois en l'évolution."
 
RÊVES DE GRANDEUR À LA SILICON VALLEY
(Article de ERICA GOODE – New-York Times du 18 février 2012) [43]
 
SAN FRANCISCO – Atha Fong, 22 ans, a du mal à expliquer à sa mère en quoi consiste exactement son tra­vail de responsable produits chez iS­koot. "Elle comprend que je travaille avec des ingénieurs pour réaliser des applications pour mobiles, mais ça s'arrête là."
Néanmoins, son salaire de plus de 70 000 dollars (53 000 euros), avec stock-options et portefeuille d'actions, contribue grandement à apaiser les in­quiétudes parentales.
Ivan Lee, 25 ans, a refusé une offre alléchante de Microsoft pour lancer sa propre entreprise. Il met au point des jeux GPS qu'il espère voir un jour do­miner le marché. Avec son diplôme de ler cycle en poche, Bansi Shah, 23 ans, a accepté un poste chez Lattice Engi­nes, petite start-up de San Mateo, où el­le gagne quasiment le maximum d'une fourchette comprise entre 80 000 et 130 000 dollars pour un responsable produit débutant, plus une participa­tion.
Ces jeunes d'une vingtaine d'an­nées, frais émoulus de l'université, sont les plus récents des migrants high-tech de la Silicon Valley, attirés par la vague des start-up et des fonds de placement qui au cours des dix-huit derniers mois ont créé un nombre très important de postes. Ils ont hâte d'ajouter leur ingrédient au bouillon de culture technologique dans lequel ils baignent, douillettement installés, à l'abri du moindre soupçon de réces­sion mondiale, pour l'instant.
"Nous avons toujours eu cette force d'attraction", lance Julie Hanna, en­trepreneuse en série et administratri­ce de nombreuses sociétés prospères. "De plus, il y a un véritable contraste entre nous et le désert économique des autres régions. Ici l'argent coule à flot."
Et les cycles expansion-récession y sont endémiques. Nombre d'habitants plus anciens se souviennent encore très bien des pics vertigineux des an­nées 1990 et des abysses épouvantables qui ont suivi. Pourtant, gonflés à bloc par la frénésie d'initiatives, beau­coup de jeunes nouveaux venus affi­chent un optimisme et une assurance qu'aucun économiste ne saurait ternir. Pour ceux qui ont observé les généra­tions successives atterries ici, cette dernière vague paraît culottée, trop confiante et incapable d'une attention soutenue. D'autres voient en eux une conscience sociale et une maturité qui les différencie des chercheurs d'or hi­gh-tech des années 1990.
A peine sortis de leurs universités, la plupart doivent encore convertir l'ar­gent qu'ils gagnent en preuves de leur compétence. A San Francisco, où l'im­mobilier est hors de prix, ils ont ten­dance à louer plutôt qu'acheter, favori­sant la colocation. On les voit au volant de Honda ou de Ford, ou parfois d'une Mini Cooper. Et comme le veut la tra­dition des start-up ici, ils s'habillent en jeans et. autres tenues décontractées.
Les temples de la Valley – Facehook. Google, Twitter, Zynga – sont au cen­tre de leurs préoccupations. Certains ont créé leur société. Presque tous ont déjà flirté avec l'idée. "J'ai toujours ça dans un coin de la tète ", confie Danny Schauffer, qui après la fac a trouvé un job chez Facebook.
Beaucoup ont commencé à refu­ser des offres d'emplois avant même d'avoir leur diplôme, assaillis par les recruteurs en mal de candidats pour boucher les trous des sociétés qui ont pignon sur rue et des start-up, qui au dernier recensement, au dire de Rus­sell Hancock, directeur général de Joint Venture, un organisme d'analyse des tendances dans la région, étaient environ 23 000.
Dès leur sortie de l'université, les ingénieurs informaticiens, en position de force, peuvent exiger des salaires à six chiffres, bonus, participations dans l'entreprise et stock options en sus. Mais les compétences techniques ne sont pas essentielles. L'explosion des médias sociaux attire aussi des diplômés en histoire, psychologie ou mu­sique, ainsi qu'un nombre croissant de femmes et autres minorités.
Ici, la création d'entreprise reste la potion magique. Avec une idée et quelques centaines de dollars, chacun peut tenter sa chance. "Je perdrai peut-étre deux ans de salaire, mais qui ne risque rien n'a rien", dit M. Lee, qui reçoit toujours régulièrement des propositions des recruteurs de .Face- book et de Google, mais se rémunère 2 000 dollars par mois et partage une maison avec d'autres employés de sa société, Loki Studios.
"C'est un beau rêve : être son propre patron, diriger sa propre entreprise. On a tous un ami qui s'est lancé dans une start-up et a fait fortune. Alors on veut voir si ça peut marcher pour nous aussi." Pourtant, selon lui, ce ne sont pas les milliards qui le font courir. "Les longues heures de travail, le stress, les hauts et les bas – si ce n'est que ça qui compte, on s'abîme vite la santé".
Randy Komisar, capital-risqueur et entrepreneur en série, s'inquiète de l'attitude cavalière de certains jeunes loups. " Ils ont trop d'estime de soi, af­firme-t-il. Tout le monde crée son `app' et sa start-up, et tout le monde amasse des fortunes. " La plupart, poursuit-il, "n'ont aucune idée de la façon de s'y prendre pour concevoir un produit assez solide pour tenir dans la durée. Je suppose qu'à un certain moment, ce jeu des chaises musicales s'arrêtera et on s'apercevra qu'il ne manque pas qu'un siège, mais des centaines de mil­liers, et on se retrouvera avec des milliers de gamins qui, en comptant tous apprendre les uns des autres, n'auront rien retenu."
 
DEUX ÂGES D’OR METTENT LE MONDE SOUS PRESSION
(Article de CHRISTIA FREELAND – New-York Times du 18 février 2012) [44]
 
