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Parcours cartésien - Notes philosophiques de Charles Péguy (IV)





Notes philosophiques[1] de Charles PÉGUY (IV)

(1873-1914)

LE CARTÉSIANISME




I/ Les quatre ou cinq lignes qui ont fait la fortune de Descartes


(1326) Qu’est-ce qui a fait la si haute et si grande et si juste fortune de la philosophie cartésienne ? Ceux qui ont lu les œuvres complètes de Descartes ailleurs que dans les limpidités des manuels savent que toute la fortune de Descartes et de la philosophie cartésienne a été faite par quatre ou cinq lignes qui sont dans le Discours de la Méthode. Et c’est tout. Et ces quatre ou cinq lignes, ces quatre ou cinq phrases sont précisément des préceptes pour ainsi dire de morale mentale, quelques principes antérieurs d’hygiène intellectuelle, des règles de méthode enfin, c’est lui qui le dit, non des principes ou des révélations ou des conclusions de système. C’est encore en un sens de la désentrave et de la libération. C’est même aussi de la dénonciation…La philosophie cartésienne commence par une dénonciation du désordre[2]. La philosophie cartésienne est essentiellement une philosophie de l’ordre[3]. Qu’ensuite Descartes ait réussi à imposer l’ordre et même l’idée d’ordre, et pour toujours, à l’univers pensant, et même à soi-même, c’est une autre question, une question ultérieure[4]

(1327) Discours de la Méthode et qu’il vaut mieux écrire discours de la méthode pour bien conduire sa raison et pour chercher ou pour trouver la vérité dans les sciences. C’est un programme, hélas, et c’est presque un programme électoral. Et il a été presque aussi peu réalisé qu’un programme électoral. Quand au lieu de relire le programme, et surtout le titre du programme et surtout le commencement du titre du programme on considère les résultats, qu’est-ce qu’on voit. On voit que Descartes a été un grand philosophe, un grand métaphysicien, un grand mathématicien, un grand savant. Mais un grand parmi d’autres, à son rang, au même rang que d’autres, de la même sorte et de la même nature que d’autres, dans le même ordre que les autres, dans le même ordre de certitude et dans le même ordre de travail, nullement un homme hors pair et hors classe, un homme hors cadre, un homme à qui une soudaine méthode, brusquement apparue dans l’histoire du monde, aurait livré un secret d’infaillible et de totale certitude…

(1329) Descartes lui-même a-t-il déduit sa métaphysique, sa physique, sa physiologie, tout son système à partir de sa méthode.

Il ne l’a même pas déduit tout entière à partir du je pense. Lui-même, il disait qu’il fallait que l’expérience allât au devant de la déduction. Il entendait par là, et fort explicitement, que la déduction ou mathématique ou logique ou métaphysique et généralement philosophique pouvait aboutir et aboutissait quelquefois (ou souvent) à des cas doubles ou multiples, à des cas que Leibniz eût nommés indifférents, c’est-à-dire à des cas tels que la dernière solution déduite, la solution qui se trouve la dernière dans la voie de la filiation déductive nous laisse pour ainsi dire en suspens devant deux ou plusieurs solutions effectives égales, devant deux ou plusieurs solutions réalisées ou réalisables égales, devant deux ou plusieurs solutions de réalisation du détail. C’est pour arbitrer devant ces deux ou (1330) plusieurs solutions égales, c’est-à-dire qui satisfont aux conditions de la dernière solution déductive que Descartes fait réintervenir l’expérience. Il admet, il veut que marchant à l’envers, recurrens, regrediens, l’expérience remonte, (partant des faits, des phénomènes, des observations, des expériences), qu’elle aille au devant de cette voie déductive qui était restée, pour ainsi dire, sur le tranchant du sort.

La réalité, en chacun de ses points, est comme une ville bloquée. L’armée royale est partie au secours. Mais l’armée royale ne peut parvenir elle-même et il faut qu’une sortie de la place même vienne au devant d’elle et lui donne la main. En ce point intermédiaire entre l’homme et le monde, en ce point intermédiaire entre l’esprit et la réalité, en ce point intermédiaire où s’établit la liaison entre l’armée de secours et littéralement le secours propre de la place, en ce point s’opère pour Descartes la connaissance de la vérité. Et il ne faut point douter que pour lui elle ne s’opère absolument et que cette connaissance de la vérité ne soit absolue. Personne n’a plus rien à dire. L’esprit vient d’un côté. L’objet de l’esprit vient de l’autre, et au devant. Ni l’esprit n’a plus rien à dire, ni l’objet n’a plus rien à dire.


