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Sciences politiques - La Démocratie américaine






LA DÉMOCRATIE AMÉRICAINE

Contribution de Pierre Melandri, professeur des Universités à Sciences-Po. Directeur de l’Observatoire de la politique étrangère américaine (OTEA).
Dans les années 1990, sa victoire sur l'Union soviétique puis ses prouesses économiques avaient paru sceller la suprématie de la démocratie de marché que, depuis les origines, elle avait voulu incarner.

La montée du ‘doute’ américain sur l’aptitude de son État central à faire face aux mutations

Cela fait cependant plusieurs décennies, que les Américains ont commencé
à douter de la capacité de leurs institutions politiques à surmonter les pro­blèmes engendrés par les formidables mutations qu'il leur fallait affronter et à manifester leur méfiance, voire leur hostilité, à l’endroit d'un État central souvent accusé à la fois d'en faire trop ou pas assez. En dépit, il est vrai, de toutes les promesses — de Nouveau Commencement, de Renaissance, de Nouvelle Fondation – que leurs dirigeants n'ont cessé de leur prodiguer et des regains d'optimisme qu'elles leur ont un temps inspirés, leurs principales hantises n'ont jamais été totalement dissipées avant d'atteindre un paroxysme lors des dernières années. En s’exclamant à Denver à l’été 2008 : « Le rêve américain est assiégé aux Etats-Unis et leur leadership a été affaibli. Les Américains de la classe moyenne et inférieure souffrent avec des revenus en baisse, des pertes d'emploi, de la pauvreté et des inégalités en hausse... » [1], le démocrate Bill Clinton ne faisait que réitérer le constat que, dès 1980, le républicain Ronald Reagan déplorait.
Seulement, après avoir répudié le tout-État associé aux démocrates et à la Grande Société et fait cruellement l'expérience des apories du tout-marché érigé par les républicains en nouvelle panacée, les Américains semblent ne plus savoir à quel saint se vouer et n'éprouver pour leur système politique qu'un scepticisme désabusé. Ils se déclarent moins volontiers démocrates ou républicains qu'indépendants, c'est-à-dire sans attache avec les deux partis dominants. Plus inquiétant ! Le « cercle vicieux » qui, dès les années 1990, les incitait à « détester la politique » semble plus que jamais d'actualité[2]: l'absence de confiance que l'impuissance de l'Etat crée le rend encore moins capable de relever les défis auxquels la nation est confrontée, renforçant la suspicion dont il est l'objet. Dès lors, la voie est pavée pour des « insurrections de la défiance » dont Washington se voit épisodiquement l'objet. « C'est, a confié Obama, la même chose qui a propulsé Scott (Brown) à son poste et moi au mien. Les gens sont furieux et ils se sentent frustrés. [3] Il est vrai que trop souvent dominée par les extrêmes idéologiques et les plus puissants intérêts économiques, la démocratie américaine peut paraître éloignée de l’idéal du « gouvernement du peuple, par le peuple, pour le peu­ple » qu’elle aspire à incarner.

Ière PARTIE


L’AMÉRIQUE JUSQU’AUX ANNÉES 1970

Malgré les oscillations du tout-État au tout-marché, dont l’histoire américaine est jalonnée, la légitimité du capitalisme n’a jamais été vraiment contestée du fait du ‘consensus de la cupidité’

Dès les années 1830, dans De la démocratie
en Amérique, Tocqueville notait : « À chaque instant, le serviteur peut devenir le maître et aspire à le devenir ; le serviteur n’est donc pas un autre homme que le maître... Naturellement, ils ne sont pas inférieurs l'un à l'autre, ils ne le deviennent momentanément que par l'effet du contrat.[4] »

La jeune Amérique républicaine
perçue d’emblée comme le pays « de la deuxième chance » et la terre des libertés
Dans ces conditions, la démocratie et le marché étaient voués à entretenir une relation étroite et mouvementée. D'un côté, en effet, seul le dynamisme du marché était à même d'engendrer la croissance qui permettrait à la mobilité sociale de se concrétiser et de rendre possible cette « poursuite du bonheur » à laquelle le pays aspirait. Sous cet aspect, la légitimité du capitalisme ne devait jamais être sérieusement contestée dans une nation rassemblée autour de ce que l'historien Richard Hofstadter a appelé « le consensus de la cupi­dité ». « Je n’ai pas rencontré aux Amériques, notait Tocqueville, de si pauvre citoyen qui ne jetât un regard d’espérance et d’envie sur les jouissances des riches et dont l'imagination ne se saisît à l'avance des biens que le sort s'obs­tinait à leur refuser[5] ». Inversement, s'il n'était contrôlé, le libre jeu du marché pouvait tout autant menacer le projet de la jeune République que le conforter : en créant des entités si dominantes (les « monopoles ») qu’elles menaceraient d’étouffer le jeu du marché et de confisquer la démocratie au profit de leurs seuls intérêts. Dès lors, la question du rôle de l’État, et de l’État fédéral en particulier, était posée :
d’un côté, en effet, celui-ci pouvait apparaître comme le protecteur naturel, face à ces dangers, d'un « peuple » dont il émanait ;
d’un autre côté, dans une nation née d'une révolte fiscale contre une monarchie tyrannique, le même « peuple » serait tout aussi enclin à se méfier d'un pouvoir politique susceptible soit de tomber sous la coupe de puissants intérêts soit d’entraver le jeu du marché, en redistribuant l’argent de ceux qui l’auraient durement gagné vers d’autres qui ne l’auraient pas mérité. Méfiants envers un pouvoir central dont ils percevaient néanmoins la nécessité, les Pères Fonda­teurs s’étaient empressés de préciser que les compétences qui ne lui seraient pas explicitement réservées reviendraient aux États fédérés ou au « peuple ».
Cette relation pleine d’ambiguïté explique bien des oscillations dont l'histoire américaine a été marquée, tandis que, tour à tour, le « peuple », l’ensem­ble des petits producteurs obscurs « travaillant dur » qui se sont toujours perçus comme l’essence de l’américanité – voyait dans l’État le défenseur ou le fos­soyeur de ses intérêts.[6]

Au
fil des ans, dans les politiques mises en œuvre, les‘pour’etles‘contre’se sont entremêlès
Contre le « pouvoir de l’argent » (Money Power) : dans les années 1830, le président Jackson réussit ainsi à mobiliser les électeurs contre ce pouvoir alors incarné par la Banque des États-Unis dénoncée comme un péril mortel pour les « hommes ordinaires » du pays.
Pour la défense de « l’homme oublié » : en 1883, c’est contre ce second danger – celui d'un pouvoir politique interférant avec l’éthique du travail ou le jeu du marché – que le darwiniste social, William Graham Sumner, entendit se dresser : il prit la défense du « travailleur simple, honnête, prêt à gagner sa vie par son travail productif », du citoyen discret trop souvent accablé « par le coût et le fardeau des schémas visant à faire le bonheur de tout le monde, par le soutien accordé à tous les bons à rien ».[7]
Contre les trusts par le « parti du peuple » relayé par une coalition de classes moyennes :quelques années après, ce ne fut pas contre les réformateurs sociaux, mais contre les trusts, les barons du rail et, plus encore, les financiers du Nord-est que le « parti du peuple » entreprit de s'organiser, développant toute une série de propositions qu'une dizaine d'années plus tard, une coalition de classes moyennes fit entériner.
Pour rendre au peuple une démocratie menacée : sensibles elles aussi au risque de voir les Etats-Unis se métamorphoser en ploutocratie, nombre d’entre elles s’attachèrent, dans le cadre du mouvement « progres­siste », à « rendre au peuple » une démocratie en passe d'être confisquée, assurant à cette occasion à l'État fédéral comme aux États fédérés, un rôle régulateur plus important que par le passé.

On a beaucoup espéré (sans doute un peu trop) dans
le Big Business, pour résoudre les difficultés
À l'opposé, dans l'Amérique des années 1920, capitalisme et démocratie parurent parfaitementserecouper dans le cadre du consumérisme triomphant de la « Prospérité » : ne vit-on pas ainsi l'ancien journaliste déterreur de scandales (muckracker),Lincoln Steffens lui-même, affirmer que le Big Business s'apprêtait à réaliser l'objectif du socialisme, « nourriture, logement et vêtements pour tous »?

Vint le krach que l’on attendait pas !
La crise de 1929 vint brutalement rappeler à quel point l'apparence avait occulté la réalité. La profusion des biens de consommation avait sans doute masqué le creusement des inégalités, créant une impression trompeuse de prospérité. Mais les gains de productivité étaient allés beaucoup plus aux profits qu'aux salariés. Dans un tel contexte, l'essoufflement du pouvoir de consommation ne pouvait, à la longue, que ralentir l'activité et inciter les plus riches à investir la part démesurée qui leur revenait dans des spéculations en déconnexion complète avec la réalité. Le tout ne put, évidemment, que déboucher sur un krach suivi d'une panique bancaire puis d'une « Grande Dépression » dont la nation sortit totalement transformée.

L’œuvre de redressement de
Franklin Roosevelt

Fin du ‘
Big Business’ au profit d’un ‘Big Government’
Tirant la leçon de l'incapacité du marché à corriger les excès que, livré à lui-même, il engendrait, Franklin Roosevelt infléchit en effet profon­dément la relation entre la démocratie et ce dernier : il réaffirma la primauté du pouvoir politique sur le pouvoir économique et il dota l'État fédéral de moyens d'atténuer les cycles capitalistes, de réguler l'activité – à commencer par le secteur financier – et de garantir la sécurité des « Américains oubliés », les hommes et les femmes que la crise bancaire avait ruinés et la fermeture des usines réduits au chômage, voire à la mendicité. Non content d'ériger, face au pouvoir du Big Business, un Big Government lui faisant contrepoids, il se résolut à renforcer l'influence jusqu'ici précaire, des syndicats. Il renversa le sens du terme « libéralisme » : il s'agissait désormais, expliqua-t-il, « d'anglais simple et clair pour une nouvelle conception du devoir et de la responsabilité de l'État envers la vie économique ».[8] Longtemps, la liberté avait été surtout définie en termes de résistance au pouvoir étatique. Lui rappela que ce dernier pouvait, tout au contraire, aider les citoyens à recouvrer une liberté que d'autres types de contraintes, matérielles en particulier, les empêchaient de vraiment exercer. Décillé sur les difficultés extrêmes du marché et satisfait du nouvel ordre ainsi instauré, le pays allait des décennies durant plébisciter ce dernier.

Fin du même ‘
Big Business’ au profit d’un ‘Big Labor’
La guerre paracheva, en effet, l'œuvre que le New Deal n'avait qu'esquissée. D'un côté, les dépenses militaires mirent fin à un chômage que le keynésia­nisme réticent du président n'avait que peu entamé. De l'autre, ne pouvant, en raison du blocage des prix et des salaires, réclamer des hausses de ces derniers, les dirigeants syndicaux apprirent à négocier l'octroi d'avantages sociaux tels des assurances retraite et santé. Ils contribuèrent ainsi à l'émer­gence progressive d'un système mixte où une partie importante des filets de sécurité n'était pas prise en charge par l'État pour l'ensemble de la commu­nauté, mais par les employeurs pour les seuls employés.