Il y a dix ans, l'économiste Jim O'Neill annonçait à la communauté financière occidentale la transformation du monde que provoquerait l'essor des marchés émergents – quatre mastodontes qu'il a baptisés les BRIC : le Brésil, la Russie, l'Inde et la Chine. Mais une autre dy­namique est à l'œuvre dans l'économie mondiale actuelle : l'ascension, à l'Ouest, des "un pour cent" les plus riches et l'apparition de ce que beaucoup qualifient de nouvel âge d'or.
Au XIXe siècle, la révolution industriel­le et la ruée vers l'Ouest en Amérique ont créé à la fois l'âge d'or et les magnats vé­reux qui l'ont dominé. Aujourd'hui, alors que la révolution technologique et la mondialisation redessinent l'économie mondiale, la transformation économique qui en résulte voit apparaître un nouvel âge d'or et une nouvelle oligarchie.
Nous vivons en fait non pas un mais deux âges d'or, simultanés mais un peu différents. Il s'agit du second pour l'Oc­cident et du premier pour les marchés émergents. La nutation économique que nous traversons est encore plus spectaculaire qu'au XIXe siècle et concerne des milliards de personnes, sur une grande partie du globe.
"Structurellement, elle est beaucoup plus extrême aujourd'hui, et ce à de mul­tiples égards, indique Michael Spence, Prix Nobel d'économie et conseiller du gouvernement chinois. Étant donné l'importance prise par les économies émergentes, c'est juste un peu plus compliqué. C'est tellement différent des évolutions économiques passées que je pense que ce sont des questions auxquelles nous n'avons jamais été confrontés."
L'âge d'or des marchés émergents est le plus facile à comprendre. La Chine, l'Inde et certaines parties de l'Amérique latine et de l'Afrique s'industrialisent et s'urbanisent, comme l'Occident l'a fait au XIXe siècle mais avec, en plus, une révolution technologique et une économie mondialisée. Les pays de l’ex-Union soviétique ne s'industrialisent pas – Staline est déjà passé par là – mais ils remplacent les structures défaillantes de planifica­tion centrale qui coordonnaient leurs économies claudicantes par un système de marché, et nombre de leurs habitants voient leur niveau de vie augmenter. Dans tous les pays émergents, ceux qui en bénéficient le plus sont les élites. Dans le même temps, des dizaines de millions de personnes intègrent la classe moyen­ne et des centaines de millions sortent de la pauvreté.
L'Occident participe à l'âge d'or des marchés émergents. Les capitaines d'in­dustrie de Dallas à Düsseldorf emploient désormais la plupart des paysans deve­nus urbains des pays émergents. Voilà de bonnes nouvelles pour les oligarques occidentaux, qui peuvent être simultanément des industriels véreux à l'ancienne et des magnats de la technologie du XXIe siècle. Mais la transition est beaucoup plus dure pour la classe moyenne occi­dentale, secouée par ces deux âges d'or.
La puissance combinée de la mondiali­sation et de la révolution technologique a également décuplé la vitesse de.la trans­formation économique des marchés émergents, ce qui explique pourquoi la thèse des BRIC de Jim O'Neill a été si fortement confirmée.
"Nous assistons à une croissance beaucoup plus rapide dans les pays en développement, notamment la Chine et l'Inde, parce que les politiques et les technologies occidentales ont permis de délocaliser un grand nombre de tâches assez peu qualifiées" dans ces pays, dé­clare Daron Acemoglu, professeur de science politique au MIT et originaire de Turquie, Etat qui, selon Jim O'Neill, est l'un des onze marchés émergents qui rejoindront prochainement les BRIC.
Mais l'âge d'or du monde en déve­loppement n'est pas sans tensions ni conflits. Maintenant que la télévision et Internet peuvent illustrer concrètement l'écart économique entre un ouvrier d'usine, disons, au Brésil, et ce que la classe moyenne considère comme la norme en Occident, même une crois­sance de 5% ou plus peut paraitre trop lente. C'est particulièrement vrai quand les riches des pays en développement mènent une vie d'oligarques ultra-ri­ches du XXIe siècle qui aurait ébloui un Rockefeller ou un Carnegie.
Les deux âges d'or créent d'intenses pressions politiques et sociales, en par­tie parce que le changement est toujours difficile, et en partie parce que ce genre de bouleversement brutal a des consé­quences très inégales. Par ailleurs, le monde ne dispose plus de la soupape de sécurité qui permettait, au moins tem­porairement, d'évacuer certaines des pressions de la révolution industrielle: les Européens pauvres pouvaient émi­grer vers le Nouveau Monde. Mais n'oublions pas que, malgré cette option, il a fallu un demi-siècle de révolutions et de guerres avant que les conflits et les inégalités créées par l'industrialisation et l'urbanisation ne soient finalement réglées en Occident.
Pour John van Reenen, qui dirige le Center for Economic Performance de la London School of Economics, "l'humani­té finira par prospérer. Le capitalisme fonctionne, mais à moyen terme, pen­dant 30 ou 40 ans, des recompositions violentes pourraient avoir lieu."
 
SAVOIR EXPLOITER LE DÉLUGE DES DONNÉES
(Article de STIVE LOHR – New-York Times du 18 février 2012) [45]
 