On me permettra d’ouvrir ici une note dans cette Note. Il est impossible de ne pas considérer, avec un saisissement, combien cette théorie cartésienne est fidèlement apparentée, combien elle est parallèle à la théorie chrétienne et catholique de la grâce, à ce que nous avons le droit de nommer le mécanisme de la grâce. Comme il faut que l’expérience vienne au devant de la raison, ainsi et par un mouvement parfaitement comparable et parfaitement parallèle il faut que la liberté vienne au devant de la grâce. L’homme aussi est cette ville assiégée. Le péché aussi est ce blocus parfaitement réglé. La grâce aussi est une armée royale qui vient au secours. Mais il faut aussi que la liberté de l’homme fasse une sortie, erumpat, et qu’elle aille au devant de cette armée de secours. C’est ce que Péguy disait quand il disait que par la création de la liberté de l’homme et par le jeu de cette liberté, Dieu s’est mis dans la dépendance de l’homme. Car il ne faut pas considérer seulement la place frontière. Il faut considérer « Versailles et Saint-Denis ». Si la (1331) place n’est point secourue, elle se perd. Mais si elle ne se secourt point elle-même par cette sortie, elle se perd.

C’est un désastre double. Si au point de connexion la sortie de la place ne donne pas la main à l’armée de secours, l’armée de secours aussi ne donne pas la main à la sortie de la place.

Si l’une armée ne trouve pas l’autre venue au devant d’elle, l’autre aussi ne trouve pas l’une.

Quand on se manque on se manque à deux. La faute de l’homme fait manquer Dieu même. Quand la grâce ne trouve pas la liberté venue au devant d’elle, la liberté aussi ne trouve pas la grâce. Le manquement est forcément double. Quand l’homme manque Dieu, Dieu manque l’homme. Quand la place se perd, Versailles aussi, le royaume aussi perd une place.


« Même je remarquais, touchant les expériences, qu’elles sont d’autant plus nécessaires qu’on est plus avancé en connaissance ; car, pour le commencement, il vaut mieux ne se servir que de celles qui se présentent d’elles-mêmes à nos sens, et que nous ne saurions ignorer pourvu que nous y fassions tant soit peu de réflexions, que d’en chercher de plus rares et étudiées : dont la raison est que ces plus rares trompent souvent, lorsqu’on ne sait pas encore les causes les plus communes, et que les circonstances dont elles dépendent sont quasi toujours si particulières et si petites, qu’il est très malaisé de le remarquer. Mais l’ordre que j’ai tenu en ceci a été tel. Premièrement, j’ai tâché de trouver en général les principes ou premières causes de tout ce qui est ou qui peut être dans le monde…


…De tout ce qui est ou qui peut être, là est exactement la fissure.



II/ Le voyage qui nous est proposé par Descartes


… « sans rien considérer pour cet effet que Dieu seul qui l’a créé, ni les tirer d’ailleurs que de certaines semences de vérité qui sont naturellement en nos âmes. Après cela, j’ai examiné quels étaient les premiers et les plus ordinaires effets qu’on pouvait tirer de ces causes ; et il me semble que par là j’ai trouvé des (1332) cieux, desastres,uneterre,etmêmesurcette terredel’eau,del’air,du feu, des minéraux et quelques autres telles choses, qui sont les plus communes de toutes et les plus simples, et par conséquent les plus aisées à connaître. Puis lorsque j’ai voulu descendre à celles qui étaient plus particulières, il s’en est tant présenté à moi de diverses, que je n’ai pas cru qu’il fût possible à l’esprit humain de distinguer des formes ou espèces de corps qui sont sur la terre, d’une infinité d’autres qui pourraient y être si c’eût été le vouloir de Dieu de les y mettre, ni par conséquent de les rapporter à notre usage, si ce n’est qu’on vienne au devant des causes par les effets, et qu’on se serve de plusieurs expériences particulières. En suite de quoi, repassant mon esprit sur les objets qui s’étaient jamais présentés à mes sens, j’ose bien dire que je n’y ai remarqué aucune chose que je ne pusse assez commodément expliquer par les principes que j’avais trouvés. Mais il faut aussi que j’avoue que la puissance de la nature est si ample et si vaste, et que ces principes sont si simples et si généraux, que je ne remarque quasi plus aucun effet particulier que d’abord je ne constate qu’il peut en être déduit en plusieurs diverses façons, et que ma plus grande difficulté est d’ordinaire de trouver en laquelle de ces façons il en dépend ; car en cela je ne sais point d’autre expédient que de chercher derechef quelques expériences qui soient telles que leur évènement ne soit pas le même si c’est en l’une de ces façons qu’on doit l’expliquer que si c’est en l’autre. Au reste, j’en suis maintenant là que je vois, ce me semble, assez bien de quel biais on se doit prendre à faire la plupart de celles qui peuvent servir à cet effet : mais je vois aussi qu’elles sont telles, et en si grand nombre, que ni mes mains ni mon revenu, bien que j’en eusse mille fois plus que je n’en ai, ne sauraient suffire pour toutes ; en sorte que, selon que j’aurai désormais la commodité d’en faire plus ou moins, j’avancerai aussi plus ou moins en la connaissance de la nature : ce que je me promettais de faire connaître par le traité que j’avais écrit, et d’y montrer si clairement l’utilité que le public en peut recevoir, que j’obligerais tous ceux qui désirent en général le bien des hommes, c’est-à-dire tous ceux qui sont en effet vertueux, et non pas par faux semblant, ni seulement par opinion, tant à me communiquer celles qu’ils ont déjà faites, qu’à m’aider en la recherche de celles qui restent à faire. »