L’ “
American Way of Life”des années 1950
Ainsi se dessina un « capitalisme américain » où, selon la formule de John K. Galbraith, le Big Government et le Big Labor firent figure de « pouvoirs compensateurs » face au Big Business.
Dans les années 1950, le système connut une forme d'apogée à laquelle le concept d’American Way of Life est resté associé : la majorité de la population accéda alors à un degré de sécurité économique et, plus encore, de confort matériel jusqu'ici réservé aux élites[9]. Les grands chefs d'entreprise firent figure de fers de lance d'un stakeholder capitalism[10] conscient de ses responsabilités à l'endroit de ses actionnaires mais tout autant de ses salariés et de la commu­nauté où ses usines étaient implantées. Du coup, les États-Unis parurent démentir les sombres prédictions du marxisme : composée de classes moyennes en majorité, la société américaine apparut l'exact contraire d'une société prolétarisée. Tandis que les « Américains ordinaires » se sentirent tout sauf « oubliés », un solide consensus centriste se noua autour de l'anticom­munisme qui servait à le cimenter. Cette cohésion tant sociale qu'idéologique fut évidemment un atout clé pour la grande mission à laquelle l'Amérique commençait à se consacrer : l’édification d'un système impérial destiné à défendre l’ordre démocratique contre la menace totalitaire incarnée par l'URSS désormais. Sans doute convient-il de ne pas s’abandonner à une nostalgie sans réserve à l’évocation de ces années. Les turpitudes du maccarthysme rappellent que, s'il fut un authentique ciment pour la société, l’anticommunisme put se révéler une arme dangereuse entre les mains de démagogues roués. L’American Way of Lift resta terra incognita pour L'Autre Amérique[11], les quelque 21 % d’Amé­ricains vivant dans la pauvreté. Dans le Sud, la ségrégation la plus crue commençait à peine à se voir entamée et, de façon plus générale, toutes sortes de groupes minoritaires étaient loin de jouir d’une pleine égalité[12]. Il n’empê­che ! Quelles qu’en aient été les limites et les iniquités, l'EurAmérique[13] alors en train de s’ébrouer représentait, comme l’économiste de Yale, Paul Krugman, l’a fait remarquer, une société relativement égalitaire, comptant sans doute quelques citoyens extrêmement riches mais aussi de nombreux « cols bleus », cadres moyens et autres employés, jouissant d’un degré satisfaisant de sécurité et pouvant espérer voir le « rêve américain » se réaliser[14].
Vers l’insertion des USA dans le monde

Les origines de la paralysie de L’État
Pourquoi cette Amérique nous paraît si éloignée de celle que nous pouvons observer ? Pourquoi certains en viennent-ils à redouter l’évanescence éventuelle des classes moyennes dont l'expansion avait été sa fierté ?[15] Pourquoi trois quarts des Américains se disaient-ils au printemps 2009 d'accord pour déclarer : « Je suis fou furieux et je ne vais pas le suppor­ter plus longtemps » ?[16] Pourquoi le seul sujet de consensus à Washington est-il... que Washington est paralysé ? Deux phénomènes semblent avoir joué :
– Le premier a été le profond réflexe de rejet que, dans la foulée de la ‘Grande Société’,
les dérives étatistes et gauchistes du « libéralisme » ont provoqué.
– Le second a été l'impact des formidables mutations impulsées par l'insertion des États-
Unis dans une économie globalisée.
Du coup, privé de sa crédibilité par ses excès puis par l'impact de l'effondrement de
l'URSS sur les mentalités et amputé d'une partie de ses pouvoirs par une globalisation
se jouant des sou­verainetés, l’État est apparu soit impuissant à atténuer les retombées
de cette dernière sur la société, soit enclin à les amplifier. Il a, du coup, un peu plus
perdu de sa légitimité.

La
‘Grande Société’ voulue par Lindon Johnson
Au départ, il est vrai, le regain d'interventionnisme « libéral » procéda d'une double conviction : dans le nouveau contexte de prospérité, l'Amérique se devait de venir à bout des ultimes défaillances et injustices qui ternissaient sa prétention à servir de modèle à l'humanité ; et, plus encore, elle le pouvait à condition d'embrasser une politique volontariste conjuguant expertise, injec­tion d'argent public et informatique. La Grande Société que Lyndon B. Johnson s'efforça de concrétiser engendra d'ailleurs d'indéniables progrès : l'égalité des droits pour des Africains-Américains qui en avaient été si long­temps privés, une « guerre à la pauvreté » qui diminua le nombre des victimes de cette dernière de près de moitié (de 20 % à 12 %) et, surtout, l'instauration des premiers programmes publics d'assurance-santé pour les économiquement faibles (Medicaid) et pour les personnes âgées (Medicare).

Les conséquences euphoriques de son action précipitèrent les USA dans la guerre du Vietnam
Seulement, l'inter­ventionnisme étatique ne tarda pas à s'emballer et, à force de vouloir tout faire, le Big Government se dispersa, gaspilla ses forces, gonfla son budget et finit par épuiser sa crédibilité. Sa quête d'un idéal de justice se révéla bientôt un nouveau « rocher de Sisyphe » et son coût un « tonneau des Danaïdes »[17]. L'euphorie qui avait jusqu'ici régné commença d'autant plus à se dissiper que les efforts parallèles alors conduits pour exporter la démocratie américaine à l'étranger précipitèrent les États-Unis au Viêt-Nam dans un dangereux bour­bier.

Trois forces présidèrent à l’accroissement du réflexe d’un rejet de l’État
Dès la fin des années 1960, l'État commençait ainsi à se retrouver sur le banc des accusés quand trois forces vinrent accélérer le réflexe de rejet dont il faisait l'objet :
1) La première fut la peur du déclin qui, dans les années 1970, ne cessa de se renforcer. L'Amérique y essuya, il est vrai, des chocs répétés de deux dévaluations du dollar à deux « chocs » pétroliers, de la chute de Saigon à la prise en otage du personnel de son ambassade à Téhéran, du scandale du Watergate à l'invasion soviétique de l'Afghanistan. La désillusion fut d'autant plus amère que, conjugués, tous ces revers menacèrent de ravaler l'Amérique au rang de « pays ordinaire »[18].
2) La seconde force fut la nouvelle propension du Big Business à ne plus se
satisfaire, comme longtemps il l'avait fait, du capitalisme bien tempéré que le New Deal avait instauré. Las de se voir toujours plus bousculés par les étudiants protestataires, les écologistes et les défenseurs des consommateurs très remuants dans ces années et confrontés à la concurrence des économies alliées, ses diri­geants s'attachèrent à défendre plus agressivement leurs intérêts et à réhabiliter les vertus d'un jeu pur et dur du marché. Ce pari put paraître audacieux au regard du désastre sur lequel, dans les années 1920, ce jeu avait débouché. Mais la Grande Dépression était un souvenir éloigné et bientôt, ce furent l'inflation puis la stagflation qui firent figure de principal danger. Encore en janvier 1971, Richard Nixon avait pu déclarer qu'il était « un keynésien désormais ». Mais quelques années après, l'heure était de toute évidence arrivée du retour en force de ceux qui, à l'instar de Milton Friedman[19], se faisaient les prosélytes d'une vision beaucoup plus dure du marché que celle que le « capitalisme américain » de Galbraith avait incarnée. Eux voulaient voir d'une façon ou d'une autre la « destruction créatrice » du capitalisme libérée : à travers un contrôle plus sévère de l'émission de monnaie, la fin des régulations faussant le jeu du marché, un retour à l'équilibre du budget et, par-dessus tout, la substitution à l'économie de la « demande » d'une « économie de l'offre » visant à doper l'activité via une réduction radicale de la fiscalité.
3) La troisième force fut la détermination du parti républicain (ou GOP)[20] à ne pas laisser passer une telle occasion de recouvrer le statut majoritaire dont la Grande Dépression l'avait dépouillé. Tout d'abord, et cette dimension raciale ne peut être ignorée, alors que nombre de Blancs du Sud se recon­naissaient de moins en moins dans la politique de déségrégation que les démocrates conduisaient, ses leaders embrassèrent une « stratégie sudiste » : ils n'hésitèrent plus à tenir un discours subliminalement raciste, célébrant le « droit des États» (contre lesquels, pourtant, leur plus grand héros, Abraham Lincoln, avait mené le combat), déplorant les émeutes raciales et la montée de la criminalité et dénonçant les « welfare queens », des mères célibataires (noires le plus souvent) censées vivre somptueusement en s'arrangeant pour toucher leurs allocations plusieurs fois[21].

Après la Grande Dépression, les prises de position mobilisatrices du Parti républicain (Grand Old Party)

La prise d’appui du parti républicain sur les « petits », dédaignés par le libéralisme
Ses dirigeants surent opportunément se tourner vers ceux des Américains que diverses dérives du « libéralisme » avaient aliénés et qui se sentaient à nouveau « oubliés ». À partir des années 1960, en effet, le « libéralisme » s'était pro­gressivement éloigné des « petits » – petits agriculteurs, salariés modestes, ouvriers – dont il avait défendu les intérêts. A sa tête, les leaders de ces derniers s'étaient, en effet, vus toujours plus remplacés par des représentants des classes moyennes supérieures ou aisées, des élites passées par l'Université. Volontiers condescendantes envers ceux qui ne l'avaient pas fréquentée, cel­les-ci n’avaient pas caché n’éprouver aucune sollicitude particulière pour des travailleurs considérés comme des privilégiés et préférer se consacrer à la réparation des injustices dont diverses minorités avaient été victimes dans le passé. En sorte qu'une partie des Blancs à revenus faibles ou modestes s’étaient sentis directement exposés au danger que Sumner avait dénoncé : celui de voir l'éthique du travail bafouée par des réformateurs prompts à pratiquer l’assis­tance sociale, via l'impôt, sur leur dos et à remettre en cause le principe du traitement égal et les règles d’ancienneté à travers une politique de discrimi­nation positive (Affirmative Action) avantageant les minorités.

Avec Richard Nixon, la prise en compte des Américains oubliés
Dès 1968, ainsi, Richard Nixon affirmait entendre la voix des « Américains oubliés »: la voix « de ceux qui ne crient pas, qui ne manifestent pas... Ils travaillent dans les usines américaines, ils gèrent les affaires américaines... Ils donnent son élan au rêve américain »[22].

La prise d’appui du parti républicain sur deux autres dérives du libéralisme
Les dirigeants républicains surent tout autant jouer, en réalité, de deux autres dérives du « libéralisme ». Ils perçurent le trouble et même l'indignation de certains des anciens militants libéraux devant la sympathie que manifestaient leurs nouveaux leaders tant envers le modernisme – qu'il prît la forme de la libération sexuelle, de l'hédonisme ou du féminisme – qu’envers la remise en cause, par la Cour suprême, de la place reconnue jusqu'ici à la religion dans la vie publique américaine. Sous cet aspect, la boucle fut aux yeux de beaucoup bouclée quand, en 1973, avec l'arrêt Roe v. Wade, les Justices libéralisèrent très largement le droit des femmes à l'avortement, déclenchant un débat passionné qui allait galvaniser des décennies durant de nombreux militants catholiques ou pro­testants.
Dans ce contexte, il fut également aisé pour le GOP (Grand Old Party) d'exploiter la méfiance que, dans la foulée du Viêt-Nam, nombre de « libéraux » ne cachè­rent plus éprouver face à la puissance militaire et aux interventions à l’étranger : il y dénonça, outre un effet pernicieux de leur dérive vers le relativisme et la permissivité, un indice de leur rejet du patriotisme et de leur défiance envers l’américanité. Il fixa ainsi les contours d'une « guerre civile culturelle » autour de laquelle la politique américaine allait des décennies durant tourner, une guerre derrière laquelle des considérations plus strictement économiques seraient aussi présentes qu’occultées.

Faisant suite aux revers accumulés sous la présidence Carter, la
« révolution conservatrice » de Reagan a semblé pleine de promesses
C'est en effet sous la présidence Carter que tout s’est joué. Si, en 1981, Ronald Reagan fut en mesure de lancer la « révolution conservatrice » à laquelle son nom resta attaché, ce fut avant tout parce que les revers tant extérieurs (l’Iran, l’Afghanistan, le second choc pétrolier) et intérieurs (l’infla­tion, le chômage) que Jimmy Carter parut accumuler rallièrent le pays autour de la promesse de « renouveau » que le républicain sut faire miroiter. Tout d’abord, la promesse d’un renouveau moral qui lui permit de tirer parti de la grande nouveauté de ces années : l’irruption de la Droite
religieuse sur une scène politique dont elle s’était jusqu’ici tenue écartée. Les Évangéliques fon­damentalistes avaient en effet été désappointés de voir Carter, un baptiste sudiste pour lequel ils avaient majoritairement voté, adopter sur des questions comme l’IVG, les drogues douces mais aussi les exemptions fiscales pour les écoles privées encore ségrégées, des positions qui leur déplaisaient.

Efficacité des postures militantes durables (GOP + mouvement conservateur) prises sur des questions de société
La création en 1979, de deux organisations, la Religious Roundtable et la Moral Majority, constitua un authentique tournant pour le mouvement conservateur comme pour le GOP. Longtemps le conservatisme s’était défini en termes d’anticommunisme et de rejet de toute interférence gouvernemen­tale dans l’économie et la société. Désormais il allait toujours davantage s’iden­tifier à des prises de position militantes sur des questions comme la réintroduction des prières dans les écoles publiques, l’interdiction de l’avor­tement, l’enseignement du créationnisme. En 1994, ainsi, plus de la moitié des 73 nouveaux élus républicains au Congrès devaient leur victoire à la Christian Coalition qui avait pris le relais de la Moral Majority. En 1995, Time soulignait le brio avec lequel, forte de ses 1 500 000 membres, à commencer par des Blancs peu qualifiés qui avaient souvent cherché refuge, en ces temps pour eux difficiles, dans la religiosité, la Coalition avait pénétré le monde séculier de la politique américaine comme jamais une organisation religieuse ne l’avait fait : dans plus de la moitié des États fédérés, elle exerçait une influence dominante ou essentielle sur le GOP et pesait, lors de ses conventions nationales, d’un poids inégalé, un poids qu’encore en 2008 le choix par John McCain de Sarah Palin comme colistière devait illustrer[23].