L'expression désigne les dernières avancées technologiques à l'origine d'une nouvelle appréhension du monde et des modes de prise de décision. Selon le cabinet d'analyse technologique IDC, la nasse de données disponibles augmente de 50 % par an. Il parle aussi d'un double­ment de volume tous les deux ans.
Les analystes aident les entreprises à donner un sens à ce déluge de données – connexions Web, commentaires sur les réseaux sociaux, logiciels et capteurs qui suivent les cargaisons, les fournisseurs et les clients – pour orienter les décisions, rogner les coûts et doper les ventes.
L'an dernier, le cabinet d'études Mc Kinsey Global Institute prévoyait pour les États-Unis un déficit de 140 000 à 190 000 experts en analyse approfondie et de 1,5 millions de gestionnaires de données.
Toujours selon eux, les administrations des économies développées d'Europe pourraient économiser plus de 149 mil­liards de dollars (113 millions d'euros) grâce aux gains d'efficacité opération­nelle liés à l'exploitation des données volumineuses. Des scientifiques aux sportifs en passant par les publicitaires et les soignants, tous se convertissent aux processus heuristiques et décisionnels fondés sur les données.
"C'est une révolution", estime Gary King, directeur de l'Institute for Quanti­tative Social Science à Harvard. "Ce n'est que le début, mais la vague de la quantification alimentée par l'explosion des nou­velles sources de données va balayer tous les secteurs – universités. entreprises et administration. Personne n'y échappe­ra". Les plus récents des super-riches de la Silicon Valley chez Google et Facebook excellent à associer les données Web – re­cherches, commentaires et messages – et la publicité en ligne. Le mois dernier, le Forum économique mondial à Davos a décidé de classer les données parmi les actifs économiques, aux côtés des devises et de l'or.
Non seulement les flux de données augmentent, mais il s'en crée constam­ment de nouveaux. Tous les équipements industriels, voitures, compteurs électriques et conteneurs du monde en­tier sont truffés de capteurs numériques qui enregistrent le lieu, le mouvement, les vibrations, la température et même l'évolution chimique de l'atmosphère et transmettent ces informations. En couplant ces capteurs à des calculateurs; on étend Internet au monde des objets. Le phénomène du Big Data profite aussi d'un meilleur accès aux informations. En 2009, la ville de Washington a lancé Data.gov. un site où le public peut consul­ter quantité de renseignements officiels.
Les outils informatiques qui piochent dans la mine d'informations disponibles sur Internet gagnent rapidement du terrain. C'est particulièrement vrai des techniques d'intelligence artificielle – traitement du langage naturel, recon­naissance des formes, etc.. Les applications sont multiples. Que ce soit pour son moteur de recherche, ses publicités ou ses voitures robots expérimentales, Google utilise l'intelligence artificielle : l'analyse d'une masse de données conduit à une décision immédiate.
Ce trésor d'informations nourrit les progrès en informatique. Voyez les algorithmes de l'apprentissage automatique: plus il y a de données, plus la machine apprend. Siri, l'application d'Apple pour iPhone qui parle et répond à vos deman­des, en est l'exemple type: grâce aux mil­lions de questions posées, cet assistant personnel s'améliore constamment.
Pour Erik Brynjolfsson, économiste au MIT, tous les secteurs – commerce, économie et autres – prendront leurs décisions en fonction des données et de l'analyse plutôt que de leur expérience et de leur intuition. "Nous aurons ainsi une approche plus scientifique", souligne-t-il. L'analyse fouillée des données devient aussi la règle dans le sport, y compris dans le football anglais ou le baseball américain, comme en témoigne le livre Moneyball, dont l'adaptation au cinéma, Le Stratège, est nommée aux oscars.
Les commerçants analysent les ven­tes, les tarifs mais aussi les données économiques, démographiques et météorologiques pour adapter leurs pro­duits dans certains magasins et décider des réductions. Les transporteurs opti­misent les tournées de leurs camions en exploitant les données sur les livraisons, les délais et la circulation.
Les sites de rencontre en ligne pio­chent en permanence dans leurs listes de caractéristiques personnelles, réactions et échanges pour améliorer les algorith­mes servant à former des couples. La police s'appuie sur la géolocalisation et l'analyse de variables comme les histori­ques d'arrestations, les jours de paie ou les jours fériés, les événements sportifs et la pluie pour anticiper les "points chauds" de la criminalité et déployer des hommes en conséquence.
Dans un travail paru l'an dernier sur 179 grandes entreprises, le professeur Brynjolfsson et deux de ses collègues ont constaté que celles qui optaient pour un "mode de décision en fonction des don­nées" obtenaient des gains de productivi­té de 5 à 6 %, non attribuables à d'autres facteurs. Ces données volumineuses multiplient les possibilités de prévision et ouvrent des perspectives pour la santé publique ou la modélisation économique. Des chercheurs ont constaté un pic des requêtes sur Google liées aux "symptô­mes grippaux" ou au "traitement de la grippe" plusieurs semaines avant la re­crudescence des consultations d'urgence dans les hôpitaux d'une région pour des malades atteints par le virus.
Avec leur nouvelle initiative Global Pulse, les Nations unies entendent bien exploiter cette masse d'informations au service du développement dans le monde. Grâce à un logiciel pouvant inter­préter le langage naturel, l'organisation analysera les réseaux sociaux et les SMS pour prévoir les destructions d'emplois, les réductions de dépenses ou les épidé­mies dans une région précise. Il s'agit de pré-orienter les programmes d'aide à partir d'alertes précoces informatiques et d'éviter ainsi qu'une zone ne replonge dans la pauvreté.
En juillet, le National Bureau of Eco­nomic Research organise un atelier sur les "données volumineuses et leurs op­portunités". Le phénomène transforme l'étude du fonctionnement des réseaux sociaux. Ce type d'analyse exige de plon­ger dans des séries monumentales de données recensant les comportements collectifs en ligne. On apprend ainsi que les connaissances avec lesquelles on communique peu sont les meilleures sources d'informations sur un emploi possible. Leur sphère sociale étant légè­rement différente, elles voient des oppor­tunités invisibles pour soi et ses amis.
Les chercheurs peuvent repérer des formes d'influence ou des pics d'échan­ges sur une question en suivant les mots les plus employés sur Twitter. "Jé sur­veille les brusques poussées d'activité, les points chauds que je veux décrypter", confie Jon Kleinberg, professeur à Cor­nell, dans l'État de New York. "Sans le Big Data, ce type d'analyse est impossi­ble". Cette évolution n'est pas neutre et les défenseurs de la vie privée l'assimi­lent à un Big Brother commercial.
D'autant que les statisticiens et les informaticiens-évoquent tin risque accru de taux d'erreurs lié à la taille des séries à manipuler et à la finesse des mesures. Quand on cherche une aiguille digne d'intérêt dans une immense botte de foin, observe Trevor Hastie, professeur à Stanford, on risque de tomber sur "des tas de brins de paille qui y ressemblent".
Les matériaux bruts ainsi fournis peuvent aussi conduire à des statistiques trompeuses ou des enquêtes factuelles biaisées, ce qui constitue pour Rebecca Goldin, mathématicienne à la George Mason University en Virginie, l'une de leurs "utilisations les plus pernicieuses". Les simplifications explicatives sous-tendant ce type de données ont leurs limites, même si elles facilitent la compréhension. Un modèle peut repérer une corrélation et en tirer une inférence statistique injuste ou discriminatoire qui pénalisera la personne en quête d'un produit, d'un prêt bancaire ou d'une assurance santé. Mais nous avons visi­blement dépassé le point de non-retour. "Notre culture a changé", affirme Andrew Gelman, statisticien et politologue à Columbia. " Les chiffres et les statistiques sont devenus intéressants et drôles. C'est cool maintenant".
 
RÉPUBLICAINS : LE SYNDROME DU « CONSERVATISME SÉVÈRE »
(Article de PAUL KRUGMAN– New-York Times du 18 février 2012) [46]
 