Qui ne voit que par une telle brèche tout le non-déduit peut rentrer. (Si à chaque (1333) fois il faut quitter la voie déductive à un certain point de suspense, faire un saut, (où dans quelle direction, et comment sait-on que c’est dans cette direction), et trouver le point de réalité d’où il faut revenir à ce point de suspense. Mais une grande philosophie n’est pas celle qui n’a pas de brèches. C’est celle qui a des citadelles.

Une grande philosophie n’est pas celle qui n’est jamais battue. Mais une petite philosophie est toujours celle qui ne se bat pas.


Singulier voyage que nous propose Descartes. (Mais il est bien forcé.) Singulier voyage que le voyage cartésien. C’est proprement le voyage interrompu. C’est le voyage discontinu. On descend, on s’arrête (ou on est arrêté), on saute (où, et comment), on touche un point qui sera le point d’arrivée définitif et qui pour l’instant n’est qu’un point de départ momentané, on remonte, on revient au point d’arrêt, on redescend au point d’arrivée définitif…On va, on saute, on revient, on repart, on reva. Qu’importe. Parce qu’un voyage est singulier, parce qu’il est interrompue, parce qu’il est discontinu et même parce qu’il est partiellement rétrograde ce n’est pas une raison de ne pas le faire. Qu’importe, si le voyage est hardi, si la tentative est féconde, et si l’aventure est récompensée. Ce qui revient à dire qu’une grande philosophie n’est point une philosophie qui n’est pas contestée. C’est une philosophie qui vainc quelque part. Une grande philosophie n’est point une philosophie sans reproche. C’est une philosophie sans peur.

Une grande philosophie n’est pas une dictée. La plus grande n’est pas celle qui n’a pas de faute.

Une grande philosophie n’est pas celle contre laquelle il n’y a rien à dire. C’est celle qui a dit quelque chose.

Et même c’est celle qui avait quelque chose à dire. Quand même elle n’aurait pas pu. Le dire.

Ce n’est pas celle qui n’a pas de défauts. Ce n’est pas celle qui n’a pas de vides. C’est celle qui a des pleins.

Il ne s’agit pas de confondre. C’est dans les écoles qu’il s’agit de confondre. Il ne s’agit même pas de convaincre. Dans convaincre, il y a vaincre, comme Victor Hugo aimait à me le répéter.

(1334) Confondre l’adversaire, en matière de philosophie, quelle grossièreté.

Le véritable philosophe sait très bien qu’il n’est point institué en face de son adversaire, mais qu’il est institué à côté de son adversaire et des autres en face d’une réalité toujours plus grande et plus mystérieuse.

Et cela même, le véritable physicien aussi le sait. Qu’il n’est pas institué en face du contraire physicien, mais à côté du contraire physicien, en face d’une nature toujours profonde et plus mystérieuse.

Assister à un débat de philosophie ou y participer avec cette idée qu’on va convaincre ou réduire son adversaire, ou que l’on va voir l’un des deux adversaires confondre l’autre, c’est montrer qu’on ne sait pas de quoi on parle, c’est témoigner d’une grande incapacité, bassesse et barbarie. C’est témoigner d’un grand manque de culture. C’est montrer qu’on n’est pas de ce pays-là.