Efficacité des postures intransigeantes du GOP sur la réduction des inégalités qui lui ont permis de recouvrer
son image du parti ‘de la croissance et de l’emploi’
L'émergence, à la fin des années 1970, des questions socioculturelles sur le devant de la scène eut un autre effet : en cultivant les réflexes identitaires et le regain de religiosité dans lesquels les victimes de la globalisation cher­chèrent souvent un refuge face à l’adversité, les républicains purent s’assurer, grâce à des postures intransigeantes sur ces sujets, la loyauté d'électeurs que leur politique économique eût pu à la longue leur aliéner[24]. Le renouveauéconomique que, durant la campagne, Reagan avait promis de réaliser reposait, en effet, sur une politique de dérégulation et de baisse générale de la fiscalité de nature à combler les inégalités qu’au même moment l’immersion des États-Unis dans l’économie mondiale tendait à creuser. Il est vrai que s’il put, par la suite, parfois décontenancer certains des nouveaux supporters du GOP, ce choix se révéla, dans l’immédiat, un atout sans pareil pour ce dernier. Il lui assura l’appui des milieux d’affaires qui, on l’a noté, militaient désormais en faveur d’un retour au jeu pur et dur du marché et apparut aux plus radicaux des partisans de ce dernier comme le plus sûr moyen « d’affamer la bête », c’est-à-dire de paralyser l’État en le privant de recettes. Ensuite, alors même que les démocrates paraissaient impuissants à régler les problèmes – déloca­lisations, recul des syndicats, baisse du pouvoir d’achat – auxquels nombre de travailleurs blancs peu qualifiés se voyaient confrontés, « l’économie de l’offre » permit aux républicains de séduire nombre d’entre eux en leur rendant l’image du parti de la croissance et de l’emploi dont la Grande Dépression les avait privés. Enfin, et surtout peut-être, tandis que les classes moyennes se voyaient toujours plus imposées, l’inflation relevant leurs revenus nominaux sans que les tranches soient indexées, une baisse de la fiscalité ne pouvait que trouver un fort écho dans un pays né, après tout, d’une révolte contre l’impôt.

Toute cette thématique du GOP, justifiée au départ, s’est transformée en un dogme trompeur

Aussi ne faut-il peut-être pas trop s’étonner si, sans doute initialement
justifiée, cette thématique allait peu à peu s’ossifier et devenir, avec le temps, une sorte de dogme rigide pour le GOP, y rendant un George Bush père suspect (pour avoir voulu y déroger) ou contraignant, en 2008, un John McCain à renier ses deux votes, en 2001 et 2003, contre les réductions fiscales de George Bush fils. Au risque, évidemment, de suggérer qu’il n’était ni de problème qu’une baisse des impôts ne pourrait surmonter, ni de programme ou de contrainte susceptible de justifier qu’ils fussent relevés. Et de laisser croire qu’il serait indéfiniment possible de masquer les retombées conjuguées de la globalisation et d’un retour toujours plus dur au jeu du marché dans une fuite en avant dans l’endettement au coût chaque jour un peu plus élevé.

IIème PARTIE


L’AMÉRIQUE DE 1970 À LA FIN DU XXe SIÈCLE

L’Amérique réouverte au « tout marché »

Trois continuités ont marqué les 30 dernières années du XXe siècle
Au cours de ces années, les États-Unis connurent une profonde métamorphose économique, sociale, culturelle et politique. Alter­nant des phases de croissance et de crises qui virent les Américains osciller entre des regains de foi dans leur destin et des poussées de hantise du déclin, elles furent marquées par trois continuités :
une immersion croissante du pays dans une économie mondialisée ;
un jeu partisan toujours plus grippé se traduisant à la fois par un glissement à droite et un effacement de l'Etat face au marché ;
une croissance vigoureuse mais hantée par un creusement incessant des inégalités et une dépendance toujours plus forte à un château de cartes financier.

L'insertion toujours plus étroite de l'Amérique dans une économie mon­
dialisée modifia profondément les équilibres à l'intérieur de la société.
Elle assura, en effet, aux détenteurs de capitaux d'immenses possibilités tout en exerçant de nouvelles et cruelles contraintes sur les salariés. Les premiers découvrirent qu'il était plus facile de gagner de l'argent en confiant leurs fonds à des firmes à même de les faire profiter des nouveaux filons que la globali­sation offrait qu'en cherchant à créer leur propre société. De leur côté, les grandes multinationales réalisèrent une part toujours plus grande de leur chiffre d'affaires et de leurs profits hors de leurs frontières (de 1960 aux années 2000, les seconds passèrent de 6 % à 29 % du total), incitant leurs dirigeants à se montrer toujours moins soucieux des réalités nationales que de leurs stratégies planétaires.
Les salariés, quant à eux, se virent toujours plus exposés à la concur­rence de centaines de millions de concurrents qui étaient prêts à travailler à un coût infiniment moins élevé et à un marché de l'emploi beaucoup plus dur que dans le passé. Confrontés à un shareholder capitalism exclusivement soucieux des profits des actionnaires, les dirigeants d'entreprise s'employèrent, en effet, à mordre sur les coûts directs (les salaires et les paies) et indirects (les pensions retraites, assurance chômage, couverture santé qui les accompagnaient) de leurs salariés. Ils délocalisèrent les emplois dans le Sud où les syndicats étaient moins implantés ou à l'étranger, là où la main d'œuvre était meilleur marché, transformèrent des postes statutaires en emplois intérimaires et « dégraissèrent », substituant les machines et l'informatique aux salariés, dans l'industrie manufacturière. Ils le firent d'autant plus facilement que ces derniers n'étaient guère en position de résister.

L’effacement de l’État face au marché
Déjà affaiblis par le glissement de l'activité économique de secteurs qui avaient été leurs bastions comme l'automobile et l'acier vers des services où ils avaient toujours été moins bien implantés, les syndicats durent plus souvent faire face à l'hostilité de l'État dont l'appui, à partir de 1935, avait été décisif pour leur succès. La décision, en 1981, de Reagan de licencier les 11 000 aiguilleurs du ciel du syndicat PATCO coupables d'avoir conduit une grève que la loi leur interdisait fut un tournant sous cet aspect. Une industrie de firmes spécialisées dans l'affaiblissement des syndicats ne tarda pas à émerger. De 1945 à 1955, 75 % des tentatives pour organiser les travailleurs d'une entreprise avaient abouti. Mais dans les 2000, plus de la moitié échouaient.[25] Forts de 35 % de la population active non agricole quand la Seconde Guerre mondiale s'était achevée et encore de 20,1 % en 1980, les syndicats n'en représentaient alors que 12 % et seulement 7 % dans le secteur privé.

À une croissance vigoureuse correspondit un creusement
incessant des inégalités et une dépendance toujours plus forte à un château de cartes financier
Ce nouveau contexte révéla les limites du type de welfare state hybride qu'à partir des années 1940, les États-Unis avaient développé. Les firmes dont une grande partie de la protection sociale dépendait se montrèrent, en effet, moins enclines que par le passé à offrir ce type d'avantages à leurs salariés. Dans les 2000, le pourcentage des nouveaux entrants bénéficiant d'une assurance santé chuta de 71 % à 64 %. Parallèlement, à partir des années 1980, les retraites complémentaires à revenus fixes que les grandes sociétés avaient à une époque libéralement octroyées, se virent souvent remplacées par des comptes individuels « d'épargne retraite » dit 401 (k) défiscalisés auxquels elles se contentèrent au mieux de contribuer. Ce transfert radical de responsabilité laissa, en particulier, les retraités dangereusement exposés aux fluctuations des taux monétaires et des cours boursiers, ce qui les contraignit parfois à reprendre du travail à un âge avancé. Sous cet aspect, la faillite, en 2009, de la General Motors – une entreprise qui avait longtemps consenti d'importants avantages à ses salariés et dont les difficultés, selon certains, résultaient en partie de cette générosité – symbolisa une évolution dont la montée en puissance de Wal-Mart fut le reflet : cette firme de grande distri­bution qui ne comptait en 1981 que 27 000 salariés en dénombrait 1 300 000 un quart de siècle après, pour beaucoup mal payés (le salaire annuel moyen est de 20 000 dollars) et en majorité sans assurance santé[26], exemples typiques de ces travailleurs pauvres représentant plus de la moitié des 47 millions d'Américains non assurés.[27]
Cette évolution s'accompagna de l'ascension du capitalisme financier. Longtemps, après la Seconde Guerre mondiale, la banque avait fait figure de secteur peu lucratif et quelque peu ennuyeux qui, en échange des garanties que, dans la foulée du New Deal, l'État lui avait octroyées, avait dû se résigner à voir sa politique de prêts – et les gains qu'il pouvait en espérer – étroitement contrôlés. Pourtant, à partir des années 1980, avec l'immersion des États-Unis dans une économie globalisée, les nouvelles perspectives offertes par la révolution informatique et le retour d'une foi quasi fondamentaliste dans le marché, les garde-fous avaient commencé à craquer. Tandis que, d'un côté, les régulations se relâchaient, un « réseau bancaire fantôme » échappant à ces dernières se développait. Du coup les occasions de profit se multiplièrent et le secteur recouvra un irrésistible attrait.[28] Indice de la métamorphose de l'économie américaine dans ces années : dans les 2000 toujours, l'Amérique dépensait davan­tage en frais de courtiers et de conseils en investissement qu'en achats d'auto­mobiles neuves alors qu'encore en 1979 ces derniers représentaient une somme dix fois plus élevée?[29] Les mêmes années, avec une part d'environ 8 % du PIB, l'industrie financière représentait plus de 41 % des profits des sociétés (contre 16 % encore dans les années 1980 et 23 à 30 % dans les années 1990). Évidemment, ce secteur prospérait sur un boom immobilier fondé sur l'idée folle que les prix ne cesseraient plus de monter, sur des cartes de crédit d'emprunteurs surendettés, sur des banques toujours plus droguées à « l'effet de levier » et sur des actifs boursiers surévalués. Bref, comme dans les années 1920, l'apparente prospérité reflétait moins la santé de l'économie réelle qu'un recours effréné à l'emprunt, accompagné, cette fois, d'un endettement toujours plus grand à l'étranger : « Aujourd'hui, ironisait l'économiste Paul Krugman en 2005, les Américains vivent en se vendant mutuellement des maisons, financées par de l'argent emprunté à la Chine »[30]Dès 1987, une première alerte avait souligné la fragilité du château de cartes en train de s'édifier : seule une vigoureuse intervention du Fed avait empêché un sévère krach boursier. Loin de tirer la leçon, le pouvoir politique donna l'impression d'abdiquer devant l'omniscience du marché.

Comment l’ascendant de l’argent perturba la démocratie jusqu’à la paralyser

La crise qui finit par éclater en 2007 fut
[31], en effet, autant l'aboutissement d'une démission du politique que du jeu des forces économiques. Elle fut largement le produit de l'aveuglement d'un jeu démocratique faussé par le choc frontal de deux partis polarisés, déformé par des médias plus soucieux d'audimat que de quête de la vérité et toujours plus dominé par les lobbies et autres intérêts les plus à même de le financer. Trois forces ont contribué à substituer un jeu politique dangereusement polarisé au
consensus pragmatique et « libéral » qui, dans les années 1950, régnait.