Mitt Romney a un don pour les mots – surtout s'ils sont autodestructeurs. Le 10 février, il s'est encore illustré, en se qualifiant devant la Conservative Political Action Conference de "gouverneur sévèrement conservateur".
Comme l'a noté Molly Bail du maga­zine The Atlantic, il "décrit le conser­vatisme comme une maladie". Mark Liberman, professeur de linguistique à l' Université de Pennsylvanie, a fourni une liste des mots qui précèdent le plus souvent l'adverbe "sévèrement". Voici le top cinq, par fréquence d'utilisation: handicapé, déprimé, malade, limité et blessé.
Ce n'est évidemment pas le message que Mitt Romney voulait faire passer. Pourtant, si on observe la course à la no­mination présidentielle au sein du Grand Old Party, les Républicains, on peut se demander si c'était un lapsus. Manifes­tement, le conservatisme américain moderne est mal en point. Commençons par Rick Santorum qui, selon les sondages, est le favori actuel des Républicains vo­tant régulièrement aux primaires, avec 15 points d'avance sur Mitt Romney. Tous les internautes ont entendu parler de ses remarques de 2003 sur l'homo­sexualité, l'inceste et la bestialité. Mais sa bizarrerie va plus loin.
L'an dernier, par exemple, il est monté au créneau pour défendre les croisades médiévales contre la "gauche améri­caine qui déteste la chrétienté". Toute question historique mise à part (quel­ques massacres d'infidèles et de juifs en­tre amis, quelle importance ?), qu'est- ce que cet argument vient faire dans une campagne du XXIe siècle ?
Et il ne s'agit pas seulement de sexe et de religion : il a également déclaré que le changement climatique est un canular qui fait partie d'un "plan ma­gnifiquement concocté" par "la gauche" pour permettre "au gouvernement de renforcer son contrôle sur votre vie". On peut dire que ce genre de théorie de conspiration n'est pas l'apanage de Rick Santorum, et c'est exact : l'entonnoir sur la tête est devenu l'accessoire habituel-, sinon de rigueur, du GOP.
Ensuite, il y a Ron Paul, arrivé second avec un joli score dans le Maine, bien qu'il soit de notoriété publique que des bulletins d'information racistes (aux relents de théorie du complot) ont été pu­bliés sous son nom dans les années 1990 et qu'il ait déclaré que la guerre de sé­cession et le Civil Rights Act étaient tous deux des erreurs. De toute évidence, une grande partie de la base républicaine est à l'aise avec des opinions dont on pour­rait penser qu'elles sont extrémistes.
Et enfin, Mitt Romney, qui sera proba­blement choisi, malgré son échec évident à établir de quelconques liens affectifs. La vérité, bien sûr, c'est qu'il n'a pas été un gouverneur "sévèrement gravement conservateur". Son succès le plus mar­quant est une réforme de la santé identi­que en tous les points importants à la ré­forme nationale promulguée par Barack Obama quatre ans plus tard. Et dans un monde politique rationnel, sa campagne serait axée sur cette réussite.
Mais voilà, il veut être le candidat républicain, et quelles que soient ses convictions personnelles réelles – s'il croit en autre chose que l'obligation de devenir président – pour gagner les pri­maires, il a besoin d'électeurs vraiment sévèrement conservateurs, dans les deux sens du mot.
Il ne peut pas s'appuyer sur sa carrière de gouverneur. Il n'a pas non plus réel­lement tenté de se servir de son expé­rience professionnelle, même avant que des questions difficiles (et appropriées) soient posées sur ces activités.
Au lieu de cela, ses discours de cam­pagne reposent presque entièrement sur des chimères et des mensonges destinés à correspondre aux délires de la base conservatrice, Non, Barack Obama n'est pas un président qui "a commencé son mandat en s'excusant au nom de l'Amé­rique", comme l'a encore déclaré Mitt Romney il y a une semaine. Mais ce mensonge classé "quatre Pinocchios", par le vérificateur d'information du Washing­ton Post est au cœur de sa campagne.
Pourquoi le conservatisme américain se retrouve-t-il si détaché des faits et du rationnel qu'il les contredit parfois ? Cela n’a pas toujours été le cas après la réforme de la santé que Mitt Romney veut nous faire oublier suit un plan initia­lement prévu par le think-tank conserva­teur Heritage Foundation !
En bref, le long jeu de dupes du conser­vatisme économique et des partisans for­tunés qu'il sert a finalement mal tourné. Pendant des décennies, le GOP a rempor­té les élections en parlant des divisions sociales et raciales. Chaque victoire a apporté son lot de déréglementation et de baisse d'impôts pour les riches - un pro­cessus qui a atteint son summum avec la réélection d'un George W. Bush en défen­seur de l'Amérique contre des terroristes homosexuels mariés, avant d'annoncer qu'il avait été élu pour privatiser la sé­curité sociale. Mais au fil du temps, cette stratégie a créé une base qui croit vrai­ment toutes ces balivernes - et l'élite du parti a perdu le contrôle.
Si l'éventail des candidats républicains est si pitoyable – y a-t-il quelqu'un qui ne le trouve pas lamentable ? – ce n'est pas un hasard. Les tenants du conservatisme économique ont joué un jeu cynique. Ils en supportent aujourd'hui les conséquences, un parti qui souffre de conservatisme vraiment très "sévère". Et la maladie risque de mettre de nombreuses années à guérir.
 
(c) À la politique internationale
 
L’OTAN ET L’UE, LES DEUX GARDE-FOUS DE LA LITUANIE
(Article de ROGER COHEN – New-York Times du 3 février 2012) [35]
 
Vue de sa frontière est, l'Union euro­péenne demeure essentielle. Essentielle dans sa mission première : celle de ga­rant de la paix, de la stabilité et du progrès dans des pays trop fragiles pour résister à la tourmente sans l'aide de personne. Lors du long cheminement de la Pologne vers son émancipation, je me souviens qu'Adam Michnik, un dissident maintes fois arrêté pour délit d'opinion sous le ré­gime communiste, disait qu'il n'aspirait qu'à la "normalité". Il ne parlait pas de gloire, d'utopie ou de grandeur, mais de la normalité garantie par l'adhésion aux in­stitutions occidentales les plus efficaces de l'après-guerre : la CEE et l'OTAN.
Michnik voulait être sûr de ne plus ja­mais entendre les agents du KGB frapper à la porte au beau milieu de la nuit – la si­enne ou celle de qui que ce soit d'ailleurs.
En Lituanie, un Etat balte rayé de la carte sous l'empire soviétique, l'histoire du XXe siècle est si sanglante et contro­versée que, sans l'appui des institutions occidentales, la question de sa survie ferait toujours débat. L'ombre de la Russie plane toujours sur le pays, bordé de part et d'autre par ce partenaire commercial de poids mais aussi rival politique, avec qui le passé n'est pas soldé.
La Russie a refusé de faire acte de con­trition pour la mort de dizaines de mil­liers de Lituaniens sous son occupation. Et les dissensions entre le gouvernement et les deux grandes minorités russe et polonaise sont importantes.
Avec la très petite communauté des quelque 5 000 juifs survivants, l'heure est à la conciliation, mais les tensions à propos du rôle de la Lituanie dans le mas­sacre des juifs par les nazis entre 1941 et 1944 n'ont pas disparu. Alors que 90 % de la population juive a été exterminée, ce pogrom n'a jamais été exposé en détail dans les manuels scolaires russes.
Dans ce contexte tendu, l'UE garan­tit le règlement des différends dans un cadre démocratique ; et l'importance de l'OTAN ne se mesure pas à des missions lointaines, en Libye ou en Afghanistan (où les contingents lituaniens sont limi­tés), mais à la garantie offerte par l'article 5 qui revient à assurer la non-agression de la Russie : une attaque sur l'un des mem­bres de l'alliance est en effet considérée comme une attaque sur l'ensemble des pays membres.
Ces deux garde-fous sont les meilleurs garants de la normalité en Lituanie.
Il est bon de le rappeler, car, en Europe, on ne parle aujourd'hui que de contrac­tion des liquidités, facilités de crédit exceptionnelles, fonds d'urgence et aus­térité à tel point qu'il est parfois difficile
de se souvenir que la création de l'euro répond à une volonté politique de parfaire cinquante ans d'intégration.
Sur ce plan-là, la devise remplit son rôle. La crise de l'euro a relancé le couple franco-allemand, moteur de l'Union euro­péenne. Elle a conduit à un nouveau pacte fiscal qui vise à harmoniser les choix budgétaires et à limiter les déficits. Elle a déclenché des discussions sur un approfondissement de l'Union qui ne sera plus bloqué par des États francs-tireurs, com­me la Grande-Bretagne. Elle a ramené un peu de l'idéalisme original.
Les difficultés de l'eurozone ont notam­ment obligé les dirigeants à prendre acte de la dérive européenne. Vecteur d'intégration, la peur d'une guerre, du communisme ou d'une nouvelle explosion nationaliste en Allemagne s'est évanouie. Les souvenirs communs à Helmut Kohl et François Mitterrand sur les convulsions suicidaires de l'Europe se sont étiolés. Bien avant la crise, l'Allemagne s'est dépouillée de sa formidable identification à une Union qui l'avait délivrée de la honte de l'après guerre. -
Pour les Européens, l'Union qu'ils avaient créée perdait de son sens. Ils ne pensaient plus en termes de guerre et de paix, toujours essentielle àla Lituanie.
Au bord du précipice, exposée à la fragilité de son miracle sans frontière, l'Europe a réagi. Il est trop tôt pour par­ler de la crise au passé. Quand elles se répètent, les erreurs aggravent les difficultés. La
chancelière Angela Merkel a néanmoins réussi à faire oublier leur nombrilisme aux Allemands juste assez pour permettre la survie de l'euro.
Nicolas Sarkozy n'a pas ménagé ses efforts pour appeler à plus de souplesse outre-Rhin. Le nouveau directeur de la Banque centrale europée­nne, Mario Draghi, a discrètement inondé le marché d'euros, afin de diminuer les taux d'intérêt des obligations italiennes et espagnoles. La Grèce est sous une nou­velle tutelle qui ne dit pas son nom.
Ces réussites sont souvent ingrates et marquées de prosaïsme. Mais après tout, l'Union européenne est née de la fusion des industries métallurgiques franco-allemandes dans les années 1950, une initiative pragmatique devenue le fondement d'une Europe retrouvée et libre. Dans le même esprit, la sauvegarde de l'euro assure la normalité nouvelle des États baltes, toujours hantés par le spec­tre de la guerre. Les Européens devraient s'en souvenir et en être fiers.
 