Si le Discours de la Méthode a un sens, c’est bien qu’il faut aller pas à pas, et avec une extrême prudence. Là-dessus il aboutit à une marche, à un progrès, à une démarche qui exige que l’on saute entre le point de suspense et le pont d’arrivée.


Si le Discours de la Méthode a un sens, c’est bien qu’il faut que la démarche de l’esprit à l’objet soit une déduction, un dégrès continu. Un aller continu. Là-dessus le voyage cartésien réel est un aller, puis un retour et aller.

Quand j’étais enfant, dans les provinces du Centre, toutes les fois qu’il y avait dans les jeux à mesurer une distance sur le terrain, par exemple pour les « prisonniers » aux « barres », on se gardait bien de mesurer par enjambées, parce qu’on pensait que même involontairement des enjambées pouvaient être inégales. On mesurait (et on comptait) pied à pied, c’est-à-dire le derrière du talon du pied droit modérément appuyé à la pointe de la semelle du pied gauche. Et ainsi de suite alternativement. C’était l’ancien paille, foin des régimes déchus, devenu sous la République et depuis le gouvernement de la raison, le gauche, droite. Et c’était paille qui était devenu le pied gauche, et foin qui était devenu le pied droit. Mais autrefois on comptait et on mesurait par paille, foin et non par gauche, droite. Or Descartes, est un homme qui dans la deuxième partie du Discours de la Méthode veut que l’on n’avance que pied à pied et qui dans la quatrième partie, se plaçant, allant se placer par le Je pense au cœur même de l’être et du moi et de la pensée, procède pour partir au bond le plus prodigieux qu’il y ait peut-être dans l’histoire des métaphysiques.


Dirai-je qu’il se l’est donné bonne et que peut-être qu’il a eu besoin plutôt qu’il ne le dit que l’expérience vint au devant de lui pour lui faire voir quel serait son évènement. Il croit qu’il a déduit les cieux, les astres, une terre. Il croit qu’il a déduit de l’eau, de l’air, du feu, des minéraux et quelques autres choses. Peut-être que s »il n’eût jamais vu les cieux il ne les eût point aussi aisément déduits. Peut-être que s’il n’avait jamais vu les cieux, il ne les eût point trouvés. Et ainsi de quelques autres telles choses. Peut-être que s’il n’eût point eu une certaine expérience des cieux il n’eût point eu aussi aisément une telle connaissance de l’évènement des cieux. Il veut qu’il n’ait eu besoin que l’expérience vînt au devant de lui que quand il a voulu descendre aux choses qui étaient plus particulières. Il est permis de se demander si l’expérience n’est pas venue au devant de lui jusqu’au commencement du ciel. Il est presque permis de se demander si l’expérience n’est pas venue au devant de lui jusqu’au commencement de Dieu.


Nous qui avons vu tout le progrès et les développements de la physique depuis Descartes et qui les voyons tous les jours, pouvons-nous penser d’une telle qualification et, par suite, d’une telle affirmation que les cieux, les astres, une terre, et même sur la terre de l’eau, de l’air, du feu, des minéraux et quelques autres telles choses seraient les plus communes de toutes et les plus simples, et par conséquent les plus aisées à connaître. Bien peu de physiciens aujourd’hui oseraient parler d’aisé à connaître.



III/ Ce n’est pas parce que la méthode de Descartes est bonne qu’elle a eu une aussi haute fortune, mais parce qu’elle est une méthode


Et dans Descartes, n’avais-je point raison de parler d’un certain programme électoral, d’un certain ton d’un programme électoral. Mais qu’est-ce à dire, sinon que je trouve ici un renforcement de ce que j’annonçais au commencement de cette note, que ce n’est pas parce que la méthode de Descartes est bonne qu’elle a (1336) eu une aussi haute fortune, mais parce qu’elle est une méthode. C’est pour cela qu’elle s’est inscrite dans l’histoire éternelle.

Ce n’est point parce qu’elle est victorieuse, c’est parce qu’elle se bat. Ce n’est pas parce qu’elle arrive, c’est parce qu’elle part.