Première force : bien que déjà suggérée, la mise en œuvre du renversement de la géographie électorale
Voyant dans le Sud un vivier de voix sans pareil à exploiter, les républicains ont toujours plus embrassé la culture politique prévalant chez les anciens États confédérés : leur fondamentalisme baptiste, leur patriotisme cocardier et leur hostilité à une fiscalité élevée. Par réaction, évidemment, les démocrates se sont montrés encore plus attentifs aux revendications des syndicats, des écologistes et des minorités. Du coup si, encore dans les années 1960, il n'était pas totalement erroné d'évoquer, à propos des deux partis, la vieille formule « bonnet blanc et blanc bonnet », cela n'était plus possible quelque trente ans après. A l'échelle nationale, partis, régions et idéologies tendaient à se recouper. Mais si les démocrates restaient encore divisés entre « libéraux » et modérés, au niveau national, le parti républicain s'était toujours plus aligné sur un mouvement conservateur reposant sur trois piliers :
une droite religieuse et culturelle intransigeante sur des dossiers comme les armes à feu, la peine de mort, l'homosexualité ou l'IVG ;
des fondamentalistes du marché voyant dans toute interférence de l'État un crime de lèse-liberté ;
et des néoconservateurs assez pénétrés de la suprématie des valeurs américaines pour ne pas exclure la possibilité de les imposer par la force armée.
Cette évolution du GOP refléta une réalité : le glissement à droite d'une vie politique où l'appellation de « libéralisme » pouvait suffire à discréditer celui qui selavoyaitattribuer et où il n'était plus rare de voir l'accusation de « socialisme » lancée à l'encontre de mesures qui, quelques années plus tôt, eussent paru des plus modérées. Mais la polarisation qu'elle concourut à ancrer traduisit moins l'état d'esprit réel d'une Amérique restée sur la plupart des sujets plutôt centriste que l'effet pervers d'un jeu politico-médiatique assurant une influence démesurée à des activistes extrémistes. Elle contribua, du coup, à creuser le fossé entre l'Amérique profonde et Washington, entre le public et sa représentation politique. Celle-ci fut, en effet, toujours plus déformée par la multiplication des lobbies à « thème unique » décidés à tout sacrifier à leur dada idéologique, qu'il fût de nature socioculturelle, écologique ou éco­nomique. Cette révolution ne contribua pas seulement, comme nous le verrons, à gripper le processus politique. Elle incita nombre de candidats à embrasser sur les sujets les plus sensibles des postures extrémistes à même de leur valoir des voix qu'un positionnement majoritaire ne leur assurerait pas. En 1980, par exemple, Reagan l'emporta nettement en adoptant sur l'avor­tement et l'Equal Rights Amendment[32] une posture partagée par seulement 15 % de l'électorat. C'est que nombre de ces 15 % se déterminèrent en fonction des positions des candidats sur ces deux dossiers alors que les électeurs représentant les positions majoritaires embrassées par Carter votèrent en fonction de tout autres critères.

Deuxième force aggravant le danger : l'évolution du jeu électoral
Le redécoupage décennal des districts a, en effet, abouti à assurer l'énorme majorité d'entre eux à l'un ou l'autre des deux partis : seuls 50 sièges (sur 435) de la Chambre étaient, par exemple, réellement ouverts en 2008. Ce qui a engendré trois périls : faire des primaires ou des caucus le moment véritable où les élus sont choisis et, du coup, assurer aux militants qui, beaucoup plus que les électeurs ordinaires, s'y activent, un rôle décisif ; produire dès lors des candidats représentant des positions extrémistes ; et démobiliser les citoyens lors du scrutin général où tout, ou presque, est déjà joué et où, de plus, ils ont du mal à se retrouver dans les choix qui leur sont proposés (le taux des abstentions, en particulier lors des élections partielles qui renouvellent l'ensemble de la Chambre et un tiers du Sénat est parfois étonnamment bas). Or, détenir un siège acquis à leur parti, loin de les y inciter, dissuade le plus souvent les élus de rechercher des compromis. Ils redoutent en effet de s'aliéner les militants et de les voir se tourner, lors des prochaines primaires, vers un concurrent moins conciliant[33]. En 2009, ainsi les démocrates multiplieront les concessions au sénateur républicain de l'Iowa, Charles Grassley, espérant le voir rallier quelques membres de son parti à la réforme de l'assurance santé... pour le voir voter finalement contre celle-ci de peur de perdre la primaire de 2010.

Troisième force : accroissement de l’évolution qui se dessinait du fait des mutations du paysage médiatique
Dès 1987, pour commencer, l'abrogation de la Fairness Doctrine (ou règle d'équité) qui, jusqu'ici, contraignait les médias audiovisuels à offrir une information équilibrée a ouvert la voie à l'émergence de médias plus enclins à embraser les préjugés qu'à informer : à peine un an après, Rush Limbaugh, un animateur populiste de talk-radio, se taillait un énorme succès grâce à ses philippiques contre les feminazis et autres environmental wackos[34]. Évidemment, la télévision n'allait pas tarder à lui faire écho. Depuis longtemps déjà elle avait transformé l'information en privilégiant l'appel aux émotions et en substituant l'image à la réalité. Bientôt, ainsi, la Maison-Blanche n'avait pas eu de plus grande priorité que de contrôler ce que les journaux télévisés du soir montreraient. Parallèlement, les élections étaient devenues le domaine de prédilection des sondeurs, publicitaires et autres experts ès-communication : les candidats s'étaient résignés à se laisser vendre comme des savons, à produire des « spots de trente secondes » plus destinés à démolir leur adversaire qu'à exposer leurs positions, et à mul­tiplier les slogans et petites phrases assassines assez brefs pour être reproduits à la télévision[35]. Ce n'était qu'un début en réalité. Avec la concentration,
à partir des années 1990, des principaux réseaux entre les mains de grands conglomérats avant tout préoccupés d'audimat, l'objectif était devenu au moins autant de divertir que d'informer : les sujets les plus compliqués s'étaient vus résumés à quelques schémas simplifiés et les débats organisés moins pour favoriser la quête de solutions consensuelles aux problèmes que le pays connaissait que pour offrir au public des pugilats électoralistes susceptibles de le mesmériser.
La subjectivité croissante de l'information ne put évidemment qu'être exa­cerbée par la multiplication des chaînes câblées ou par satellite et par l'appa­rition de réseaux spécialisés dans la couverture en direct, 24 heures sur 24 et 7 jours sur 7 de l'actualité. D'un côté, les grands réseaux, ABC, NBC, CBS, virent leurs audiences décliner (à 57 % à heure de grande écoute dès 1998) et leur capacité à créer un consensus centriste reculer. De l'autre, des réseaux idéologiques ne tardèrent pas à émerger, à l'instar de Fox News, créé par Rupert Murdoch et la Fox Corporation en 1996, pour présenter une vision « modérée » (par opposition à celle des grands médias mainstream), i.e. conser­vatrice, de l'actualité. Bref, les républicains purent bientôt compter sur les équivalents audiovisuels de Rush Limbaugh : des hôtes de talk shows, tels Sean Hannity, Bill O'Reilly et, plus récemment Glenn Beck, un des héros du mouvement de la Tea Party, tous toujours plus enclins à jouer les cerbères idéologiques du GOP, les gardiens de l'orthodoxie conservatrice face à ses « modérés ».
Internet est sans doute venu partiellement atténuer le déséquilibre ainsi créé. Son rôle, essentiel dans la campagne de Barack Obama, a souvent été mentionné. Mais son impact n'est pas sans ambiguïté. La toile est capable du meilleur (certains de ses sites offrent des informations riches et précises et de remarquables analyses) et du pire (nombre d'internautes consultent les blogs non pour ouvrir leur esprit mais pour conforter leurs a priori). Au demeurant l'habileté avec laquelle les activistes de la Tea Party savent utiliser contre Obama les armes mêmes (Twitter, YouTube, Meetup. com, etc.) qui lui avaient assuré le succès rappelle que les sites de droite avaient été les premiers à proliférer. Dès le milieu des années 1990, en effet, les groupes conservateurs activistes s'étaient dotés d'un dispositif médiatique si redoutable que la Mai­son-Blanche avait publié un rapport de 300 pages pour dénoncer un « Com­munication Stream of Conspiracy Commerce », un processus à travers lequel, à l'écouter, idéologues et think tanks de droite confirmaient les informations de journaux hostiles leur permettant d'être diffusées, via Internet, dans le monde entier, reprises dans une presse de droite respectable et, dès lors, érigées en sujets légitimes pour des médias moins engagés. Cette dénonciation n'était évidemment pas sans arrière-pensées. Mais le dispositif était bien réel même si la Maison-Blanche en exagérait sans doute la portée. Ses protagonistes étaient encore à même en 2009 de propager la rumeur (totalement infondée) que la réforme de la santé instaurerait des death panels àmême de décréter l'arrêt des traitements médicaux pour les bénéficiaires trop âgés ou handicapés.