LA GRANDE INQUIÉTUDE DES AFGHANS
(Article de GRAHAM BOWLEY – New-York Times du 10 février 2012) [40]
 
KABOUL, Afghanistan – Le retrait des principales forces internationales n'est pas prévu avant deux ans, mais les Afghans, qui comptent depuis une décen­nie sur cette présence pour subsister, appréhendent le retrait des troupes, déjà engagé, et le tarissement des dépenses et de l'aide financière.
Le départ de dizaines de milliers de soldats et d'agents humanitaires – et ainsi la disparition de milliards de dol­lars de subsides étrangers – pourrait ruiner les fragiles progrès observés, voire engendrer une nouvelle vague d'insécurité et de troubles civils. En 2010, l'aide internationale a représenté environ 97 % du PIB, d'après la Banque mondiale. Cet argent et la fin du régime taliban ont permis le retour de réfugiés afghans et d'entrepreneurs aisés, et porté des sect­eurs clés de l'économie à des niveaux arti­ficiellement élevés.
Aujourd'hui, l'immobilier, les salaires, le commerce et les carnets de commandes se contractent. À l'usine Milli, les 150 ouvriers, qui fabriquent 3 000 bottes par jour pour les forces afghanes, gagnent 240 dollars (180 euros) par mois. C'est un bon salaire ici. Mais ce marché, financé par la coalition, a pris fin. Le directeur général de Milli, Farhad Safi, explique que le gou­vernement achète des paires chinoises et pakistanaises qui coûtent 15 % moins cher, mais sont de moindre qualité. Les quelques 54milliards de dollars (41 milliards d'euros) d'aide étrangère et de dépenses militaires ont créé des milliers d'emplois en Afghanistan et favorisé l'apparition d'une nouvelle élite. Une maison standard coûte entre 30 et 230.000 dollars (selon la surface et le secteur choi­sis), mais plus aucune transaction ne se conclut, et les prix ont fléchi de 10 à 50 000 dollars l'an dernier, signe de l'inquiétude liée au retrait des forces étrangères. Miraj Din, ancien livreur de nourriture et de bois de chauffage, vend aujourd'hui des voitures importées à l'élite afghane. L'an dernier, cet homme de 48 ans écoulait en­viron une dizaine de véhicules par mois, contre un aujourd'hui. "Les gens croient qu'on va de nouveau avoir une crise, com­me dans les années 1980 et 1990 et que les combats vont reprendre", explique-t-il.
Le volume total de production, corrigé de l'inflation, a presque doublé ces neuf dernières années. Cependant, à l'horizon 2018, 90 % de l'aide internationale pourrait disparaître, si l'on en croit la Banque mondiale. Les plus optimistes espèrent que les progrès de la dernière décennie viendront amortir ce déclin – et que les investissements dans les infrastructures doperont le secteur privé.
Ce pays rural de 30 millions d'habitants, où l'espérance de vie se situe à 45 ans et où le taux de mortalité infantile demeure l'un des plus élevés au monde, devra s'adapter.
Devant la quasi-stagnation des exportations et la faiblesse des activités manufacturières à grande échelle, certains responsables espèrent un retour à l'agriculture et au commerce régional.
Pour la Banque mondiale, la croissance risque de retomber à 5 ou 6 % dans les années à venir. Ce ralentissement pourrait être plus sévère si les problèmes de sécu­rité s'aggravent et si l'État n'engrange pas les redevances des contrats passés pour l'exploitation minière de son sous-sol, riche notamment en cuivre et en fer.
La boutique de Mohammad Atta pour­rait servir de baromètre à la confiance économique. Ce commerçant vend robi­nets, lavabos et sanitaires occidentaux dans la "rue aux toilettes" du centre-ville de Kaboul. Profitant du boum du BTP et de l'apparition d'hôtels modernes, il vendait 50 toilettes par jour, contre 10 aujourd'hui. Il déplore le départ de la co­alition avant qu'elle n'ait sécurisé et remis sur pied son pays.
Levant son verre de thé, il ajoute : – "Ils façonnent un verre, puis le laissent tomber et se casser."
 
INCONSÉQUENCES DIPLOMATIQUES
(Éditorial du New York Times du 24 février ) [49]
 
La Chine, la Russie et l'Inde se consi­dèrent comme des leaders mondiaux. Pourquoi donc permettent-elles à deux régimes dangereux, la Syrie et l'Iran, de poursuivre sur des voies destructrices ? Le 14 février, Bachar el-Assad s'est une nouvelle fois empressé de recourir à la force pour écraser l'opposition prodémo­oratique. Il a rejeté les critiques de Navi Pillay, Haut Commissaire de l'ONU aux droits de l'homme, et poursuivi les bombardements sur Homs, Il a interdit pres­que tout rapport indépendant depuis le début des troubles il y a un an, mais des militants affirment que les roquettes et les obus de chars ont pilonné la ville.
Les violences se sont accrues pendant les jours qui ont suivi le veto sino-russe à une résolution du Conseil de sécurité des Nations unies, sous l'impulsion de la Ligue arabe, qui appelait à un transfert de pouvoir pacifique. En l'approuvant, l'Inde s'est rangée du bon côté, mais, du­rant des mois, elle a œuvré au blocage de tout recours. Cette résolution n'avait rien d'une panacée, mais si elle avait été adoptée, elle aurait envoyé un message d'unité internationale contre M. Assad et ses élites qui le maintiennent au pou­voir. Il se peut que la Chine revoie ses positions. Forte importatrice de pétrole, elle aura pris note des reproches du roi Abdallah d'Arabie saoudite formulés le 10 février à l'encontre de la Chine et de la Russie. "Nous traversons des temps inquiétants et malheureusement ce qui s'est passé aux Nations unies est absolu­ment regrettable", a-t-il déclaré.
Quatre jours plus tard, le premier mi­nistre chinois Wen Jiabao, lors d'une réunion au sommet entre l'UE et la Chine à Pékin, a précisé que "le plus urgent aujourd'hui était d'empêcher la guerre et le chaos", en Syrie. Rien n'indique un infléchissement chez les Russes, mais les Chinois viennent de réaffirmer leur volonté de coopération avec la Ligue ara­be, ce qui pourrait piquer l'amour-propre de Moscou et l'obliger à reconsidérer son soutien à M. Assad et à approuver l'action de l'ONU, sanctions comprises. La Chine et l'Inde entravent également tout durcissement des sanctions à l'égard de l'Iran, même si les dispositions prises par le Conseil de sécurité, les États-Unis et l'UE semblent affecter l'économie et les politiques de Téhéran. Depuis le début de l'année, Pékin a réduit son approvision­nement en pétrole iranien pour s'appro­visionner auprès des Russes et des Saoudiens, mais demeure un acheteur impor­tant. L'Inde, qui continue à s'y fournir, est désormais le plus gros client de l'Iran. À cause des sanctions américaines, les contrats passés ne sont pas aussi lucra­tifs qu'ils pourraient l'être. Le besoin en pétrole de ces deux pays est avéré ; ils devraient cependant être en mesure de profiter de l'offre saoudienne d'augmen­ter sa production pour compenser toute perte. L'Agence internationale de l'énergie estime qu'il y a assez de pétrole dans le monde pour empêcher toute explosion des prix consécutive à un embargo.
Nous ignorons si ces mesures force­ront l'Iran à l'abandon de son program­me nucléaire ou à un compromis, mais la lourdeur des sanctions de la communau­té internationale porte enfin ses fruits. Téhéran peine à régler ses importations de denrées alimentaires et a recours au troc. Il est temps pour la Russie, la Chine et l'Inde (qui veut à tout prix un siège au Conseil de sécurité) d'être à la hauteur de leurs ambitions.
Ce trio doit trouver des moyens de li­miter l'expansion nucléaire iranienne. Quant à la Russie et la Chine, elles doivent condamner l'état de siège infligé par le président syrien Assad à son peuple.
 