C’est uniquement, au fond, parce qu’elle est résolue. On suit ceux qui marchent. Et c’est parce qu’elle marche à la française. « Ma seconde maxime, (c’est une maxime de sa morale, mais ce que je prétends, c’est que sa méthode aussi est une morale, une morale de pensée ou une morale pour penser ; ou si l’on veut tout est morale chez lui. Parce que tout y est conduite et volonté de conduite. Sa morale provisoire est une morale provisoire pour la conduite de la conduite (ordinaire, personnelle et sociale). Sa méthode est une morale instauratoire pour la conduite de la pensée. Mais l’une et l’autre sont conjointes et ont exactement le même procédé) : « Ma seconde maxime était d’être le plus ferme et le plus résolu en mes actions que je pourrais…


Au fond sa grande maxime de méthode est aussi d’être le plus ferme et le plus résolu en ses pensées qu’il le pourrait. Et peut-être sa plus grande invention et sa nouveauté et son plus grand coup de génie et de force est-il d’avoir conduit sa pensée délibérément comme une action.


… » et de ne suivre pas moins les opinions les plus douteuses lorsque je m’y serais une fois déterminé…


Ne suivre pas moins les opinions les plus douteuses lorsqu’il s’y serait une fois déterminé…voilà qui scandalisera tout homme qui n’est pas philosophe et tout homme qui n’a pas de culture. C’est que des deux pôles de cette phrase, des deux temps de cette maxime, c’est déterminé qui est plus fort que douteuses, c’est déterminé qui est plus important que douteuses, c’est déterminé qui l’emporte. Vim patitur. C’est la détermination, l’assurance, la résolution qui vainc. Sa (1337) résolution n’est pas moins mentale que morale. Elle n’est pas moins de conduite mentale que de conduite morale. Elle ne joue pas moins dans l’un que dans l’autre. Dans la morale elle est censément provisoire. Dans le mental elle est liminaire et instauratoire. Partout elle est le plus profond de sa race et de son génie.


… « que si elles eussent été très assurées : imitant en ceci les voyageurs qui, se trouvant égarés en quelque forêt, ne doivent pas errer en tournoyant tantôt d’un côté tantôt d’un autre, ni encore moins s’arrêter en une place, mais marcher toujours le plus droit qu’ils peuvent vers un même côté, et ne changer point pour de faibles raisons, encore que ce n’est peut-être été au commencement que le hasard seul qui les ait déterminés à le choisir : car, par ce moyen, s’ils ne vont justement où ils le désirent, ils arriveront au moins à la fin quelque part où vraisemblablement ils seront mieux que dans le milieu de la forêt. »


Toute la question est précisément de savoir si la pensée n’est pas mieux aussi n’importe où que dans le milieu d’une forêt. Ce que je dis, c’est que justement parce que sa morale était provisoire, justement parce qu’elle n’entrait pas dans son système, parce qu’elle n’était pas arrêtée, parce que pour ainsi dire elle n’était pas officielle, justement parce qu’il s’y est moins défendu, moins observé, c’est elle qui nous livre son secret. Son secret c’est bien d’aller toujours dans le même sens et, le soir, d’arriver quelque part.

Toute la question est en effet de savoir si la pensée elle-même n’entre point dans de certaines conditions, si elle n’est point soumise à de certaines conditions générales de l’homme et de l’être, qui sont des conditions organiques, et dont l’une précisément serait que tout vaut mieux que de tourner en rond.


Partir, marcher droit, arriver quelque part. Arriver quelque part plutôt que de ne pas arriver. Arriver où l’on n’allait pas plutôt que de ne pas arriver. Avant tout (1338) arriver. Tout, plutôt que de vaguer. Et que la plus grande erreur, c’est encore d’« errer » : voilà sa nature même et la race de son secret.

Je ne voudrais pas le rendre suspect de ce pragmatisme que l’on a si souvent reproché à la philosophie bergsonienne (à tort selon moi, et un jour je le montrerai), mais enfin il est évident que la philosophie cartésienne est un système de pensée où arriver est d’un prix éminent et même d’un prix unique. Tout plutôt que de n’avoir pas de gîte ce soir.


L’espoir d’arriver tard dans un sauvage lieu.