Le rôle accru de l’argent dans les campagnes électorales

Dès le printemps 1994, il est vrai, Clinton avait déjà lui-même fulminé
contre ce qu'il appelait une « entité nationale ayant accès à des montants d'argent illimités »[36], soulignant l'autre force cruciale de la vie politique de ces années. Certes, l'argent avait déjà tenu un grand rôle dans la vie politique américaine dans le passé. Très vite la pratique du lobbying – la promotion des intérêts privés auprès des pouvoirs publics – avait été légitimée : aux yeux de la culture politique américaine, l'intérêt général ne pouvant être que la somme des intérêts particuliers, il était normal que ces intérêts pussent libre­ment s'exprimer. Redoutant néanmoins de voir le rôle de l'argent dangereu­sement gonflé par le nouveau cours que les campagnes prenaient, le Congrès avait cherché à l'endiguer. Mais en 1976 ces efforts avaient été largement neutralisés : dans l'arrêt Buckley y. Valeo, tout en admettant l'existence de plafonds aux sommes que les individus pourraient investir dans une élection, la Cour suprême avait considéré que dépenser de l'argent pour promouvoir ses opinions relevait de la liberté d'expression, une liberté fondamentale ins­crite dans la Constitution.
Dès lors, les inquiétudes du Congrès s'étaient concrétisées. Alors que le recours aux conseillers en relations publiques, aux instituts de sondages, aux réalisateurs de spots télévisés et l'achat de temps d'antenne propulsaient le coût des campagnes vers des sommets chaque fois dépassés (en 2008, les dépenses engagées par les candidats au Congrès représentaient 1 389 millions de dollars, soit presque deux fois plus que dix ans auparavant), les candidats s'étaient souvent sentis moins dépendants de leurs électeurs que des individus, organisations et sociétés à même de les financer. Dès 1988, le journaliste Philip Stem pouvait ainsi publier un livre intitulé The Best Congress Money Can Buy[37] et, parfois, les joutes électorales avaient paru moins opposer les hommes et femmes que les grands partis avaient désignés que les lobbies qui les finançaient : la centrale syndicale AFL-CIO contre l'U.S. Chamber of Commerce, les groupes écologiques contre les industriels leur opposant des impératifs économiques, les organisations défendant le droit des femmes à avorter et celles se consacrant à le faire abroger. Mieux ! Les conservateurs les plus intelligents comprirent avec le temps que leur message serait d’autant plus convaincant qu’il apparaitrait l’expression de vastes manifestations de colère populaire plutôt que celle de quelques milieux d’affaires : ils apprirent l’Astroturfing, le financement en sous-main d’organisations d’Américains ordinaires[38]. Bref, la démocratie américaine se révéla toujours plus janusienne : au niveau des électeurs, en dépit de graves entorses que l’on pouvait déplorer[39](en particulier les obstacles dressés parfois à l’inscription ou à la participation de certaines minorités, les Africains-Américains en particulier) et d'un taux d'abstention extrêmement élevé, le principe « une personne, un vote » resta en gros respecté. Mais à celui des acteurs, des hommes et intérêts à même de faire entendre leur voix, elle resta largement l'apanage des plus fortunés et l'issue du débat s'en trouva souvent affectée. « Si vous avez une bonne idée et 10 000 dollars et que j'en ai une catastrophique et un million de dollars, je serai en mesure de convaincre le peuple que l'idée catastrophique est une bonne idée » ironisa un jour le sénateur Bill Bradley[40].
Bref, le rôle de l'argent est devenu omniprésent. Et il n'a évidemment pas été innocent. Pour commencer, sa collecte a accaparé un temps et une énergie que les politiques n'ont pas pu consacrer à d'autres dossiers. « Je ne peux pas penser. Je ne peux pas agir. Je ne peux rien faire d'autre qu'aller à des réunions de collecte de fonds et serrer des mains, déplorait Clinton au milieu des années 1990... Hillary est dans la même situation, AI Gore aussi. Nous sommes en train de devenir malades et fous à cause de cela[41]. Ensuite, sa profusion a accentué, en leur assurant les moyens dont autrement ils auraient manqué, la propension des politiques à substituer l'image à la réalité et à manipuler un électorat mal informé : « la citoyenneté bien informée », déplorait Al Gore en 1997, menaçait de devenir « le public biendiverti ». Enfin et surtout, le rôle croissant de l'argent a fatalement renforcé l'influence des puissants, en leur assurant un ascendant toujours plus grand. En 1996, par exemple, les prin­cipaux groupes médiatiques ont pu arracher une loi sur les Télécommunica­tions portant de 15 % à 35 % la part d'un marché local qu'un d'entre eux pouvait dominer. Du coup, six grands conglomérats ont bientôt pu contrôler 75 % du temps que les Américains passaient devant leur petit écran. Ce qui leur a assuré des profits toujours plus grands et donc des moyens d'être encore plus influents.
La réalité ne saurait évidemment être caricaturée. Après tout, les grands patrons de médias ont pour priorité leur chiffre d'affaires et ils se gardent de défendre ouvertement des causes potentiellement impopulaires. Pour autant, l'accent placé par les médias sur les aspects de la vie politique les plus à même de retenir l'attention du public – les scandales, les divisions partisanes, les querelles idéologiques – donne de celle-ci une visionessentiellement négative et contribue à ce que la méfiance à l'encontre de l'État reste vive[42]. De même, outre qu'ils sont loin de défendre des intérêts homogènes, les businessmen sont très loin de ne soutenir que les campagnes républicaines : quand le Caucus noir (démocrate) au Congrès a besoin de fonds pour financer l'hypothèque sur son quartier général Wal-Mart, General Motors, Coca-Cola et AT & T se précipitent pour l'aider[43]. Mais le fait que l'argent soit plus également distribué qu'on ne pourrait le penser (actuellement les démocrates en reçoivent davantage que le GOP) ne fait évidemment qu'accroître cette « corruption de la vie politique » souvent dénoncée[44].
Dans ces conditions, le fonctionnement de la démocratie américaine a été toujours plus dominé par trois réalités.
La première réalité est le grippage des ins­titutions qui rend toute réforme tant soit peu importante quasi impossible à réaliser. Déjà, le choc des intérêts contradictoires des divers lobbies aboutit soit à empêcher l'adoption d'une législation, soit à tellement la surcharger de clauses dérogatoires, codicilles et autres échappatoires qu'elle est gigantesque (parfois plus d'un millier de pages) et difficile à appliquer. Ensuite et surtout, dans la mesure où le pays semble souvent préférer ne pas confier tous les pouvoirs à un seul des deux partis, la cohabitation ne débouche que rarement, dans ce contexte de polarisation, sur des compromis. Les vieilles pratiques du « give and take » ou du « split the derence » sont dépassées dès lors que les enjeux (qu'il s'agisse de l'avortement, du contrôle des armes à feu, mais aussi désormais de la baisse de la fiscalité) s'identifient à des dogmes sur lesquels on ne peut transiger. Dès lors que le système assure une surreprésentation aux extrêmes, les « checks and balances » dont longtemps la démocratie américaine a pu tirer fierté tendent davantage à le bloquer qu'à l'équilibrer. La Consti­tution, a-t-on l'habitude de dire, « a été conçue par des génies pour être gérée par des idiots ». Mais aujourd'hui, les politiques américains semblent allègre­ment se jouer des garde-fous que leurs illustres ancêtres avaient instaurés. La courtoisie parlementaire (comity) qui, voici encore quelques décennies, per­mettait aux responsables des deux partis de coopérer, n'est plus d'actualité. Depuis une vingtaine d'années, l'atmosphère est même à une féroce hostilité. Dans le passé, déplorait dès les années 1980 un député, « vos Collègues de l'autre bout de l'hémicycle vous percevaient tout d'abord comme un membre de la Chambre, ensuite comme un représentant (de votre État) et, enfin, comme un républicain. Aujourd'hui, cet ordre a été renversé. Aujourd'hui, la caractéristique dominante qui identifie tout le monde est d'abord son parti »[45]. Dès lors, dans un système conçu pour empêcher « la tyrannie de la majorité », la plupart des projets n'ont pu se concrétiser : soit parce que la Chambre et le Sénat ont été incapables de s'accorder, soit parce qu'ils ont buté sur la « flibuste » qui assure à la minorité au Sénat un poids démesuré, soit parce qu'ils se sont heurtés au veto du président que les deux assemblées ont été impuissantes, faute des deux tiers des voix requises, à surmonter. En sorte qu'avant les réformes d'Obama de 2010, les seules années où ces obstacles ont été surmontés ont été celles où l'Administration Bush a pu imposer ses vues à un Congrès sur lequel une atmosphère « de temps de guerre » planait et que, souvent, les États fédérés se sont substitués à un Washington paralysé[46].
Du coup, et c'est la seconde réalité, la voie a été grande ouverte tant pour les partisans du tout-marché qui voulaient précisément voir l'État neutralisé que pour les lobbies les plus puissants et les plus susceptibles de se réclamer du premier. À partir de 1995, le « projet K Street » (du nom de la rue de Washington où la plupart des grandes firmes de lobbying sont installées) a d'ailleurs institutionnalisé leur rapprochement avec le GOP : il a assuré à leurs représentants un accès jusqu'ici inégalé non seulement aux élus mais au processus même au cours duquel les projets de loi les affectant étaient rédigés en échange de quoi eux s'engageaient à nommer des républicains pour diriger leurs sociétés. Sous Bush fils, enfin, un nouveau pas a été fait : l'Exécutif a quasi systématiquement nommé des porte-parole ou représentants des secteurs concernés à la tête des agences et autres organismes censés en théorie les réguler[47]. L’objectif des activistes les plus radicaux n'est rien de moins que de décons­truire l'ordre du New Deal et de conduire une véritable croisade contre un État accusé de tous les péchés. Il s'agit, expliquera Grover Norquist, un de leurs représentants les plus flamboyants, de restaurer l'Amérique telle qu'elle était « avant que Theodore Roosevelt, avant que les socialistes ne s'en empa­rent » et de se débarrasser « de l'impôt sur le revenu, de l'impôt sur la mort, de tout cela... »[48]. Le but est largement atteint en matière de fiscalité : les plus riches bénéficient de l'essentiel des réductions de l'impôt sur le revenu et sur les plus-values[49] .
Comment, dès lors, s'étonner, de la troisième réalité de la vie politique de ces années : le scepticisme croissant du public quant à la capacité de ses institutions de résoudre les problèmes auxquels il est toujours plus confronté.


IIIème PARTIE


BILAN DES TRENTE DERNIÈRES ANNÉES

L’ascendant
de l’argent a basculé avec le siècle

Dans les années 2000, après avoir obtenu d'un
Congrès républicain que la plus grande partie de leurs revenus soit imposée au taux, beaucoup plus faible, des plus values, les dirigeants des hedge funds réussissent à dissuader la majorité démocrate qui arrive en 2007 de rien y changer. Ce n'est pas là le principal avantage qu'ils tirent de leur influence, il est vrai : dans le contexte d'exaltation du marché que l'euphorie de la seconde moitié des années 1990 crée et avec l'appui d'Alan Greenspan (patron du Fed), les lobbies financiers persuadent en 1999 le Congrès d'interdire à la Commodity Futures Trading Commission de réguler les fameux produits dérivés qui contribueront tant à opacifier les marchés financiers, puis de voter l'abrogation de la loi Glass-Steagall instituée par le New Deal pour séparer les banques commerciales des banques d'investissement. Avant de le convaincre, en 2004, d'autoriser les plus grands établissements à recourir à un « effet de levier » beaucoup plus puissant que par le passé, et de remporter en 2009, un nouveau succès qui conduit un des leaders de la majorité au Sénat à s'exclamer : « Les banques, – c'est dur à croire à une époque où nous sommes confrontés à une crise bancaire qu'elles ont créée – restent encore le lobby le plus puissant sur le Capitole. Et, pour parler franchement, ce sont eux qui possèdent la place »
[50]. Cet ascendant de l'argent ne laissa évidemment pas tout le monde indifférent. Dès 1999, le sénateur McCain n'hésita pas à déplorer un « système de trafic d'influence où les deux partis se battent pour rester en place en vendant le pays au plus offrant ». En 2002, il réussit sans doute à faire voter avec le sénateur Russ Feingold une loi mettant un terme à certains excès. Mais ses clauses en sont rapidement contournées et ses effets limités. Indice que rien n'est radicalement changé : même s'il récolte, grâce à Internet, plus de contributions de moins de 200 dollars qu'aucun autre candidat dans le passé (un total de 200 millions), Obama bénéficiera d'encore davantage d'argent des grands secteurs de l'économie, avocats – divertissement – immobilier – assu­rances et établissements financiers. En fait, il en récoltera tant qu'il décidera de renoncer au financement public de sa campagne pour pouvoir bénéficier des fonds qui ne cessent d'affluer. Mieux, ou pire ! Dans un arrêt (Citizens United) qui en laisse plus d'un stupéfait, la Cour suprême autorise en janvier 2010 les entreprises, sociétés, syndicats et autres groupes d'intérêts à dépenser sans compter pour la diffusion de publicités en faveur des candidats qu'ils entendent aider.

Le délaissement aux marchés financiers et aux déficits « sans douleur » couvre l’ensemble de la période

Le bilan de ces trente années de « révolution conservatrice » apparaît pour le moins mitigé.
Sur le plan extérieur, elle s'identifie au moins à un succès : après l'avoir sauvé de la menace nazie, l'Amérique assure une nouvelle fois, avec la chute de l'URSS, le triomphe de la démocratie.
Mais, sur le plan intérieur, elle est loin de concrétiser les promesses qu'elle avait énoncées. Tout d'abord, si elle assure aux républicains de nombreuses victoires électorales et leur permet d'installer une solide majorité conservatrice à la Cour suprême, leur rhétorique traditionnaliste n'entame en rien la marche de l'Amérique vers le modernisme et la diversité. D'un côté, les taux des nais­sances hors mariage ont continué de monter, atteignant paradoxalement un pic dans les États dits « rouges » où les républicains sont le mieux implantés et, en principe, la religion le plus enracinée.[51] Parallèlement le rôle des femmes tend à se transformer : elles sont toujours plus nombreuses à être diplômées ou salariées et devraient même être dès la fin 2010 plus nombreuses que les hommes à travailler De l'autre, les immigrants affluent aux États-Unis tout au long de ces décennies. Ils portent le pourcentage des « nés à l'étranger » à un niveau (12,6 %) proche des sommets historiques (14 %) où, au début du XXe siècle, il était, permettant aux Hispaniques de remplacer les Africains-Américains comme première minorité, pesant à la baisse sur les salaires des Américains de souche les moins qualifiés et laissant présager qu'en 2042, les « Blancs » seront une minorité.[52]
Sur le plan de la croissance qui marque ces années – au premier abord impressionnante –, elle se révèle aussi fragile qu'inégalement partagée. Loin, en effet, d'assurer aux travailleurs en colère qui s'y étaient ralliés, le retour à la sécurité économique, à la justice sociale, à la forte progression du pouvoir d'achat auxquels les années 1950 restent associées, le désengagement de l'État, la dérégulation et les baisses de la fiscalité dont les républicains font leurs priorités exacerbent l'impact douloureux de la globalisation sur nombre de salariés. Ils profitent à l'opposé aux grandes sociétés, aux établissements financiers, aux lobbies économiques et aux Américains les plus riches qui soutien­nent le GOP.
Sur le plan des inégalités, à partir des années 1980, l'Amérique connaît du coup leur formidable envol tandis que, amplifiant le jeu du marché, la politique gouvernementale fait de la société américaine la plus hiérarchisée du monde industria­lisé, une société où les 20 % les plus aisés jouissent de revenus élevés, d'une formation solide et d'une grande sécurité mais où les classes moyennes se sentent, elles, plus fragiles que par le passé. De 1980 à 2005, les 1 % les plus aisés voient leurs revenus plus que doubler alors que le salaire moyen, lui, est diminué. Du coup, la hausse modeste (22 %) enregistrée entre 1973 et 2003 par le revenu médian des foyers résulte avant tout de la généralisation du double salaire, d'un recours toujours plus intenseauxheuressupplémentaireset d'une diminution des congés[53]. Mieux ! Les 1 % des Américains les plus aisés voient leur part de la fortune nationale renouer avec les 40 %, que, depuis 1929, elle n'avait plus approchés. Globalement, il est vrai, les Américains connaissent un niveau de vie plus élevé que celui dont leurs parents avaient disposé et ils accèdent à une multitude de biens de haute technicité, des logements plus grands, des consommations plus raffinées. Mais ils éprouvent aussi un sentiment beaucoup plus fort d'insécurité. C'est que les frais fixes – logement, santé, études des enfants à l'Université – ne cessent d'augmenter et de réduire la marge dont, en cas de coup dur, ils peuvent disposer : une feuille rose de licenciement, un diagnostic médical inquiétant ou la disparition d'un des deux époux peut altérer le niveau de vie de tout un foyer[54]. Cette fragilisation touche encore davantage, comme on peut s'en douter, les mino­rités qui, plus jeunes, sont encore plus susceptibles de disposer de moyens encore plus limités.
Sur le plan de la mobilité ;si celle-ci vers le bas tend à augmenter, celle vers le haut tend, elle, à diminuer. En 2009, il est vrai, 75 % des Américains disent encore croire pouvoir facilement s'élever au sein de la société. Pourtant, une majorité com­mence aussi à concéder que la naissance et les relations sont des ingrédients déterminants du succès[55]. Cette seconde vision semble plus proche de la réalité : une étude de l'OCDE a montré que, chez les Américains, la mobilité sociale était moindre que chez les Danois ou les Anglais[56]. Le coût des études à l'Université et la propension croissante à distribuer les Bourses aux meilleurs élèves plutôt qu'aux moins fortunés érodent le rôle d'ascenseur social que l'enseignement supérieur est censé joué[57]. Manifestement, les parents aisés ne se contentent plus de laisser à leurs enfants un patrimoine confortable à leur décès. Dès leur vivant, ils leur assurent une meilleure éducation, de meilleures relations, de meilleurs soins de santé. Comme au XXe siècle, ce creusement rapide des inégalités a été légitimé comme le prix à payer pour un jeu du marché seul à même d'assurer le bien-être de l'ensemble de la communauté. Le problème est qu'il semble avoir plutôt été le produit de ce que Paul Stiglitz a appelé Le triomphe de la cupidité[58] et d'une culture de l'irresponsabilité qui en a exacerbé les dangers.