(d) À l’évolution du Moyen-Orient
 
LA RÉVOLUTION ÉGYPTIENNE À LA PEINE
(Article de DAVID D. KIRKPATRICK et de MAVY EL SHEIKH – New-York Times du 3 février 2012) [34]
 
Après une année de trou­bles sans fin sous un régime militaire, l'Égypte affronte une crise financière qui pourrait affecter la transition politi­que et poser un défi crucial aux islamis­tes qui hériteront du pouvoir.
Avec une dette accrue, une croissance économique marginale et l'épuisement des réserves de change, les militaires qui gouvernent et le nouveau Parlement à majorité islamiste doivent faire des choix douloureux, à commencer par une inévitable et énième dévaluation de la devise nationale, susceptible de causer, entre autres, une flambée des prix de l'alimentation.
L'État sera peut-être également contraint de revoir le vaste dispositif des subventions à l'énergie qui représente un cinquième des dépenses publiques. L'augmentation des denrées et la ré­duction de ces aides ont provoqué des émeutes dans le passé. "La situation est grave", analyse Magda Kandil, direc­trice exécutive de l'Egyptian Center for Economic Studies.
Preuve de cette gravité, la décision du Conseil militaire le mois dernier de changer d'avis et de rouvrir les négocia­tions avec le FMI pour l'obtention d'un prêt de 3,2 milliards de dollars (2,45 mil­liards d'euros). Le Conseil avait précé­demment considéré cet accord comme un affront à la souveraineté nationale et l'avait rejeté, mais une source proche du Conseil indique qu'il pourrait demander un prêt beaucoup plus important.
Lors de réunions avec les représen­tants du FMI, les Frères musulmans – formation islamiste longtemps interdite et à laquelle appartiennent aujourd'hui la moitié des députés – se sont dits favorables à cette aide financière. Après huit décennies passées à dénoncer le colonia­lisme occidental et la dépendance des • pays arabes, c'est une volte-face encore plus spectaculaire.
D'autres observent avec consternation que les frustrations qui ont nourri les manifestations à l'origine de la chute du président Hosni Moubarak l'an passé se sont encore accrues, notamment parmi la foule de jeunes gens sans emploi.
L'organisation des mariages est le sec­teur économique le plus touché par cette tourmente : rites de passage onéreux, les noces génèrent un chiffre d'affaires aussi important que le budget annuel de l'aide américaine destinée à l'Égypte.
Dans un quartier du Caire, les orga­nisateurs de mariage constatent que les couples réduisent l'ampleur des festivi­tés, qui pouvaient s'élever jusqu'à 300 dollars avant la révolution, parce qu'ils ne disposent plus que d'environ 100 dollars. Selon les joailliers, les dépenses moyen­nes pour les bijoux en or que le marié offre traditionnellement à sa fiancée sont à leur plus bas. Les disc jockeys disent n'ani­mer que deux ou trois mariages par mois, contre dix en moyenne il y a seulement un an. "Depuis la révolution, on ne se marie plus", résume Amr el-Khodary, forcé de fermer son agence de location de véhicu­les pour cortèges de mariage.
Depuis un an, les causes de la crise se multiplient : arrêt des investissements étrangers, baisse de 30 % du tourisme et stagnation de la croissance. Officiel­lement, le taux de chômage est de 12 %, mais chez les jeunes, il est au moins deux fois plus élevé.
L'inflation a atteint des niveaux à deux chiffres; les réserves de change s'assèchent, à cause des 2 milliards de dollars dépensés en vain chaque mois pour consolider la livre ; et les réserves en devises sont tombées à 10 milliards de dollars, contre 36 milliards avant la révolution. .
Le Conseil militaire a tenté de juguler les déficits croissants de l'État en recou­rant à l'emprunt domestique, alors mê­me que les entreprises peinent à obtenir les crédits nécessaires à leur développe­ment et à la revitalisation de l'économie.
Les Égyptiens craignent un dérapage de l'inflation. "On ne met plus notre ar­gent à la banque parce qu'on a peur que ces dépôts ne vaillent plus rien à terme", explique Hamdy Shaaban, un mécani­cien de 40 ans. "Pourquoi j'irai le verser à la banque, alors que je ne sais pas de quoi demain sera fait ?"
La solution que de nombreux écono­mistes préconisent – la refonte des sub­ventions à l'énergie qui engloutissent plus de 15 milliards de dollars par an – paraît inapplicable sur le plan politique. Ce système régressif profite avant tout à ceux qui conduisent des 4x4 et habitent des villas climatisées. Mais la majorité des Égyptiens considèrent ce dispositif comme un droit imprescriptible.
Cependant, beaucoup d'experts sou­lignent que le gouvernement a annoncé le projet de réduire d'environ 4 milliards de dollars un déficit supérieur à 30 mil­liards (plus de 10 % du PIB). Il a également écrêté les subventions à l'énergie destinées à l'industrie lourde, en vue peut-être de préparer des réformes que le FMI pourrait demander.
Ahmed Galal, directeur général du Forum de recherche économique au Caire, note que les économistes sont de plus en plus optimistes quant à la politi­que des Frères musulmans. Ceux-ci ont clairement indiqué leur soutien au libre-échange et lancé des discussions sur l'ur­gence de la réforme des subventions."Ils veulent réussir", poursuit M. Galal à pro­pos des législateurs de la confrérie. "Ils jouent la carte de la modération, du civis­me et de l'intégration. Et ils s'inspirent davantage de la Turquie que de l'Iran ou de l'Afghanistan".
 