Si la méthode de Descartes avait été bonne, au sens où lui-même l’entendait, c’est-à-dire si elle avait eu en elle, si elle avait conduit automatiquement à une certaine certitude qu’il annonçait et qui était à vrai dire une authentique infaillibilité, elle ne l’eût point conduit immédiatement et presque dans le même temps à des propositions qui nous paraissent aujourd’hui aussi scandaleuses. (Que de déclarer que des cieux et une terre sont aisés à connaître). Où est cette évidence qui devait tout régler. Et qu’est-ce que cette évidence qui devait être universelle et qui ne dépasse pas son auteur, qui devait être éternelle et qui ne survit pas à son auteur, qui même ne vécut pas peut-être autant que son auteur. Qu’est-ce donc à dire sinon qu’une grande philosophie n’est point celle qui règle les questions une fois pour toutes mais celle qui les pose ; qu’une grande philosophie n’est pas celle qui prononce, mais celle qui requiert.

Descartes promet une méthode de certitude et aussitôt et presque en même temps il tombe dans des propositions qui bientôt nous paraissent scandaleuses. Mais une grande philosophie n’est pas celle qui rend des arrêts. C’est peut-être celle qui rend des services. C’est en tout cas celle qui introduit des instances.

Une grande philosophie n’est pas celle qui prononce des jugements définitifs, qui installe une vérité définitive. C’est celle qui introduit une inquiétude, qui ouvre un ébranlement.

(1339) Le monde n’a peut-être pas suivi la méthode cartésienne, et Descartes certainement ne l’a pas suivie. Mais Descartes et le monde ont suivi l’ébranlement cartésien. Une grande philosophie n’est pas celle où il n’y a rien à reprendre. C’est celle qui a pris quelque chose.

Une grande philosophie n’est pas celle qui est invincible en raisonnements. Ce n’est pas celle qui une fois, une certaine fois, a vaincu. C’est celle qui, une fois, s’est battue.

Et les petites philosophies qui ne sont pas même des philosophies, sont celles qui font semblant de se battre.

Il s’agit bien de confondre et de convaincre. Quand c’est fini nul n’est confondu, nul aussi n’est convaincu. Mais les uns sont enregistrés, les uns sont incorporés, les autres ne le sont pas.

Cette proposition de Descartes que les cieux, les astres, une terre, de l’eau, de l’air, du feu, des minéraux et quelques autres telles choses seraient les plus communes de toutes et les plus simples, et par conséquent les plus aisées à connaître nous paraît aussitôt saugrenue. Qu’importe ! Ce qu’il faut savoir c’est si les premiers mots du Discours de la Méthode ont été le point d’origine d’un immense ébranlement, d’une onde, d’une immense vague circulaire dans l’océan de la pensée. Sur la face de l’océan de la pensée.

Une grande philosophie n’est pas celle qui est la première en composition. Ce n’est pas celle qui est le premier en dissertation. C’est dans les classes de philosophie que l’on vainc par des raisonnements. Mais la philosophie ne va pas en classes de philosophie.

Une philosophie aussi n’est point une chambre de justice. Il ne s’agit pas d’avoir raison ou d’avoir tort. C’est une marque de grande grossièreté, (en philosophie), que de vouloir avoir raison ; et encore plus de vouloir avoir raison contre quelqu’un. Et c’est une marque de la même grossièreté que d’assister à un débat de philosophie avec la pensée de voir un des deux adversaires avoir tort ou avoir raison. Contre l’autre. Parlez-moi seulement d’une philosophie qui est en plus délibérée, comme celle de Descartes, ou plus profonde, ou plus attentive, ou plus pieuse. Ou plus déliée. Parlez-moi d’une philosophie sévère. Ou d’une philosophie heureuse. Parlez-moi surtout d’une certaine fidélité à la réalité, que je

(1340) mets au-dessus de tout.



[1] Extrait de « Notes sur M. Bergson et la philosophie bergsonienne », La Pléiade, pp. 1315-1340.

[2] De même la philosophie bergsonienne sera la dénonciation du tout fait.

[3] Comme la philosophie bergsonienne sera une philosophie de la réalité.

[4] Qu’ensuite Bergson ait réussi à imposer à l’univers pensant, et même à soi-même et pour toujours, la considération du réel pur, c’est une autre question, une question ultérieure.



Date de création : 26/01/2010 @ 11:29
Dernière modification : 26/01/2010 @ 12:11
Catégorie : Parcours cartésien
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Réactions à cet article

Réaction n°1 

par Peguyste le 23/05/2010 @ 19:39

Une simple remarque, toutes les citations de la Note sur M. Bergson sont fausses. Les numéros de pages que vous citez sont celles de la Note conjointe et les pages effectives de ces textes sont avant, aux alentours des pages 1257-1261 et sq. (t. III Pl.)

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