L’action spécifique des présidents de 1981 à 2001

Ronald Reagan
(janv.1981-janv.1989): son action reste, en effet très éloignée de la rhétorique héroïque dont il sait si remarquablement user. Pour l'homme qui arrive au pouvoir en 1981, c'est la « poursuite du bonheur » – l'épanouissement d'un individualisme matérialiste et hédoniste – qui est l'alpha et l'oméga du « rêve américain » et rien ne serait plus vain que de chercher à imposer le comportement frugal des puritains à ses concitoyens. Mieux ! Si le Président est déterminé à faire de la baisse de la fiscalité et de l'accroissement de ses forces armées ses priorités, son instinct politique le dissuade de toucher aux filets de sécurité des Américains moyens dont le vote est essentiel pour le GOP. Tout en déclarant que « l'État n'est pas la solution, l'État est le problème », il s'accommode d'un déficit galo­pant du budget, d'un triplement de la dette publique et de la métamorphose des États-Unis, créanciers depuis 1917, en débiteurs nets face à l'étranger. Après avoir reproché aux démocrates « d'imposer pour dépenser » (tax and spend), le Grand Communicateur invente une nouvelle panacée : « emprunter pour dépenser » (borrow and spend). Bref, il comprend que les Américains seront d'autant plus conservateurs qu'ils pourront l'être sans douleur. Mais, du coup, la « révolution conservatrice » se fond dans une politique du « eat, drink and be merry » qui ne pourra indéfiniment durer : « Dans notre politique publique, avertit dès 1989 le nouveau directeur du budget, comme d'ailleurs jusqu'à un certain point dans notre comportement privé, nous consommons aujourd'hui comme s'il ne devait pas y avoir de lendemain.[59] »

George H.W. Bush
(1989-1993). Dès le début de son mandat, il doit gérer un énorme
déficit budgétaire, hérité des années Reagan et Carter. Il passe un compromis avec le Congrès des États-Unis à majorité démocrate, combinant une réduction des dépenses publiques de l'état fédéral avec une augmentation légère des impôts. Ce compromis lui aliène le soutien des républicains conservateurs, qui lui reprochent de revenir sur sa promesse électorale de ne pas augmenter la pression fiscale. Son mandat sur le plan intérieur est aussi marqué par une réforme du droit civil faveur des personnes handicapées, l'accroissement des fonds publics destinés à l'éducation et la protection de l'enfance et dans l'adoption du « Clean Air Act » pour lutter contre la pollution. Le ralentissement de l'activité constaté à la fin de son mandat a permis à son rival, Bill Clinton, de regagner en 1992 une partie des « Américains oubliés » que le chômage a frappés : en leur promettant, en particulier, de défendre becs et ongles les intérêts du pays face à la concurrence de l'étranger et de veiller à ce qu'ils ne soient plus contraints de « travailler plus pour gagner moins ».
Pourtant, indice de leur volatilité, deux ans après avoir rejoint le bercail démocrate, nombre d'électeurs l'ont à nouveau déserté, les républicains ayant entre-temps réussi à mobiliser les travailleurs blancs peu qualifiés contre le Président et son « libéralisme » assimilé à la multiplication des familles mono­parentales, à l'afflux des immigrants et à la nouvelle place accordée, à leur détriment, aux minorités et aux femmes. Ils ont inauguré à cette occasion une stratégie qu'ils sauront se rappeler. Jusqu'ici, les deux partis avaient encore réussi à conclure de grands compromis : des républicains avaient aidé Carter à faire ratifier le traité sur le canal de Panama en 1978 et Reagan n'avait pas hésité à négocier avec Tip O'Neill, le leader de la majorité démocrate au Congrès.

Bill
Clinton (1993-2001) : à son arrivée, ses ennemis décident de le discréditer en l'identifiant à l'interventionnisme étatique et en paralysant ce dernier. Ils multiplient à cet effet les « flibustes » contre ses grands projets. Avec un éclatant succès : les républicains, remarquera un des auteurs de la réforme de la santé qu'ils réus­sirent à faire échouer, inventèrent à cette occasion l'équivalent politique du crime parfait, tuer la réforme et voir les jurés déclarer le Président coupable. Premier dividende du nihilisme antigouvernemental qu'ils viennent d'embras­ser : en 1994, pour la première fois depuis un demi-siècle, le pays envoie une majorité républicaine dans les deux Chambres du Congrès, une majorité plus que jamais identifiée à un Sud dont la reconquête semble alors achevée.
Clinton finit sans doute par reprendre la main en soulignant le radicalisme quasi inhumain de certains projets républicains. Il n'en doit pas moins tenir compte de la méfiance envers l'État que ces derniers ont ravivée chez les Américains. « L'ère du tout-État appartient au passé » déclare-t-il en jan­vier 1996 avant de faire à l'été ce que Reagan n'avait même pas envisagé : signer une loi abrogeant pour la première fois un des grands programmes fédéraux que le New Deal avait instaurés. Il est vrai qu'il s'agit d'un programme d'assistance sociale, depuis longtemps décrié, et que le président n'a guère de mal à protéger les assurances sociales auxquelles les classes moyennes restent toujours aussi attachées. Mais s'il réussit à s'assurer un second mandat à ce prix, Clinton ne peut empêcher les républicains de conserver la majorité au Congrès et de l'utiliser – à travers l'affaire Lewinsky en particulier – pour le harceler et, ce faisant, le paralyser.
Bref, au lieu de s'attaquer aux grands défis – tels la montée du terrorisme islamiste ou la fragilisation du système financier – qui sont déjà en train de se profiler, la démocratie américaine s'épuise dans des manœuvres partisanes aveugles aux vrais dangers. Sur le moment, il est vrai, le public s'inquiète d'autant moins de cet obstructionnisme que le président et ses adversaires s'entendent au moins pour rééquilibrer le budget et que, dans la seconde moitié des années 1990, le « rêve américain » paraît ressuscité. Le pouvoir d'achat des ménages remonte et la Bourse s'envole. Mieux ! L'Amérique qui connaît de 1991 à 2001 la plus longue période d'expansion qu'elle ait jamais enregistrée, peut croire assister à l'émergence d'une « Nouvelle Économie» promise à une croissance illimitée.

Les maux inattendus survenus au cours du dernier tiers de ces trente années de « révolution conservatrice » mettent durement à l’épreuve l’image de la démocratie
[60]

George W. Bush
(2001-2009) : son élection de novembre 2000 jette déjà une ombre sur la démocratie. Bien que le démocrate Al Gore ait recueilli une nette majorité des voix exprimées, une décision – très controversée – de Cinq Juges de la Cour suprême, tous nommés par des Administrations républicaines, assure la victoire à George W. Bush, le candidat du GOP, semant le trouble tant aux États-Unis qu'à l'étranger.
Ensuite, la « guerre contre le terrorisme » qu'après les attentats du 11 sep­tembre 2001, le nouveau président décide de lancer porte un coup meurtrier à l'image d'une Amérique championne des libertés. Le monde est ébranlé de voir l'Administration instrumentaliser la peur que les attentats ont instillée pour persuader un pays tétanisé de tolérer des atteintes graves aux libertés et stigmatiser les démocrates comme « defeatocrats » inaptes à exercer les respon­sabilités. Il est désarçonné de voir un Congrès et des médias qu'on aurait pu penser mieux armés pour lui résister la laisser entraîner le pays dans une invasion de l'Irak sur la base d'arguments infondés[61]. Il est surtout indigné de voir, au moment même où elle prétend l'exporter, l'Amérique discréditer son modèle de démocratie en autorisant la torture ou en tolérant les sévices exercés sur les prisonniers dans ses prisons d'Abou Ghraib ou de Guantanamo Bay.
Enfin, et peut-être surtout, le monde est dépité de la voir incapable d'éviter les errements où, durant les années 1920, elle s'était déjà égarée. À peine arrivé aux responsabilités, en effet, George W. Bush s'empresse non pas de rechercher un consensus centriste comme beaucoup l'ont espéré, mais de pousser jusqu'à ses ultimes retranchements la révolution conservatrice que Reagan a entamée. Il privatise nombre de fonctions que jusqu'ici l'État avait assumées, truffe les agences et administrations publiques de représentants des groupes religieux ou de firmes privées, censure les résultats des enquêtes scientifiques dès lors qu'elles risquent de nuire à leurs intérêts. Il porte surtout à leur paroxysme les deux grands dangers que la politique de Reagan impli­quait.
Tout d'abord, les baisses radicales de la fiscalité que le Président convainc le Congrès de voter profitent de façon écrasante aux Américains les plus aisés, accélérant le creusement des inégalités que l'Administration Clinton avait réussi à freiner.
Ensuite, il masque sous un discours conservateur un retour à la politique des « déficits sans douleur ». Il combine des « budgets de destruction massive » avec une indifférence déconcertante aux futures échéances des grands programmes d'assurance et un laxisme encore plus déroutant face aux dérives de la finance[62].
S'il parvient ainsi à soutenir une activité économique impulsée à 70 % par la consommation dans ces années, il donne l'exemple de l'insouciance et de l'irresponsabilité à des marchés financiers qui ne sont déjà que trop enclins à les pratiquer. Dès 1984, la rescousse par l'Administration Reagan de la Conti­nental Illinois, une banque en difficulté, a, en effet, suggéré que l'État volerait toujours au secours des entités dites TBTF (Too Big to Fait) trop importantes pour qu'on puisse les laisser s'effondrer. Au début des années 1990, les contri­buables ont d'ailleurs dû consacrer quelque 300 milliards de dollars au sauvetage des caisses d'épargne, autorisées depuis les années 1980 à se lancer dans des spéculations risquées alors même que l'État continuait d'assurer les fonds qui y étaient déposés ! Dans les années 2000, les taux bas que l'éclatement en 2000 de la bulle informatique, puis les attentats, incitent le Fed à adopter, la dispo­nibilité quasi illimitée de capitaux étrangers et une politique de dérégulation forcenée se conjuguent pour déclencher la formation d'une bulle immobilière dont l'éclatement provoque celui de la super-bulle boursière qu'elle a parallè­lement impulsée[63]. Dès lors, en arrêtant brutalement la fuite dans l'endettement qui en a longtemps anesthésié les effets, la crise porte à la révolution conser­vatrice un coup meurtrier. Dès 2006, l'anxiété provoquée par le creusement des inégalités a coûté aux républicains leur majorité au Congrès. Quand, à l'automne 2008, Bush qui n'a cessé de dénigrer l'Etat et de célébrer le marché, se voit contraint de concéder que le salut du second exige une intervention massive du premier, l'Amérique élit un démocrate pour le remplacer.
Essais et échecs à répétition conduisent à une démocratie désabusée