FRAPPER L’IRAN, UN GRAND RISQUE POUR ISRAËL
(Éditorial du New York Times du 10 février ) [41]
 
L'Iran a menacé de fermer le détroit d'Ormuz après quel' Union européenne et les États-Unis ont durci leurs sanctions. Le 3 février, le Guide suprême Ali Kha­menei a affirmé que son pays aidera tout groupe ou nation qui "s'attaquerait" à Israël, décrivant cet État comme un "cancer". Il a juré de se venger – notam­ment des États-Unis – en cas de tour de vis supplémentaire contre le pétrole ira­nien et de nouvelles menaces militaires. La veille, lors d'un forum sur la sécu­rité, Ehud Barak, le ministre israélien de la Défense, estimait que le temps pour stopper le programme nucléaire iranien était compté: "Quiconque dit 'on verra plus tard' risque que ce soit fina­lement trop tard". Selon le vice-Premier ministre Moshe Yaalon, l'Iran mettrait au point un missile d'une portée de 9 600 km, pouvant frapper les Etats-Unis. Soyons réalistes : les ambitions nu­cléaires de l'Iran, bien réelles, sont une menace. Mais rien ne prouve que Téhé­ran ait décidé d'abandonner la produc­tion de combustible pour fabriquer une bombe. Pour les responsables améri­cains, les informations sur un tel missile sont très exagérées. Le coût d'une frappe aérienne d'Israël – avec ou sans l'appui de Washington – serait énorme. Elle ne ferait que retarder de quelques années le programme nucléaire mais risquerait de resserrer les Iraniens autour de di­rigeants dont la cote de popularité fond à vue d'œil, d'autant que cela attiserait encore la colère vis-à-vis d'Israël et des États-Unis. Enfin, la coalition interna­tionale pourrait voler en éclats.
M. Obama a mis trois ans à rallier les tenants d'une ligne dure : jamais de tel­les sanctions, notamment l'embargo pé­trolier de l'Europe, n'ont été imposées à l'Iran, de plus en plus isolé. L'économie est à genoux. L'administration améri­caine a eu raison de dissuader Téhéran de bloquer le détroit d'Ormuz. Espérons qu'elle plaide aussi, discrètement, pour une solution négociée.
Des responsables américains affir­ment avoir conseillé la patience aux Israéliens, une offensive pouvant se re­tourner contre eux. Ils doivent continuer à faire pression sur les deux fronts.
Washington estime qu'il reste encore "du temps et de la place" pour que les sanctions fassent leur effet. Mais un scé­nario effrayant circule dans les capita­les occidentales : convaincu que Barack Obama, en pleine campagne pour sa réélection, ne tenterait rien pour l'arrêter, le Premier ministre israélien pourrait attaquer l'Iran avant l'été.
Israël doit se défendre. Son alliance avec les États-Unis est essentielle. Nous espérons, dans notre intérêt à tous, que ses dirigeants pèseront toutes les conséquences d'une telle décision avant d'agir. Un assaut militaire ne ferait qu'aggra­ver la situation, c'est presque certain. Des sanctions sévères et l'unité diplo­matique sont les meilleures chances que nous ayons de paralyser le programme nucléaire iranien.
 
L’ÉGYPTE EN EAUX TROUBLES
(Éditorial du New York Times du 18 février ) [47]
 
En Égypte, aucune institution ne perçoit autant de subsides étrangers que l'armée. Elle reçoit des seuls Etats-Unis une aide annuelle de près de 1,3 milliard de dollars (990 millions d'euros), soit plus de 39 milliards ces 30 dernières années.
Toutefois, depuis que le président Moubarak a été déposé l'an dernier, les généraux à la tête du pays se sont lan­cés dans une croisade absurde contre les acteurs de la société civile, qui per­çoivent pourtant beaucoup moins de financements étrangers, notamment des États-Unis. Leur argument relève de la paranoïa: ces associations, qui forment notamment la population à vo­ter et à participer au bon déroulement des élections, seraient autant "d'agents de l'étranger" prêts à détruire le pays en cette période de troubles sans précédent. Et le Conseil militaire se présente comme le défenseur de la souveraineté nationale.
Sur place, l'armée est sous le feu des critiques: elle fait obstacle à la vague démocratique, maltraite encore plus la population que M. Moubarak et ne par­vient pas à diriger efficacement le pays.
Les Etats-Unis lui servent donc de bouc émissaire. Cette confrontation enveni­me les relations avec un allié majeur au moment où l'Égypte a besoin de tous les soutiens possibles. Elle détourne égale­ment l'attention des vrais problèmes du pays, notamment une agitation politi­que incessante et la menace d'une crise économique.
Le 29 décembre, les forces de sécu­rité ont fermé neuf ONG au Caire, dont trois groupes prônant la démocratie et subventionnés par Washington : l'In­ternational Republican Institute, le National Democratic Institute et Freedom. House. Des employés ont été interpellés et questionnés dans un simulacre d'en­quête criminelle.
Depuis, 43 activistes, dont certains étrangers comme Sam LaHood, fils du secrétaire aux Transports des États- Unis, et 18 de ses compatriotes, ont été assignés à résidence et déférés devant une cour d'assises. Le 8 février, un juge supervisant l'enquête a vaguement énoncé quelques chefs d'inculpation. L'administration Obama et le Congrès ont menacé a justetitredecouperlesaidessil'Égypteneseconformaitpasauxcritères prodémocratiques du droit américain. Le premier ministre égyp­tien s'est montré inflexible il y a peu, précisant que cela n'influencerait pas l'issue du procès, même si cette aide, qui représente 20 % du budget de l'Ar­mée, a permis d'investir dans du maté­riel comme des avions de chasse. Mais l'Égypte, dont la population réclame emplois, nourriture et éducation, a indiscutablement besoin de ces investis­sements étrangers et le pays d'un allé­gement de sa dette.
S'aliéner de puissants alliés, entraver les groupes œuvrant pour une démo­cratie solide, intimider la société civile risque de mener au désastre.
Le 11 février, le général Martin Demp­sey, chef d'état-major interarmées des États-Unis, et le maréchal Hussein Tantaoui, commandànt en chef des forces armées égyptiennes, se sont entretenus sur le sujet au Caire. Rien n'a filtré, mais ce dernier a réaffirmé à son gouvernement que les liens avec les États-Unis étaient importants. Espé­rons qu'il suggérait par là que l'Égypte essaie enfin de dépasser ce malheureux incident.
 