Barack Obama
(janv. 2009) : son élection, en novembre 2008, en tant que premier président africain-américain, est entre autres le produit de la répudiation d'une « révolution conservatrice » dont le temps a révélé les apories : l'expansion, dans les faits, d'un Big Governement Conservatism en lieu et place de l'État limité qu'elle célébrait, une guerre d'Irak dont le principal résultat a été de détourner les ressources de la guerre du terrorisme d'un Afghanistan sur lequel elle aurait dû se concentrer, une mul­tiplication des scandales sexuels ou financiers touchant des élus républicains enclins à se draper dans les oripeaux de la moralité, un endettement à l'étranger doublé d'une dépendance énergétique inquiétante de ce dernier et, par-dessus tout, un désastreux krach financier précédé d'avertissements répétés dont les leçons ont été totalement ignorées. Plus positivement, l'élection est aussi le reflet de la marche continue du pays vers la diversité et de l'attitude globale­ment plus ouverte et tolérante qu'elle a engendrée. L'arrivée de dizaines de millions d'immigrants depuis les années 1970 a changé la démographie comme les mentalités : en 1980, les Noirs et Hispaniques ne représentaient encore que 12 % de l'électorat, ils en constituent en 2008, 22 %. Les Blancs « non hispaniques » sont passés de 88 % à 74 % entre-temps. Mais elle traduit aussi la réceptivité d'une opinion pleine d'anxiété aux trois thèmes que la campagne du candidat démocrate a su privilégier :
rupture avec une polarisation partisane qui empêche le pays de s'attaquer sérieusement aux grands problèmes auxquels il est confronté (« Il n'y a pas une Amérique rouge, il n'y a pas une Amérique bleue ; il y a des États-Unis d'Amérique » avait-il lancé à la convention démo­crate de 2004 dans un discours aussitôt remarqué) ;
rupture avec une politique économique et sociale dont la crise vient d'exposer tous les dangers (Change We Can Believe In) ;
réaffirmation de la foi des Américains dans leur destin (Yes We Can).
Début 2010, ce dernier objectif est loin d'être atteint : 61 % des Américains jugent leur pays en déclin[64]. La raison en est sans doute que le premier – la fin de la polarisation – auquel une majorité d'Américains se dit attachée, est resté hors de portée et que les efforts de l'Administration pour réaliser le second – le renversement de la direction suivie par la nation – ont surtout révélé leurs divisions, incertitudes et frustrations.
La position de « juste milieu » obstinément recherchée par la Maison- Blanche sur la plupart des dossiers a, en effet, buté sur la polarisation qui grippe le processus démocratique depuis de longues années. Trop centristes pour rassembler la majorité démocrate divisée entre « libéraux » et modérés au Congrès, ses projets de réforme n'ont guère bénéficié de l'émergence de ces coalitions bipartisanes que le Président avait laissé espérer. Les républicains ont vu, en effet, dans le retour du « cercle vicieux » qui leur avait si bien réussi dans le passé la clé du succès. Ils se sont enfermés dans un obstructionnisme nihiliste, recourant à la flibuste de façon quasi systématique[65]. N'a-t-on pas vu un sénateur républicain la voter contre un projet de loi... qu'il avait lui- même avancé ? Ce jeu a jusqu'ici paru d'autant plus couronné de succès (la popularité du président était tombée en février 2010 à moins de 50 %) qu'il a capitalisé l'anxiété engendrée par l'envol du déficit du budget et par l'endet­tement public colossal contracté pour le financer.
Si, en effet, elle lui a sans doute permis de l'emporter, la crise s'est révélée, pour le nouveau président, un fardeau bien lourd à porter. L'énormité de l'effort nécessaire pour enrayer un effondrement financier n'a pas seulement accaparé des ressources que l'Administration aurait sans doute préféré consa­crer à ses grands projets. Elle l'a aussi exposée aux accusations de « libéra­lisme » et de « socialisme[66] » tandis que l'Etat prenait en charge 90 % des hypothèques, contrôlait 60 % de la General Motors et 80 % d'AIG. C'est là, en effet, le principal obstacle auquel la nouvelle équipe semble s'être heurtée, la méfiance persistante des « Américains oubliés » envers le type même de Big Government que George W. Bush a légué, un État qui leur a donné l'impression d'avoir à payer sans fin pour les fautes que d'autres ont perpétrées : pour la rapacité des grands établissements financiers responsables de la crise dont ils subissent les retombées, pour l'incompétence d'une industrie automobile qui n'a pas su s'adapter au marché, ou pour l'inconscience des foyers qui ont contracté des emprunts au-delà de leurs moyens. Aujourd'hui, les Américains considèrent en moyenne que 53 cents de chaque dollar engagé par l'État sont gaspillés ! Deux tiers d'entre eux sont insatisfaits ou carrément en colère contre sa façon de travailler.[67] Et 25 % seulement lui font confiance pour prendre les bonnes décisions[68]. C'est évidemment un lourd boulet à traîner pour l'Administration : « J'aurais pensé, a concédé Larry Summers, le conseiller économique d'Obama, à l'été 2009, que voler au secours des grandes banques serait impopulaire et que voler au secours de sociétés réelles où les gens travaillent serait populaire. Mais je me trompais : les deux étaient impo­pulaires[69] ». Dans le climat de désarroi que, chez nombre de ses victimes et de leurs proches, la crise a créé, il est en effet facile aux démagogues populistes de vilipender des élites – économiques, politiques intellectuelles et médiatiques – accusés de confisquer le processus démocratique, voire de fomenter sa dérive vers un régime « tyrannique » ! Il est vrai que les opérations de rescousse où l'État s'est lancé ont davantage contribué à renforcer les inégalités qu'à les atténuer : alors que l'activité ne baissait que de 3,8 %, ce sont 6 % des emplois qui ont été supprimés. Jamais Wall Street et Main Street n'ont paru vivre dans des mondes aussi séparés.
Deux mondes qui sont le reflet du déséquilibre que la globalisation a introduit entre l'État et le marché. S'il était encore possible à Franklin Roo­sevelt d'adapter la pratique politique au monde réel et d'étendre les compé­tences du pouvoir fédéral – jusqu'ici très limitées en matière politique et sociale – à une réalité économique fonctionnant depuis longtemps à l'échelle conti­nentale, aujourd'hui les instances nationales ne peuvent prétendre vraiment contrôler une économie désormais mondiale. Longtemps, d'ailleurs, elles ont d'autant moins cherché à le faire que l'échec du « libéralisme » puis la chute de l'Union soviétique les avaient converties aux vertus du tout-marché et qu'elles avaient pu anesthésier les retombées négatives de ce dernier avec une croissance artificiellement dopée ou les marginaliser au profit de querelles socioculturelles nourries de l'anxiété créée par ces retombées.
La polarisation que la globalisation a indirectement alimentée a encore érodé la capacité de l'État à assumer ses responsabilités. Comme le sénateur républicain Lindsey Graham l'a remarqué, à partir des années 1990, la poli­tique américaine n'a cessé « d'essayer et d'échouer »[70]. Elle a, en réalité, produit quelques compromis honorables comme celui conclu en 1997 entre Clinton et le Congrès sur le rééquilibrage du budget et, sous la pression populaire, pourrait déboucher sur une régulation plus stricte des activités financières. Mais, à l'exception des premières années 2000 où la présidence a profité du choc que les attentats avaient créé, puis des années 2009 et 2010 où la large majorité dont elle disposait au Congrès a permis à l'administration Obama d'arracher au forceps et à un coût politique élevé, un plan de relance, une réforme de la santé et une régularisation plus stricte des services financiers, la démocratie américaine a le plus souvent paru piétiner. Le grippage n'a pu être surmonté que pour des mesures – comme les réductions fiscales de George W. Bush ou le plan de relance d'Obama – offrant trop d'avantages immédiats à trop d'intérêts pour que leurs opposants pussent rassembler assez de voix pour les contrer. Rappel, si besoin était, qu'il est toujours plus facile dans une démocratie de distribuer les libéralités que de relever des impôts ou réduire les dépenses pour les financer.
En sorte qu'aujourd'hui, nombre d'Américains s'interrogent sur leur démo­cratie. Certains proposent de revenir sur des traditions profondément ancrées, celle de la flibuste en particulier. « Nous souffrons, a expliqué le représentant démocrate Barney Frank, d'une crise constitutionnelle. Jusqu'à un certain point, nous sommes comme l'Angleterre en 1910, à la veille de la réforme de la Chambre des Lords[71]. D'autres commencent à se demander si le « consensus de Washington » n'est pas en train d'être remplacé par le « consensus de Pékin », si une autocratie à parti unique comme celle de la Chine n'est pas plus à même d'adopter les mesures impopulaires mais néces­saires que la « démocratie à parti unique » à laquelle, du fait de l'obstruction­nisme du GOP, l'Amérique commence à ressembler[72]. D'autres, enfin, suggèrent qu'il revient aux Américains de se tourner vers des politiques capables de leur dire la vérité : « Il faut, explique Paul Krugman, blâmer laculturepolitiqueaméricaine,uneculturequirécompense l'hypocrisie et l'irresponsabilité plutôt que les efforts sévères... »[73].
« La démocratie, ironisait George Bernard Shaw, est un système qui assure que nous ne serons pas mieux gouvernés que nous le méritons ». Les Amé­ricains ont pu, en tout cas, constater que leurs institutions, si souvent admirées, n'ont pas suffi à surmonter les obstacles que les divisions idéologiques de leurs politiques ont créés. Tant que leurs présidents verront tous, comme cela a été le cas depuis Bill Clinton, leur légitimité d'une façon ou d'une autre, remise en question, leurs concitoyens auront le plus grand mal à se penser collecti­vement comme une nation. S'ils veulent ne pas devoir se contenter de « sortir les sortants » pour exprimer leur mécontentement et être à même de consentir et se répartir les sacrifices qu'ils ne pourront différer encore très longtemps, les Américains devront retrouver le type de vertu « apprivoisée » que, début XXe siècle, ils avaient progressivement inventée : un art de vivre ensemble fondé sur le respect des autres et sur la confiance[74]. Ce n'est sans doute qu'à ce prix qu'ils pourront un jour à nouveau définir un équilibre acceptable entre la démocratie et le marché – un équilibre qui encourage l'inventivité mais dissuade la cupidité – et réapprendre à espérer.


ADDITIF


L’union
monétaire telle qu’elle est obtenue aux États-Unis pourrait opportunément servir demodèle à l’Union monétaire européenne
[75]
L’union monétaire entre les États de l’Union
Elle n’impose qu’une seule contrainte collective entre l’État fédéral et les États : le soutien de la solvabilité du secteur bancaire par un système d’assurances (FDIC[76]) et la définition d’une règle bancaire stricte. Par contre, chaque État pour se financer lève les impôts relevant de son autorité et emprunte sur les marchés. Les États comme les municipalités ne peuvent s’endetter avec la garantie du gouvernement fédéral et ils sont parfois contraints à faire défaut (New-York City en 1975 ou le Comté d’Orange en 1995). Chaque État américain s’impose donc de lui-même une règle d’or, règle qui ne lui est nullement imposée par les autres États ou le gouvernement. C’est logique : les États américains sont sans pouvoir monétaire. Ils ne peuvent employer la planche à billets ni dévaluer leur monnaie. Ainsi les marchés financiers les rationnent comme tout emprunteur privé. Il n’est pas possible à ceux-ci d’émettre davantage, par exemple en proposant des taux d’intérêts plus élevés.
Constat de l’erreur d’orientation de l’Europe monétaire

Dès 1999, nous sommes partis du mauvais pied : l’existence du pacte de stabilité et de croissance (PSC) a conduit les marchés à croire que l’on pouvait prêter aux gouvernements de la zone euro au même taux, signe d’un engagement collectif. Un endettement excessif en a résulté. Les gouvernements composant l’union et les responsables « centraux » européens se sont trompés dans leur conception globale du système. Pour construire une union monétaire (et non pas une union budgétaire que beaucoup de pays refusent) et plutôt que de mettre en place le PSC, il aurait fallu à la fois définir un système européen de règlement bancaire et d’assurance des dépôts, d’une part ; avertir les marchés qu’ils ne prêtaient pas aux gouvernements nationaux qu’à leur propre risque, d’autre part.

Saisir l’opportunité d’appliquer le système américain aux États de l’Union monétaire européenne

À partir de janvier 2012, les gouvernements membres de l’Union monétaire européenne pourraient se trouver dans la même situation que les États américains. Ils auraient à se financer sur les marchés (ainsi la règle d’or s’imposerait d’elle-même).Aucune législation communautaire ne serait nécessaire. Ils se financeraient d’autant plus facilement qu’ils feraient preuve de raison et de prudence. Simultanément, il faudrait mettre en place une régulation bancaire stricte, qui devrait inclure la séparation entre banque de dépôt et banque d’investissement, et des mécanismes d’assurances très clairs.
Ce qu’il faut néanmoins dès aujourd’hui assumer

Il faut assumer les erreurs passées. Assumer veut dire que les dettes budgétaires publiques déjà émises deviennent, au moins pour la majeure partie, des dettes collectives à la charge légale de tous les États membres. À cet égard, la focalisation actuelle sur la Grèce est contre-productive : toute « situation grecque » ne pouvant être que provisoire, l’Espagne, l’Italie…, étant touchées dès le lendemain.
Néanmoins, il faut aussi éliminer la spirale d’endettement que le PSC a mise en place : les dettes publiques futures doivent être complètement assumées par l’état qui les émet et non pas par la collectivité (ce qui est la position du ministre allemand Schaüble). Cette distinction va permettre de financer au taux d’intérêt allemand ou français les émissions nécessaires au paiement des intérêts et au refinancement des dettes déjà émises par la Grèce, le Portugal, et l’Irlande, mais aussi l’Italie et l’Espagne. Toute émission d’une autre nature ne se fera que si les marchés, devenus méfiants, le permettent. Dans le futur, seule la solvabilité du système bancaire sera soutenue collectivement. Le signal sera clair et les marchés en seront informés. L’assainissement sera durable.


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[1] President Bill Clinton Speech to Democratic National Convention, Denver, 28 août 2008.
[2] Voir à ce propos E. J. Dionne, Jr., Why Americans Hate Politics, New York, Simon and Schuster, 1994. Voir, en écho, l'article de Peter Beinart « Why Washington's Tight Up in Knots », Time, 1er mars 2010.
[3] Cité par Maureen Dowd, IHT, 28 janvier 2010, p. 7.

[4] Alexis de Tocqueville, De la démocratie en Amérique, Paris, Flammarion, 1981, tome II, p. 225- 226.
[5] Ibid., p. 162-163.
[6] Michael Kazin, The Populist Persuasion : An American History, New York, Basic Books, 1995.
[7] Cité in Herbert S. Parmet, Richard Nixon and His America, Boston, Little Brown, 1990, p. 46.

[8]Cité in Eric Foner et John E. Garraty, The Reader's Campanien to American History, Boston, Houghton Mifflin, 1991, p. 654.
[9] Voir, toujours de John K. Galbraith, The Affluent Society, Boston, Houghton Mifflin, 1958. 16. Cf William Pfaff, IHT, 30 mars 2006, p. 7.
[10]American Capitalism : The Concept of Countervailing Power, Boston, Houghton Mifflin, 1952.
[11] Michael Harrington, The Other America : Poverty in the United States, New York, Macmillan, 1962.
[12] Pour une analyse intéressante mais critique de l'American Way of Life, voir Lizabeth Cohen, A Consumers' Republic : The Politics of Mass Consumption in Post-War America, New York, Knopf, 2003. Sur les inégalités dans le fonctionnement même de l'État providence : Robert C. Lieberman, Shifting the Color Line : Race and the American Welfare State, Cambridge (Mass.), Harvard University Press, 1998.
[13] Expression empruntée au livre de Michael Lind, The Next American Nation : The New Natio­nalism and the Fourth American Revolution, New York, The Free Press, 1995.
[14] Paul Krugman, IHT, 11-12 juin 2005, p. 6. Voir du même auteur : The Great Unraveling : Losing our Way in the New Century, New York, Norton, 2003 et The Conscience of a Liberal, New York, Norton, 2007.
[15]Voir Elizabeth Warren, « America Without a Middle Class », sur le site du Huffingtonpost.
[16] Cité inTime, 28 septembre 2009, p. 40.
[17] Voir à ce propos les travaux d'Antoine Coppolani sur la Californie du gouverneur Earl Brown.
[18] Richard Rosecrance, America as an Ordinary Country : U.S. Foreign Policy and the Future, Ithaca, N.Y., Cornell U. Press, 1976.
[19] Voir, pour une présentation rapide de ses vues : Milton et Rose Friedman, La Tyrannie du statu quo, Paris, J.-C. Lattès, 1984.
[20] Pour Grand Old Party
[21]Sur cette stratégie : Thomas Byrne et Mary D. Edsall,Chain Reaction : The Impact of Race, Ri ghts, and Taxes on American Politics, New York, Norton, 1991.

[22] Cité in Theodore G. White, The Making of the President 1968, New York, Pocket Books, 1970, p. 317.
[23] Sur ces questions, voir « Religion et politique aux États-Unis », Vingtième Siècle, Revue d'His­toire, no.19, juillet-septembre 1988 et Denis Lacorne, De la religion en Amérique : Essai d'histoire politique, Paris, Gallimard, 2007, p. 173 et suiv.
[24] Thomas Franck, What Is the Matter with Kansas? How Conservatives Won the Heart of America, New York, Metropolitan, 2004.
[25] Andrew Hacker, "Who Is Sticking to the Union?", New York Review of Books (par la suite NYRB), 18 février 1999.
[26]Andrew Hacker, "The Underworld of Work", NYRB, 12 février 2004.
[27] Voir sur tout ces sujets Steven Greenhouse, The Big Squeeze : Tough Times for the American Worker, New York, Knopf, 2008 ; Marianne Debouzy, Le monde du travail au États-Unis : les temps difficiles (1980-2005), Paris, L'Harmattan, 2009 ; Peter Gosselin, Hi gh Wires : The Precarious Financial Lives of American Families, New York, Basic Books, 2008 ; Louis Uchitelle, The Disposable American : Layes and their Consequences, New York, Knopf, 2006.
[28]Voir l'article Thomas Philippon et Ariell Reshef, « Wages and Human Capital in the U.S. Financial Industry, 1909-2006 », The National Bureau of Economic Research, janvier 2009, cité par Paul Krugman, IHT, 11-12/4/09, p. 7.
[29] Emma Rothschild, « Can We Transform the Auto-Industrial Society ?», NYRB, 26 février 2009.
[30] IHT, 30 août 2005, p. 7.
[31] Crise des « subprimes » (prêts hypothécaire à risque) : évaluée à 500 milliards de pertes et 300 de recapitalisarion
[32]Ou ERA : projet d'amendement constitutionnel qui n'a jamais été ratifié proclamant l'égalité des droits entre hommes et femmes.
[33] Voir sur ces questions Albert Hunt, IHT, 3 septembre 2009, p. 2.
[34]James Patterson, Restless Giant : The United States from Watergate to Bush y. Gore, New York, Oxford U. Press, 2005, p. 324.
[35] Voir, par exemple, Joe McGinnis, The Selling of the President 1968, New York, Trident Press, 1969.
[36] Cité in Martin Walker, Clinton : The President They Deserve, Londres, Fourth Estate, 1996, p. 213.
[37] New-York, Panthéon, 1988.
[38] Michael Tomasky, « Something new on the Mall », NYRB, 22 octobre 2009, p. 4.
[39] Sur les distorsions et l’évolution du droit de vote, voir Alexandre Keyssar, The Right to Vote : The Contested History of Democracy in the United States, New-York, Basic Books, 2000.
[40] Cité in Richard Dworkin, « The Curse of American Politics »,NYRB, 17 octobre 1996, p. 19-24.
[41] Dick Morris, Behind the Oval Office, New-York, Random, 1997, p. 151.
[42] Voir l’article de Divina Frau-Meigs, « Les medias et l’information… », Vingtième siècle, «L'Amérique de George W. Bush », n° 97, janvier-mars 2008.
[43] IHT, 15 février 2010, p. 4.
[44] Voir, par exemple, Elizabeth Drew, The Corruption of American Politics : What Went Wrong and Why, Secaucus, NJ., Carol Pub Group, 1999. Voir aussi l'article d'Anne Deysine, « Argent et politique », Vingtième Siècle, «L'Amérique de George W. Bush », op. cit.
[45] Cité in Nelson Polsby, How Congress Evolves, New York, Oxford U. Press, 2004, p. 125.
[46] Sur l'impact de la guerre contre le terrorisme, voir Denis Lacorne et Justin Vaïsse, éds., La présidence impériale de Franklin Delano Roosevelt à George W. Bush, Paris, Odile Jacob, 2007.
[47] Mesure de l'explosion du phénomène dans ces années : en 2006 depuis 2000, les fonds amassés par les firmes de lobbying ont doublé et on compte alors plus de 34 750 agents d'influence, soit 75 pour chaque membre du Congrès. K Street apparaît comme la quatrième branche de l'État désormais (Washington Post, 22 juin 2005, p. A01).
[48] Cité in IHT, 25-26 août 2007, p. 5
[49] Les taux maximum de l'impôt sur le revenu et les plus values sont ainsi tombés De 70 % et 39 % respectivement à la fin des années 70 à 39,6 % et 20 % sous Clinton et 35 % et 15 % sous Bush.
[50] Cité in Michael Massing, « The News about the Internet », 1VYRB, 13 août 2009 et dans Time, 25 mai 2009. Aujourd'hui, plus de 125 anciens élus ou assistants parlementaires travaillent pour des firmes financières.
[51] Le taux de naissance hors mariage était de 33% en 2000 (60% pour les Noirs, 27% pour les Blancs). Cf. J. Patterson, op. cit, p. 271.
[52] Prévision à nuancer qui ne traite que des Blancs non hispaniques... alors que nombre d'Hispaniques se considèrent comme Blancs.
[53] IHT, 11-12/6/05, p. 6. En 2006, 25% des salariés américains n'avaient aucune journée de vacances et 33% ne prenaient qu'une semaine (IHT, 28 août 2006, p. 11).
[54] Voir Elizabeth Warren, Teresa A. Sullivan et Jay Lawrence Westbrook, The Fragile Middle Class : Americans in Debt, New Haven, Yale U. Press, 2000.
[55] Voir l'article des sociologues Greggor Matson et Claude Fischer dans The American Review of Sociology, cité par Anand Girhidaradas, IHT, 13-14 février 2010, p. 2. Voir aussi Tony Judt, Fares the Land, New York, Penguin, 2010.
[56] IHT, 17 juillet 2007, p. 6.
[57] Voir Jacques Mistral et Bernard Salzman, « "La fin du rêve américain" ? Inégalités croissantes, mobilité sociale décroissante », Le Débat, no.151, septembre-octobre 2008, p. 113-121 et Romain Huret, « La fin de l'État providence : un bilan social de la politique sociale de George W. Bush », Vingtième Siècle, «L'Amérique de George W. Bush », op. cit.
[58] Paris, Les liens qui libèrent, 2010
[59] Richard Darman, « National Press Club Address », 20 juillet 1989.
[60] Pour une synthèse de la période, voir Vingtième Siècle, « L'Amérique de George W. Bush », op. cit.
[61] Voir Michael Massing, Now They Tell Us: The American Press and Iraq, New York, New York Review Books, 2005 et de Frank Rich, The Greatest Story Ever Sold : The Décline and Fall of Truth from 9.11 ta Katrina, New York, Penguin Books, 2006.
[62]VoirJacquesMistral,«Lafuiteenavantdansl'endettementsous l'Administration Bush », Vingtième Siècle, «L'Amérique de George W. Bush », op. cit.
[63] Voir, par exemple, Richard Posner, A Failure of Capitalism : The Crisis cf '08 and the Descent into Dépression, Cambridge, Mass. Harvard U. Press, 2009 ; John Cassidy, How Markets Fall : The Logic of Economic Calamities, New York, Farrar, Straus and Giroux, 2010 ; Roger Lowenstein, The End of Wall Street, New York, Penguin Press, 2010.
[64]Voir l'article de David Brooks, IHT, 5 janvier 2010, p. 7.
[65] En gros, la flibuste était invoquée contre 6% des grands textes dans les années 1960, contre 27% dans les années 1980, mais contre 70% après la reconquête du Congrès en 2006 par les démocrates et contre 80% durant la première année de présidence Obama. Elle avait été également utilisée de façon systématique dans les deux premières années de la présidence Clinton.
[66]Voir, par exemple, l'ouvrage du républicain Jim DeMint : Saving Freedom : We Can Stop America's Slide into Socialism, Nashville, Tenn., Fidelis Books, 2009.
[67]« Poils Find Most Americans Are Unhappy with Government », Washington Post, 11 février 2010, p. A03.
[68]Voir l'article de David Brooks, IHT, 5 janvier 2010, p. 7 et l'étude du Pew Center « Distrust, Discontent, Anger and Partisan Rancor. The People and Their Government », 18 avril 2010.
[69] Cité in Ryan Lizza, « Inside the Crisis », The New Yorker, 12 octobre 2009.
[70] Cité par Thomas Friedman, IHT, 2 mars 2010, p. 7.
[71]Cité in Time, 15 février 2010, p. 42.
[72]Voir l'article de Thomas Friedman, IHT, 10 septembre 2009, p. 7.
[73] IHT, 30-3 janvier 2010, p. 7.
[74]Susan Dunn, « When America Was Transformed », 1VYRB, 25 mars 2010, p. 30.
[75] Proposition de Francis Kramarz (prof à l’X et à l’Ensae) et de Jacques Mélitz (prof à l’université Heriot-Watt d’Edimbourg), in article du Figaro du 26 septembre 2011.
[76]La Federal Deposit Insurance Corporation (FDIC) est une agence fédérale américaine, indépendante du gouvernement fédéral américain, dont la principale responsabilité est de garantir les dépôts bancaires faits aux États-Unis jusqu'à concurrence de 200 000 dollars (en 2009). La FDIC préserve et favorise la confiance populaire dans le système financier des États-Unis :
– en assurant les dépôts des particuliers dans les banques et les institutions d'épargne ;
– en limitant l'effet de la faillite d'une institution financière sur l'économie et le système financier.
Suite à la crise financière de 2008, son rôle s'est substantiellement modifié. Par exemple, en novembre 2008, elle a décidé d'assurer en partie les dettes des institutions financières américaines.








Date de création : 11/10/2011 @ 17:28
Dernière modification : 11/10/2011 @ 17:48
Catégorie : Sciences politiques
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