(e) À une nouvelle alliance avec l’Europe
 
LA GRÈCE VIT UNE CRISE D’IDENTITÉ
(Article de KOSTAS TSAPOGAS – New-York Times du 18 février 2012) [48]
 
ATHÈNES
Vue de l'étranger, la tragédie qui se dé­roule en Grèce – dans les rues d'Athènes, les salles de réunion de l'élite bancaire européenne et les couloirs du Parlement hellène – s'apparente pour beaucoup à la rupture de l'un des maillons les plus faibles de l'économie mondiale. Pour un observateur averti, vivant ce désastre, cette crise touche au cœur de l'identité grecque. Depuis les années 1950, celle-ci s'est délitée en perdant peu à peu prise avec la réalité.
La crise financière internationale a certes servi à faire éclater la bulle grec­que, mais cet effondrement s'explique à la fois par un sentiment, ressenti par beaucoup, que tout leur était dû à cause du statut de berceau de la civilisation occidentale du pays, qui a abouti à ce déni de réalité. Pour antique que soit sa culture, la Grèce, fondée en 1830, est l'une des plus jeunes nations d'Europe. Ses débuts mouvementés ont été jalon­nés de lourdes interventions étrangères sur le plan politique. Cette ingérence a culminé avec la dictature militaire sou­tenue par les États Unis, entre 1967 et 1974. Ces épisodes ont nourri dans la po­pulation une amertume et une tendance à l'indignation vertueuse. Des décennies de populismeendémiqueontlargementexacerbéuneattitudecavalièretoute méditerranéenne face aux responsabi­lités citoyennes.
En 1981, quelques heures après la vic­toire du parti socialiste d'Andreas Pa­pandréou aux premières élections légis­latives du pays, alors que je circulais dans une rue à sens unique, un jeune homme barbu à mobylette arrive face à moi. Au vu de mon regard désapprobateur, il lâche hargneusement cette diatribe : "Oublie l'ancien système. Aujourd'hui, le peuple est au pouvoir". Ce membre du "peuple" s'autorisait ainsi à enfreindre le code de la route. Ce comportement pourrait être pris pour de la naïveté juvénile et donc ignoré, mais cet état d'esprit imprègne la société grecque.
Les fonctionnaires eux aussi tendent à passer outre les lois qu'ils n'approuvent pas. Le mois dernier, un agent de l'uni­versité de Thessalie a privé deux campus de huit ordinateurs destinés à organiser l'élection du conseil d'administration, conformément aux nouvelles disposi­tions sur l'enseignement supérieur grec. Dans une lettre à ses supérieurs, il indi­que fonder sa "résistance" sur des motifs de morale personnelle, arguant d'une conscience "de citoyen actif", et exprime son refus de coopérer à l'application de ce qu'il appelle "une loi abjecte".
De tels actes de désobéissance civile sont légion. Ici, cet employé de l'universi­té a bénéficié du soutien du syndicat des agents de l'établissement, qui a expliqué qu'il est du droit et du devoir de chacun de résister "par tous les moyens à toute manœuvre brutale de renversement de la Constitution". Cette loi qui cherche à réformer un système universitaire dé­passé a pourtant été votée par deux tiers du Parlement.
Cette propension institutionnalisée à la défiance illustre les difficultés de mise en œuvre des réformes en Grèce. L'ef­fondrement de l'économie locale a radi­calisé les partisans de l'idée de "résistan­ce". Il existe cependant un autre groupe, resté pour l'essentiel silencieux tout au long de cette période catastrophique, qui ose désormais parler de "réalité". Avec l'évocation de plus en plus fréquente de ce mot, la possibilité d'un changement est enfin dans l'air.
Malheureusement, le plan de "sau­vetage" imposé par la "troïka", formée par le Fonds monétaire international, l'Union européenne et la Banque centra­le européenne, privilégie une approche quasi synonyme de récession. Les ter­mes punitifs de l'accord mettent à mal l'ébauche d'une transformation du gé­nie grec. Elles permettent un amalgame entre les positions de ceux qui nient la réalité et de ceux qui sont convaincus de l'importance de faire ces réformes mais les refusent pensant qu'elles précipite­ront le pays dans l'abîme.
Le 12 février, le monde a assisté à l'in­cendie d'immeubles du centre d'Athènes, lors des manifestations contre le vote au Parlement de mesures, d'austérité en échange d'une aide financière accrue. Ces actes spectaculaires menés par une centaine de manifestants violents ont éclipsé la marche de contestation pacifi­que de près de 200 000 citoyens refusant non la nécessité du changement, mais les politiques désastreuses imposées par l'étranger. Certains Hellènes sont prêts à endurer des privations et un recul sé­vère de leurs conditions de vie. Ce qu'ils rejettent, c'est l'aporie désespérante dans laquelle les plonge la troïka.
 
(f)À la participation active dans la mise en place d’une nouvelle gouvernance à l’échelle mondiale
 
UN SECOND FRONT CONTRE LE RÉCHAUFFEMENT CLIMATIQUE
(Éditorial du New York Times du 24 février ) [50]
 
Chaque année, les nations se réunis­sent sans grand succès pour trouver des moyens de réduire les émissions de dioxyde de carbone (CO2), principal gaz à effet de serre. Frustrés par ces timides avancées, les États-Unis et cinq autres pays ont annoncé le 16 février une initia­tive modeste mais potentiellement révolutionnaire. Elle concerne trois autres polluants qui jouent un rôle important dans les changements climatiques.
Mis ensemble, le méthane, la suie (ou carbone noir) et les hydrofluorocarbo­nes (HFC) sont responsables d'environ 30 à 40 % du réchauffement mondial. À l'inverse du CO2, ils disparaissent rapi­dement de l'atmosphère, mais quand ils sont présents, le thermomètre monte.
Selon la majorité des scientifiques, pour empêcher une élévation désastreuse du niveau de la mer et des famines à grande échelle, les températures ne devraient pas dépasser de 2 °C celles de l'ère préin­dustrielle d'ici 2050. Bien que la diminution des émissions de CO2 soit également nécessaire pour tenir cet objectif, limiter celles des trois autres polluants sera très bénéfique. En s'attaquant à ce problème, les responsables espèrent en outre pouvoir obtenir une baisse mesurable et re­lativement rapide des émissions, sans de­voir attendre un accord international sur le CO2 initié par les politiques ou l'ONU.
Les pays membres à l'origine du projet sont les Etats-Unis, le Canada, la Suède, le Mexique, le Ghana et le Bangladesh. Washington et Ottawa garantiront conjointement un préfinancement de 15 millions de dollars (11 millions d'euros). L'initiative devra prendre de l'envergure avec l'adhésion de nombreu­ses autres nations. À court terme, les responsables disent vouloir sensibiliser, puis tester les moyens technologiquement accessibles et peu onéreux pour capturer les émissions nocives. Celles de la suie, extrêmement dangereuse pour la sante, peuvent être réduites en installant des filtres sur les moteurs die­sel, en remplaçant les fourneaux de cui­sine traditionnels par des modèles plus récents et en interdisant la combustion à ciel ouvert des déchets agricoles. Celles du méthane seront piégées à leur source: les puits de pétrole et de gaz, les pipelines poreux, les décharges municipales et les usines de traitement des eaux usées.
Les HEC semblent poser plus de pro­blèmes. Ces gaz fluorés, très utilisés pour les climatiseurs, ont d'abord été mis au point pour remplacer les fluides frigorigènes nocifs pour la couche d'ozo­ne. Ils se sont révélés être de puissants gaz à effet de serre. Les tentatives pour trouver des substituts moins dangereux se sont heurtées à la résistance de pays comme l'Inde ou la Chine, principaux producteurs de HFC.
Les gouvernements devraient indénia­blement se concentrer sur la réduction du très nocif CO2. Parallèlement, l'ouverture d'un second front dans la guerre contre le réchauffement climatique prouvera que des avancées sont possibles.




Date de création : 12/03/2012 @ 11:47
Dernière modification : 12/03/2012 @ 12:07
Catégorie : Suivi des progrès aux USA
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